Header Critique : VILLAGE DES DAMNES, LE (VILLAGE OF THE DAMNED)

Critique du film
LE VILLAGE DES DAMNES 1960

VILLAGE OF THE DAMNED 

Durant quelques heures, un mystérieux black-out s'abat sur le petit village anglais de Midwich. Tous les habitants s'évanouissent inexplicablement puis se réveillent de concert. Quelques mois plus tard, toutes les femmes en âge de procréer donnent naissance à des enfants étranges et très intelligents.

LE VILLAGE DES DAMNÉS est une adaptation du roman de science-fiction «Les Coucous de Midwich», écrit par l'anglais John Wyndham, auteur d'un autre classique : «Le jour des Trifides». LE VILLAGE DES DAMNÉS est réalisé en 1960 par Wolf Rilla, cinéaste d'origine allemande (son père était un acteur de cette nationalité). Wolf fait l'essentiel de sa carrière en tournant en Grande-Bretagne des petites productions dramatiques, policières ou comiques. Il nous semble que  LE VILLAGE DES DAMNÉS  soit sa seule intrusion dans le cinéma fantastique. Il s'agit en tout cas de son film le plus célèbre et d'une date de l'histoire de la science-fiction.

Le rôle principal y est tenu par George Sanders, un des plus excellents comédiens anglo-saxons du vingtième siècle. A ses côtés, nous trouvons Barbara Shelley, vedette féminine de plusieurs productions Hammer à venir comme DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES ou LES MONSTRES DE L'ESPACE. Martin Stephens, l'enfant qui incarne David, chef des extraterrestres, apparaîtra dans le classique de l'épouvante LES INNOCENTS de Jack Clayton dès l'année suivante. Satisfait par les résultats commerciaux du VILLAGE DES DAMNÉS, la compagnie MGM en fait tourner une suite mineure : CES ÊTRES VENUS D'AILLEURS. Enfin, John Carpenter réalisera un remake homonyme trente-cinq ans plus tard : LE VILLAGE DES DAMNÉS avec Christopher Reeve.

LE VILLAGE DES DAMNÉS de Wolf Rilla appartient au domaine de la science-fiction britannique. Après la seconde guerre mondiale, quelques compagnies de cinéma populaire anglaises imitent à moindre frais les productions hollywoodiennes à la mode, dans des œuvres destinées à la demande locale. Parmi ces studios, nous trouvons la compagnie Hammer, fondée dès les années 1930, pour laquelle Terence Fisher réalise assez tôt des films inspirés des succès de la science-fiction hollywoodienne des années 50 : FOUR SIDED TRIANGLE et SPACEWAYS, tous deux de 1953.

Mais c'est LE MONSTRE de Val Guest, inspiré par le feuilleton télévisé anglais THE QUATERMASS EXPERIMENT», qui lance réellement la compagnie Hammer et la science-fiction britannique : après son retour sur terre, un astronaute est victime d'horribles mutations qui le changent en un monstrueux organisme que va affronter le professeur Quatermass. L'influence du cinéma fantastique britannique va grandissante (notamment avec les films d'horreur gothique de la Hammer à la fin des années 50) et les compagnies américaines n'hésitent pas à sous-traiter la réalisation d'œuvres de ce genre dans ce pays où les tournages sont moins chers qu'aux USA. Ainsi LE VILLAGE DES DAMNÉS est produit par une compagnie américaine (la Metro-Goldwyn-Mayer) avec une star hollywoodienne (George Sanders), alors que le reste de l'équipe s'avère britannique.

Dans LE VILLAGE DES DAMNÉS, les femmes d'un village accouchent toutes le même jour d'inquiétants enfants, insensibles aux émotions et doués de pouvoirs étonnants. A d'autres endroits du monde, des faits semblables sont constatés. Ce film nous invite à suivre une invasion sournoise, vraisemblablement extraterrestre, mise en œuvre par des êtres qui trompent d'autant mieux les Terriens qu'ils se fondent dans la société humaine.

Ce n'est pas la première fois dans l'Histoire du cinéma de science-fiction que des envahisseurs prennent forme humaine pour tromper les hommes et se glisser au sein même d'unités de vie aussi réduites et vulnérables qu'un village ou une famille. Dans LES ENVAHISSEURS DE LA PLANÈTE ROUGE de 1953, les Martiens prennent possession des esprits des Terriens afin d'affaiblir les sociétés humaines : tourné en pleine guerre froide, il s'agissait bien entendu de mettre les Américains en garde contre les idées pernicieuse des Communistes, capables de changer un bon citoyen en un odieux pion au service de Moscou !

Jouant sur la fibre paranoïaque constitutive de la science-fiction américaine de cette décennie, la possession d'un esprit humain par des extraterrestres devient une figure classique, avec par exemple THE BRAIN FROM PLANET AROUS de Nathan Juran ou I MARRIED A MONSTER FROM OUTER SPACE. Avec L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES, chef-d’œuvre du genre réalisé par Don Siegel, les êtres d'outre-espace franchissent une étape dans la félonie : ils imitent trait pour trait les humains et prennent ainsi leur place. En fertilisant (on ne sait trop comment...) des femmes terriennes, les extraterrestres du VILLAGE DES DAMNÉS mettent au point une méthode encore plus efficace pour infiltrer les sociétés humaines : ils frappent au cœur même de la famille.

A travers le portrait de ses enfants-modèles blonds, disciplinés et surdoués, LE VILLAGE DES DAMNÉS mêle la figure de l'invasion extraterrestre à celle, alors assez nouvelle, de l'enfant démoniaque. Ce thème est inauguré par le thriller réussi LA MAUVAISE GRAINE de Mervyn LeRoy en 1958 : une petite fille apparemment innocente et irréprochable commet des meurtres. LE VILLAGE DES DAMNÉS applique à la science-fiction cette idée de l'enfant "parfait", que tout éloigne de l'idée qu'on se fait d'un délinquant juvénile, et qui se révèle pourtant très inquiétant et dangereux. Enfin, LES INNOCENTS de Jack Clayton implantera ce thème dans l'épouvante gothique. Ce genre d'enfant démoniaque se développera alors sous diverses formes dans le cinéma fantastique : OPÉRATION PEUR de Mario Bava (le fantôme d'une fillette terrorise un village...), LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de George  Romero (dans lequel une petite fille zombifiée tue sa mère d'une manière particulièrement violente...), jusqu'à évidemment L'EXORCISTE de William Friedkin et ses nombreux imitateurs. La tension entre l'incarnation de l'innocence que représente un enfant et le personnage horrifique qu'il devient apporte toute leur force subversive et dérangeante à ces œuvres.

LE VILLAGE DES DAMNÉS mêle donc le thème de l'enfant terrifiant à celui d'une invasion extraterrestre. Le film ne comporte pas vraiment d'action dramatique dans sa première partie. Nous assistons à l'inquiétant black-out, à la naissance des enfants, à la découverte de leur intelligence surhumaine et de leurs pouvoirs hypnotiques, ainsi qu'aux spéculations des autorités quant à leurs origines et leurs intentions. Gordon Zellaby, scientifique vivant à Midwich, se passionne pour ces enfants venus d'ailleurs. Plutôt que de les craindre comme les autres parents du village, il s'intéresse à leurs sidérantes facultés intellectuelles et prend en charge leur éducation.
 
A travers le portrait de ce chercheur aveuglé par son amour de la science, le thème de l'irresponsabilité des scientifiques jouant avec le feu refait surface (ici, les enfants d'outre-espace ; dans de nombreux autres films de science-fiction de la même époque, l'énergie atomique...). Pourtant, Gordon finit par admettre, après que les enfants tuent plusieurs personnes pour se défendre, que ces êtres insensibles, plaçant la survie de leur groupe au dessus des lois et de la morale de l'humanité, sont dangereux et doivent être éliminés.

LE VILLAGE DES DAMNÉS frappe par la sobriété élégante et efficace de sa réalisation en noir et blanc. Rilla imprime à son film un style discret et documentaire, sans recours à des effets spéciaux ou à des maquillages. Le récit à la fois riche, rigoureux et très subtil (on devine les intentions et les origines des enfants plus qu'on ne les connaît) est admirable.

Nous apprécions aussi le très grande qualité du casting, homogène et dominé par George Sanders (impeccable) et le petit Martin Stephens : celui-ci impose sa présence insensible et froide à travers un jeu inexpressif et maussade tout à fait angoissant. Il installe un certain archétype de l'enfant malfaisant, apparemment sage et inexpressif qu'on retrouvera par exemple dans LA MALÉDICTION de Richard Donner. Nous admirons des trouvailles cinématographiques saisissantes : les personnages qui s'effondrent lorsqu'ils dépassent la "frontière du village" ; le disque rayé qui continue à tourner pendant le black-out ; les yeux lumineux des enfants (l'idée très efficace sera imposée à Wolf par son producteur : elle donne lieu aux images les plus célèbres du film) ; et surtout l'inoubliable combat mental entre Gordon et les enfants.

Tout au plus pourrait-on reprocher à ce film d'être un peu bavard et statique à de rares moments. Néanmoins, LE VILLAGE DES DAMNÉS est considéré à juste titre comme un classique du cinéma de science-fiction. Le remake qu'en fera Carpenter sera plus politique, mais aussi moins efficace, et souffrira d'une réalisation un brin trop anonyme.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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