LUFF 2010

  Buttgereit

BUTTGEREIT MICH, BITTE
La rétrospective du cinéaste allemand Jörg Buttgereit permis de (re)découvrir après presque deux décennies les quatre longs-métrages qui ont quelque peu bouleversé le paysage allemand, voire plus. NEKROMANTIK a secoué le film dhorreur alors devenu moribond et happé par le marché vidéo. Doté dun budget ridicule, dune image crapoteuse mais dun contexte social et dune thématique rentre-dedans, il donnait lun des finals les plus ridiculement trash au monde. Eros et Thanatos nont jamais été aussi entrelardés : ils sinterpénètrent jusquà la mort. Si SCHRAMM poussait également le bouchon assez loin dans le domaine de lhorreur visuelle dans sa vision de lodyssée en flash back dun serial killer nommé Lothar Schramm, on retiendra surtout les deux autres films présentés.

A savoir NEKROMANTIK 2, qui devient curieusement une variation féministe sur lérotisme au pays des morts. Le film embraye directement après la mort du héros du premier film, et Monika vient déterrer le cadavre de Rob, le découper et conserver tête et sexe dans son frigo. Le budget a visiblement augmenté, lambition visuelle et narrative aussi. Une approche plus psychologique de la bascule du désir au passage à lacte, à travers le destin dune femme rompue aux étreintes maladives. Maladive ? Cest en premier lieu ce que le quidam pensera en fonction de son référentiel culturel et/ou judéo-chrétien. La séduction de lhéroïne nommé Monika -jouée par une Monika M. impressionnante de calme et de volupté morbide- savère certes non normative aux yeux de la majorité, mais elle sinscrit dans une réalité tout à fait cohérente à ses yeux. Buttgereit semble vouloir rendre encore plus trouble la frontière existant entre fiction et réalité. Ses héros portent les mêmes prénoms que les acteurs qui les interprètent, en premier lieu (phénomène déjà observé dans LE SADIQUE AUX DENTS ROUGES !). Si lhistoire damour qui se développe prend la tournure dune comédie dramatique aux enjeux quelques peu télévisuels, tout est interrompu par des flashs visuels de cadavres pendant lacte sexuel. Mais le plus déroutant demeure ce documentaire sur le dépeçage des phoques que regarde Monika et un groupe damies. Ce décalage entre les excès deffets spéciaux de cadavres et la réalité de la chair morte tripatouillée, déchirée, éviscérée éclate à lécran. Les images réelles deviennent ainsi beaucoup plus dérangeantes que la reconstitution du réel (ex : le début ou la fin du film). On soupçonne alors autre chose : possèdent-elles toutes ce penchant pour la chair morte ? Lexhibition de la tête de Rob au milieu des petits fours et autres canapés dégustés pendant la vision du film à la télévision le laissent clairement deviner. Dès lors, on sait que Monika na pas mis entre parenthèse son souhait de mort transfigurée. " Sa " norme fera son chemin. Mais à lécart de NEKROMANTIK ou de SCHRAMM, les débordements sanglants semblent plus absents. Attention : la violence éclate bien à lécran et des torrents de gore se déversent de manière éruptive sur le lit, les murs, les corps. Mais le propos est plus resserré sur lodyssée psychologique, et moins dans lagression visuelle permanente, comme dans sa représentation visuelle. Les plus attachés à lesprit underground du premier seront peut-être déçus. Mais ce que le film perd en uppercut underground, il le gagne en qualité décriture du propos.

Il est très difficile de ressentir de lempathie pour Monika, mais la caméra nexclut pas une certaine tendresse des loups à son encontre. On note également une obsession qui revient de film en film : le sexe masculin en érection mutilé, attaché, vérolé, putréfié. Autant leffet spécial de NEKROMANTIK apparaissait comme passablement ridicule, autant il est ici plus réaliste : Monika tranche la tête de lamant pendant la copulation, attache le sexe afin de le maintenir en érection et continue son acte damour mortifère en chevauchant le cadavre. Et dans LE ROI DES MORTS, on y voit un film où un supplicié (joué par Buttgereit en personne) se voit faire couper le sexe en deux pendant une scène de torture nazie. Jörg, tu as définitivement un problème avec les bites !

Un gros regret : la projection au cinéma Zinema fut perturbée par le mélange des bobines nous avons eu droit aux 45 dernières minutes en premier et le reste après une interruption de projection !

Pour continuer sur LE ROI DES MORTS, le changement de registre sinscrit en clair sur lensemble des sept segments/jours qui composent les 74 minutes du film. Le film savère moins graphique que les autres opus, comme si Buttgereit sétait rendu compte de linutilité de la franchise visuelle qui faisait sa marque auprès de ses fans. Le traitement est plus adulte et repose plus sur le langage propre de limage, son signifiant, que sur les dialogues ou les débordements. "Dieu créa le monde en 6 jours. Le 7e, il se suicida". Hors contexte, ce dialogue sy rattache consciencieusement. Entrecoupé dun cadavre en décomposition accélérée (qui fait immanquablement penser à Z.O.O de Peter Greenaway), sept saynètes mettant en scène des suicides et des morts. Une entrée en matière pétrie dinnocence par la main dune petite fille dessinant le ROI DES MORTS sur son cahier. Puis un homme (Mark Reed) qui se renferme sur lui-même. La douleur de vivre est palpable à chaque minute. Une désolation, un désespoir qui donnent un ton ténébreux à une réalité qui ne parait tenir que la promesse dune mort annoncée. De celle-ci, nous ne saurons finalement pas grand-chose. La raison derrière ces actes importe peu, Buttgereit sattachant à la déshumanisation qui règne.

Il existe tout de même un certain déséquilibre dans le film. La première séquence (avec Mark Reed) reste très forte dans la dépiction de lunivers du héros. Un plan très ingénieux : un lent travelling circulaire qui, au bout de ses 360 révolus, indique un nouveau jour (remarqué sur un calendrier affiché sur le mur). Et lon voit le héros se dégrader lentement dans son quotidien jusquà sa mort. Puis un changement total via une scène gratuite rendant hommage à LES SS ETAIENT LA, LES GRETCHEN AUSSI, ici nommé VERA ANGE DE LA MORT. Cette mise en scène grotesque de torture pénienne vient contrecarrer le propos du film. Pourquoi dévier du chemin déjà parcouru ? Cela contribue plus à faire sortir le spectateur de la noirceur hypnotique dans laquelle il était déjà tombé, au profit dun film dexploitation plus grotesque quautre chose. Dommage. Car le reste du métrage rejoint le premier segment, pour se terminer sur un auto-fracassage de tête des plus dérangeants. LE ROI DES MORTS est décidemment déstabilisant, mais pas dune manière aussi brutale quon pouvait le craindre. Même doté dun grain apparent qui donne une marque de fabrique au diapason dun quotidien grisâtre, cette approche cinématographique plus minimaliste que celle des autres opus ne porte que plus dimpact au final.

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 Dossier r�alis� par Francis Barbier.

 Remerciements � Aux organisateurs du LUFF..

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