Header Critique : TÉNÈBRES (TENEBRAE)

Critique du film
TÉNÈBRES 1982

TENEBRAE 

Peter Neal, un écrivain américain, passe quelques jours à Rome pour promouvoir son roman policier "Tenebrae". Un sadique sévit dans la ville éternelle et ses meurtres s'inspirent des livres de Neal.

Au tournant des années quatre-vingts, Dario Argento réalise coup sur coup deux films d'horreur pure avec SUSPIRIA en 1977 et INFERNO en 1980. Un troisième titre aurait dû clore cette trilogie consacrée aux Sorcières. Mais Argento s'écarte de cette idée, le troisième film de ce cycle ésotérique n'arrivant que plus tard, avec MOTHER OF TEARS en 2007. Il faut dire qu'INFERNO a été accueilli tièdement, notamment aux USA où il passe inaperçu alors qu'il est distribué par la Major hollywoodienne 20th Century Fox.
 
Qui plus est, le cinéma italien rentre dans sa dernière crise, celle des années quatre-vingts, qui va le démolir en quelques années. Minée par la concurrence non régulée de la télévision privée et de la vidéo, abandonnée par les pouvoirs public, cette industrie qui a offert durant plusieurs décennies un rayonnement commercial et culturel majeur à l'Italie se trouve alors balayée, presque sans retour.

Argento se rabat alors sur le genre Giallo, lequel a connu un fort succès commercial en Italie au début des années soixante-dix. Ce style de thriller s'avère alors moribond, ayant cédé la place à des excès sanglants moins sophistiqués : ceux des films de zombies de Lucio Fulci ou des aventures cannibales de Ruggero Deodato.

Mais Dario Argento se rappelle que ses Giallos ont connu des triomphes commerciaux remarquables en Italie, en particulier L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL et LES FRISSONS DE L'ANGOISSE. Son nouveau film TÉNÈBRES est donc un Giallo et il choisit, pour interprètes principaux, les comédiens américains Anthony Franciosa et John Saxon. Nous retrouvons aussi des figures du cinéma populaire italien comme Giuliano Gemma (LES TITANS, UN PISTOLET POUR RINGO) ou Daria Nicolodi (LES FRISSONS DE L'ANGOISSE, INFERNO).

La musique est composée par le groupe Goblin, comme pour LES FRISSONS DE L'ANGOISSE et SUSPIRIA. Elle est ici signée par les noms séparés des musiciens, pour des raisons contractuelles. Le film bénéficie de deux assistants réalisateurs prestigieux : Lamberto Bava (qui a déjà signé BAISER MACABRE, son premier long métrage) et Michele Soavi (futur réalisateur de DELLAMORTE DELLAMORE).

Dans TÉNÈBRES, Argento aborde le rapport du spectateur à l'œuvre d'horreur. En effet, il a été harcelé par un fan détraqué à l'époque de SUSPIRIA et cette expérience le marque suffisamment pour lui inspirer ce film.

Nous suivons les aventures romaines de Peter Neal, écrivain de thriller, alors qu'un assassin commet des meurtres s'inspirant de son roman. Pour Argento, ce n'est pas le cinéma violent et la littérature policière qui provoquent les meurtres. Ils n'influencent que la forme du passage à l'acte. L'assassin s'avère en fait victime d'une éducation catholique sévère, basée sur le péché et la punition, l'entraînant à porter des jugements moraux, qui plus est biaisés, sur des personnes. L'assassin punit de mort une petite kleptomane ou des homosexuelles parce qu'elles ont "péché".

L'ambiance de TÉNÈBRES est particulière. Rome y est une ville moderne parcourue de rues désertes, dans lesquelles les traces du passé ont disparu. Ainsi, TÉNÈBRES est dénué de toute trace de gothisme. Argento dit alors s'inspirer du cinéma d'Antonioni et de sa peinture stylisée d'une vie italienne contemporaine. Nous pensons particulièrement à L'ÉCLIPSE pour les immeubles modernes et LA NUIT pour la vaste et luxueuse villa. Argento avoue aussi que TÉNÈBRES est en fait une vision anticipée de la ville, le métrage se déroulant pour lui dans le futur.

Il revendique encore l'influence de séries policières américaines comme «COLUMBO», avec leurs décors neutres, aseptisés et irréels. Les éclairages de Luciano Tovoli (SUSPIRIA, mais aussi PROFESSION: REPORTER d'Antonioni) saturent les images d'une lumière blanche et stérile, soulignant la singularité de cet univers lisse et abstrait. Des touches d'insolite apparaissent dans les décors : les deux interphones chez les homosexuelles, les deux machines à écrire de Peter Neal, ou encore les œuvres d'art antiques et modernes.

Les meurtres de TÉNÈBRES appartiennent aux scènes les plus réussies du cinéma d'Argento. Son inspiration macabre à son sommet. La cruauté de l'assassin et les flots de sang éclaboussant les murs blancs des appartements sont mis en valeur par des mouvements de caméra savants et élégants. La photographie hyperréaliste ne laisse aucun détail gore dans l'ombre. Surtout, la musique électronique du groupe Goblin est en parfaite harmonie avec le style électrisant de TÉNÈBRES.

Au début des années quatre-vingts, Argento souligne les similitudes entre un concert de rock et un film d'horreur : ce sont de fortes expériences excitantes et sensorielles avant tout. Les séquences de meurtre sont donc ici grisantes et saisissantes, reflétant l'explosion des pulsions détraquées de l'assassin.

Encore une fois, Argento manipule le spectateur en lui démontrant que ce qu'il croit voir n'est pas la vérité. Cette manipulation n'est pas une astuce gratuite pour rehausser une intrigue. Il s'agit d'une mise en garde contre les préjugés subjectifs influençant le regard.

Au chapitre des petites réserves, le scénario patine un peu dans la seconde moitié du métrage. Mais la fin, empilement de cadavres sanglants et de rebondissements, nous rappelle qu'Argento est un grand explorateur de l'âme humaine, affrontant le désir cathartique de mort et de violence sans se voiler la face.

Sorti la même année que CANNIBAL HOLOCAUST, TÉNÈBRES est alors un sommet du cinéma gore italien et un rebond inattendu du Giallo modernisé. Mais le cinéma de ce pays, Bis ou non, va très rapidement s’essouffler, s'égarant dans des œuvres de plus en plus fauchées. Dario Argento, qui reste la superstar locale du genre horreur, va pourtant traverser la décennie en gardant la tête haute, avec ses prochains métrages, les ambitieux PHENOMENA et OPERA.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité.
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