Header Critique : ABOMINABLE DR. PHIBES, L' (THE ABOMINABLE DR. PHIBES)

Critique du film
L'ABOMINABLE DR. PHIBES 1971

THE ABOMINABLE DR. PHIBES 

L'acteur américain Vincent Price est propulsé Star de l'épouvante par L'HOMME AU MASQUE DE CIRE en 1953. Ce statut se confirme avec LA MOUCHE NOIRE et LA CHUTE DE LA MAISON USHER. Ce dernier marque la première de ses nombreuses collaborations avec la firme indépendante American International Pictures. Attirée par le dynamisme du cinéma britannique des années soixante, cette compagnie fait tourner en Angleterre de nombreux films interprétés par cette vedette. Parmi les premiers d'entre eux se trouvent les deux dernières adaptations d'Edgar Poe réalisées par Roger Corman : LE MASQUE DE LA MORT ROUGE et LA TOMBE DE LIGEIA.

Price joue aussi dans de nombreuses autres œuvres fantastiques filmées en Grande-Bretagne pour AIP : THE CITY UNDER THE SEA de Jacques Tourneur ; LE GRAND INQUISITEUR de Michael Reeves ; LE CERCUEIL VIVANT dans lequel il croise Christopher Lee, LÂCHEZ LES MONSTRES et LES CROCS DE SATAN, tous trois signés Gordon Hessler.

Après LES CROCS DE SATAN, AIP confie au Britannique Robert Fuest la direction de L'ABOMINABLE DR. PHIBES, aussi filmé en Angleterre. Auparavant réalisateur régulier de la série télévisée « CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR », Fuest passe au cinéma avec la comédie JUST LIKE A WOMAN. Son second film est LES HAUTS DE HURLEVENT de 1969, adaptation d'Emily Brontë interprétée par un juvénile Timothy Dalton.

Son premier film d'épouvante est le thriller AND SOON THE DARKNESS de 1970, se déroulant en France et dans lequel un psychopathe traque deux vacancières britanniques. Dans L'ABOMINABLE DR. PHIBES, son quatrième film, Price n'est pas la seule vedette américaine puisque nous retrouvons le grand Joseph Cotten, ancien complice d'Orson Welles qui tourne alors dans des productions fantastiques internationales (LATITUDE ZÉRO d'Ishirô Honda, LADY FRANKENSTEIN de Mel Welles, BARON VAMPIRE de Mario Bava).

En 1925, en Grande-Bretagne... L'inspecteur Trout enquête sur une étrange affaire. Le docteur Danwoody est retrouvé assassiné, déchiqueté par des chauves-souris vampires. Peu avant, un autre médecin a été découvert tué par un essaim d'abeilles. D'autres crimes comparables, frappant toujours des membres du corps médical, se succèdent. Toutes ces victimes ont été impliquées dans l'opération chirurgicale de la jeune et belle Victoria Phibes, opération dont l'échec a entraîné son décès quatre ans auparavant.

Le mari de Victoria, le docteur Anton Phibes, supposé mort dans un accident d'automobile, est derrière cette vague de crimes. Il a survécu et, à partir de sa villa, il organise les meurtres des neuf personnes ayant travaillé sur l'opération. Il les considère coupables de la mort de sa femme.

Pour se venger, le très excentrique docteur Phibes s'inspire de la Bible.  Chacun de ses neufs méfaits évoque une des dix plaies que Dieu déchaîna sur l'Égypte pour contraindre Pharaon à libérer Moïse et le peuple d'Israël. Phibes se voit influencé par les plaies des sauterelles, des grenouilles, du sang, de la grêle et de la mise à mort du premier né.

Il emploie aussi des rats, des chauves-souris, ainsi qu'une licorne, sans rapport avec les vraies plaies d'Égypte. Les abeilles utilisées par Phibes ne trouvent pas non plus leur place dans cette liste, bien que rattachables à la plaie des taons ou à la plaie des moustiques. Phibes ne respecte donc pas la Bible à la lettre. Pourtant, l'idée est excellente et sera reprise sous une forme assez proche par le serial killer bigot de SEVEN qui s'inspirera des sept péchés capitaux.

Price, qui incarne Phibes, compose un personnage d'assassin sadique et raffiné. Il savoure le crime comme une œuvre d'art, sous des formes spectaculaires et variées. Ce qui exige des trésors de créativité de sa part. Ce goût de la mise en scène sanglante renvoie à des films d'horreur italiens, comme ceux de Mario Bava, dans lesquels les tueurs multiplient les modalités de mise à mort, toujours plus cruelles et inattendues : SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN ou LA BAIE SANGLANTE par exemple.

Le docteur Phibes est donc un esthète de la mort. Le raffinement de ses crimes n'a d'égale que la noblesse de ses sentiments et de ses motivations. Ses méfaits n'ont pas des causes mesquines comme l'argent ou le pouvoir. Ils sont motivés par son désir de vengeance, fruit de sa passion amoureuse inouïe pour sa femme décédée. Comme le capitaine Nemo, la perte de sa famille l'a rendu inconsolable. Comme le Fantôme de l'Opéra, sa face défigurée reflète mal la sensibilité romantique de son âme. Comme ces deux frères de misanthropie, il passe le plus clair de son temps reclus loin des hommes, caché dans son refuge à jouer de l'orgue.

Haut en couleurs et insolite, Phibes ne laisse aucune adversité freiner ses desseins. Il conçoit un maquillage cachant son visage défiguré par son accident de voiture. Il crée un système acoustique se substituant à sa voix, alors que ce drame routier l'a laissé aphone.

L'ABOMINABLE DR. PHIBES étonne par son contexte original. Il se situe dans les années 1920 et joue avec l'imagerie "Arts décos" de cette époque. Certes, d'autres films d'épouvante anglais se déroulaient dans cette décennie (comme LES VIERGES DE SATAN). Mais ils jouaient encore la carte de l'horreur gothique. Or, au début des années 1970, le gothisme classique brille de ses derniers feux, avant de se trouver terrassé par une nouvelle épouvante américaine plus moderne et réaliste, incarnée par exemple par L'EXORCISTE.

L'ABOMINABLE DR. PHIBES prend quant à lui le contre-pied du gothisme. Le refuge de Phibes se place sous le signe des Arts Nouveaux des années 1900-1910 (l'Anglais Mackintosh, le Belge Victor Horta). Tandis que l'appartement de Vesalius s'inspire des travaux du Bauhaus ou de De Stijl. Ce soin apporté à une direction artistique originale nous plonge dans une ambiance rappelant les feuilletons de Feuillade. Tout comme il situe cette œuvre dans la vague du cinéma rétro des années 1970. De nombreux films se déroulant lors des années 1920-1930-1940 peuplent en effet les écrans à cette époque. Citons : LES DAMNÉS de Visconti, BORSALINO avec Belmondo et Delon, LE CONFORMISTE de Bertolucci, CHINATOWN de Polanski...

Nous sommes donc loin des boiseries sombres et des manoirs obscurs du fantastique britannique classique, et ce d'autant plus que les éclairages, extrêmement soignés, éclaboussent d'une lumière blanche intense ces superbes décors, sans rien laisser dans l'ombre.

Fuest a travaillé auparavant comme décorateur, par exemple sur « CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR ». Nous admirons ici son travail sidérant sur la grande salle de bal de la villa de Phibes, composée de plusieurs niveaux, avec son orgue monté sur un ascenseur et ses musiciens automates. La splendeur et la variété de ces plateaux surprennent pour un film d'épouvante AIP, compagnie habituée aux budgets limités. De même, la réalisation et la photographie apportent une patine luxueuse étonnante.

Par son ton insolite et anarchiste (il y a du capitaine Nemo et du comte Zaroff chez Phibes), par son goût pour un humour noir et une excentricité très britanniques, par son univers aussi luxueux qu'abstrait et bizarre, L'ABOMINABLE DR. PHIBES évoque des séries télévisées britanniques célèbres de la même période, telles « LE PRISONNIER » ou « CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR ».

Nous pouvons reprocher à ce métrage une enquête policière laborieuse, permettant au passage de se moquer des forces de l'ordre. Mais ce léger manque de tension est rattrapé par le final, éblouissant tour de force au suspense impressionnant.

Unique, remarquablement interprété par ses deux principaux acteurs, L'ABOMINABLE DR. PHIBES connaît un certain retentissement. Il reçoit le Prix du meilleur film d'épouvante de la Première Convention du Cinéma Fantastique (appelée à devenir le Festival du Film Fantastique de Paris) et connaît un tel succès public qu'on lui donne une suite, toujours interprétée par Vincent Price et réalisée par Robert Fuest : LE RETOUR DE L'ABOMINABLE DR. PHIBES de 1972, hélas moins réussi.

L'ABOMINABLE DR. PHIBES influence certains films d'épouvante à venir. Outre SEVEN, citons des titres à tendance "baroque" comme PHANTOM OF THE PARADISE de De Palma (la voix électronique du Fantôme), SUSPIRIA (l'usage des décors Art Nouveau) et INFERNO (l'architecte communiquant à l'aide d'un système électro-acoustique auquel il se connecte par un câble raccordé à son cou)...

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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