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Critique du film
ROSEMARY'S BABY 1968

 

Rosemary et son mari Guy, jeune acteur à la carrière démarrant laborieusement, s'installent dans leur nouvel appartement à New York. Ils décident d'avoir leur premier enfant. Mais une fois Rosemary enceinte, sa grossesse se passe anormalement...

En Grande-Bretagne, Roman Polanski réalise successivement REPULSION, CUL-DE-SAC et LE BAL DES VAMPIRES avec l'aide du producteur indépendant Gene Gutowski. Les deux derniers, bien que remarqués par la presse, ont des succès commerciaux insuffisants. Polanski se retrouve dans une position économiquement difficile. Il accepte alors l'invitation de Robert Evans, un chargé de production à la Paramount qui lui propose de tourner aux USA un film sur le ski, grande passion du réalisateur polonais.

Finalement, Evans lui demande d'adapter le roman « Rosemary's Baby » d'Ira Levin. Polanski est séduit par le livre et accepte avec enthousiasme. Les droits d'adaptation appartiennent au réalisateur / producteur de films d'horreur William Castle, qui se retrouve donc producteur de ROSEMARY'S BABY. Le réalisateur de LA NUIT DE TOUS LES MYSTÈRES apparaît même un court moment dans le métrage, lorsque Rosemary téléphone d'une cabine dans la rue.

Pour le rôle de Rosemary, Paramount impose Mia Farrow à Polanski. Elle est alors une vedette de la séries TV «PEYTON PLACE», fameuse aux États Unis, aux côtés d'autres jeunes acteurs comme Ryan O'Neal ou Christopher Connelly. Polanski choisit lui-même John Cassavetes pour interpréter Guy. A leurs côtés, nous trouvons plusieurs acteurs âgés, vétérans du cinéma d'Hollywood : Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Ralph Bellamy, Elisha Cook Jr....

Si REPULSION se déroule à Londres et LE LOCATAIRE à Paris, ROSEMARY'S BABY a pour cadre la ville de New York, et plus précisément le Dakota Building. Immeuble très proche de Central Park, son décor hétéroclite mélange ornements gothiques et motifs Art Nouveau, lui donnant l'allure d'un croisement entre un immeuble urbain et un château néo-médiéval.

C'est le directeur artistique Richard Sylbert qui indique ce bâtiment à Polanski, et il se charge aussi des splendides décors intérieurs des appartements (celui de Rosemary, aux douces dominantes jaune et blanche ; et celui des Castevet, plus gothique avec ses pourpres, ses rouges et ses bruns). En ajoutant à cela la présence de voisins insolites au comportement à la fois amusants et inquiétants, Polanski obtient un New York étrange, original, dans lequel l'urbanisme contemporain et réaliste se trouve rehaussé d'éléments poétiques et fantastiques. Dario Argento s'en souviendra pour concevoir la maison new-yorkaise de la sorcière Mater Tenebrarum dans INFERNO.

Une des grandes originalités de ROSEMARY'S BABY est de situer son récit horrifique dans un cadre réaliste. Le film commence non pas à la manière d'un métrage d'horreur gothique dans la tradition de la Universal ou de la Hammer, mais à la façon d'une gentille comédie sentimentale, nous montrant deux jeunes mariés s'installer dans l'appartement de leurs rêves. Les personnages sont eux aussi réalistes. Ils ont des problèmes quotidiens d'argent ou de travail, font leur lessive, collent du papier peint. Ils sont rendus très crédibles par les interprétations excellentes de Mia Farrow et John Cassavetes.

La mise en place du récit se fait très habillement, le fantastique n'apparaît au départ qu'à travers des détails insolites du décor, le comportement légèrement curieux de certains personnages, quelques plans inattendus (la fumée venant du salon des Castevet qu'aperçoit Rosemary à travers l'embrasure de la porte de la cuisine).

Une première rupture arrive avec une éprouvante scène de cauchemar. Puis, après l'annonce de la grossesse, accueillie avec joie par le couple, Rosemary sombre dans la folie progressivement, entraînant avec elle le spectateur dans une lente plongée au bout de la terreur. Polanski se montre alors aussi brillant scénariste que réalisateur.

Nous relevons de nombreux seconds rôles pittoresques, notamment le vieux couple Castevet et leurs inénarrables voisins. A travers le personnage de Minnie Castevet, toujours vêtue de couleurs bariolées, commère et sociable comme il n'est pas permis de l'être, très intéressée par les questions d'argent ou les nouveaux meubles de l'appartement de Rosemary, Polanski se livre à une satire discrète, mais amusante, du mode de vie américain.

Le personnage de Guy, son idée matérialiste du bonheur et le prix qu'il est prêt à payer pour réussir dans la vie sont aussi une critique dure du rêve américain et des sacrifices que certains acceptent pour sa concrétisation. L'humour apparemment anodin du début du métrage bascule vers un absurde inquiétant, culminant avec la réunion terrifiante des sectateurs à la fois pittoresques et angoissants, autour du singulier berceau du bébé de Rosemary.

ROSEMARY'S BABY entretient de nombreux points communs avec REPULSION et LE LOCATAIRE, deux autres films de Polanski mettant en scène un personnage isolé au cœur d'une grande ville, personnage sombrant dans la folie et la paranoïa. Comme REPULSION, cette chute dans le délire de persécution est mise en rapport avec l'identité féminine. Mais dans ROSEMARY'S BABY, c'est la grossesse, et non la frustration sexuelle, qui est vécue à la manière d'un cauchemar. Rosemary, confinée dans un appartement clos et laissée seule durant la journée par son mari, sombre dans une angoisse inextricable. Elle interprète des événements qui pourraient n'être que des coïncidences comme les preuves d'un complot contre elle et son enfant.

Comme dans REPULSION, Polanski rend habilement l'atmosphère étouffante d'un appartement urbain, apte à déclencher la claustrophobie. Comme dans REPULSION et LE LOCATAIRE, il travaille la description de la folie du point de vue de la malade, laissant planer l'ambiguïté quant à la nature réelle ou imaginaire des événements qui traumatisent Rosemary.

Grâce à la fameuse musique enfantine et mélancolique de Christopher Komeda, chantée par Mia Farrow, et grâce aussi à l'interprétation impeccable de cette dernière, le spectateur compatit aux souffrances de Rosemary. Il ne la considère jamais comme un personnage laid ou répugnant durant ses crises d'hystérie, mais bien comme une victime à plaindre.

Mais il y a une grande différence entre ROSEMARY'S BABY et REPULSION ou LE LOCATAIRE. Polanski respecte fidèlement le roman de Ira Levin. Il explique les événements suivis par le spectateur non pas par la folie de Rosemary, mais par l'existence réelle d'un complot satanique ourdi contre elle. Rosemary est bien la victime d'une secte de sorciers vivant en plein New York !

Cette manière extrêmement originale de mêler réalisme contemporain, social et psychologique aux éléments traditionnels d'un film d'horreur gothique (le Diable, les sorcières, mais aussi le vampirisme avec la maigreur maladive de Rosemary aux forces vitales dévorées par son enfant) donne un gros coup de vieux au cinéma d'épouvante tel que le représente la vague gothique britannique dominante au cours des années 1960. La même année, George Romero, avec LA NUIT DES MORTS-VIVANTS, suit une démarche très semblable à celle de Polanski, filmant de manière crue les méfaits répugnants de zombies dans l'Amérique des années 1960.

Cette manière d'introduire l'horreur dans un cadre contemporain et réaliste fait de ROSEMARY'S BABY un point de rupture fondamental dans l'histoire du cinéma d'épouvante. Il annonce à l'avance le déclin de l'horreur gothique dans le style des films Hammer (en effet, DRACULA ET LES FEMMES avec Christopher Lee est encore un succès cette même année).

Et il annonce aussi le début d'un cinéma d'épouvante nouveau, ancré dans la réalité contemporaine, souvent urbaine, qui se déploiera tout au long des années 1970, et dont nous ne citerons ici que quelques exemples célèbres : L'EXORCISTE de William Friedkin, NE VOUS RETOURNEZ PAS de Nicolas Roeg, CARRIE de Brian De Palma, HALLOWEEN de John Carpenter, SHINING de Stanley Kubrick, LES FRISSONS DE L'ANGOISSE de Dario Argento...

Pour générer la peur, Polanski reprend habilement les idées de mise en scène utilisées par Jacques Tourneur dans ses classiques LA FÉLINE ou VAUDOU. Il emploie la bande-son de manière virtuose, en jouant sur la suggestion, les bruits inquiétants, et utilise une mise en scène déstabilisante (caméra portée à l'épaule, placée au ras du sol) afin d'inquiéter progressivement le spectateur. Ce dernier se trouve de plus en plus dans l'attente d'une révélation, ou de l'apparition d'un monstre, qui ferait enfin éclater cette bulle d'angoisse de plus en plus oppressante au cours des deux heures du métrage. Cette inquiétude culmine dans la séquence finale, mais Polanski ne montrera jamais le bébé au spectateur, tout en lui suggérant  son allure physique contre-nature par les remarques des personnages. La réaction finale de Rosemary met alors d'autant plus mal à l'aise, laissant le film se terminer sur une touche ambiguë, comme plus tard LA NEUVIÈME PORTE.

ROSEMARY'S BABY connaît un énorme succès international à sa sortie. Il prouve qu'une compagnie aussi prestigieuse que la Paramount peut faire des films d'épouvante crédibles, alors que ce genre, encore assez mal vu à l'époque, se voit plutôt réservé à des petites compagnies spécialisées telles que la Hammer ou AIP. Mine de rien, cela annonce que l'horreur devient un genre plus respectable, plus « digne d'intérêt ».

D'autre part, ROSEMARY'S BABY lance une véritable mode du film d'horreur sataniste, qui se perpétue encore aujourd'hui. De nombreux titres n'auraient jamais vu le jour sans le succès de ROSEMARY'S BABY, comme L'EXORCISTE de William Friedkin ou LA MALÉDICTION de Richard Donner. Ainsi, alors que culmine cette mode satanique, Paramount sort même une suite à ROSEMARY'S BABY avec QU'EST-IL ARRIVÉ AU BÉBÉ DE ROSEMARY ?, téléfilm toutefois vite oublié.

Les affaires cinématographiques du Diable périclitent dans les années quatre-vingts, mais il revient à la mode au tournant du millénaire, avec des films comme L'ASSOCIÉ DU DIABLE ou LA FIN DES TEMPS. Encore aujourd'hui, les œuvres horrifiques de James Wan (INSIDIOUS, THE CONJURING) le remettent en avant sur les écrans du monde entier ! D'ailleurs, un an après THE CONJURING, la télévision propose une nouvelle adaptation du roman d'Ira Levin, avec la mini-série en deux volets ROSEMARY'S BABY de 2014...

Avec le succès de son ROSEMARY'S BABY de 1968, Polanski devient un jeune réalisateur prometteur, réputé et admiré, considéré comme l'égal d'un Kubrick (qui vient de réaliser 2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE). Toutefois, en 1969, Sharon Tate, sa jeune épouse et vedette du BAL DES VAMPIRES, est assassinée par la violente communauté hippie de Charles Manson, et Polanski subit des attaques ignobles de la part de la presse à scandale américaine. Une fois innocenté, Polanski quitte les USA et tourne MACBETH en Grande-Bretagne.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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