Header Critique : OPÉRATION PEUR (OPERAZIONE PAURA)

Critique du film
OPÉRATION PEUR 1966

OPERAZIONE PAURA 

Dans le village de Karmingen, à la fin du XIXème siècle, une jeune femme se suicide en s'empalant sur une grille. Le commissaire Krogen mène l'enquête, mais les villageois restent murés dans le silence. De son côté, le docteur Eswai, chargé de l'autopsie, fait des découvertes : Karmingen serait victime d'une malédiction...

OPÉRATION PEUR est tourné par Mario Bava en 1966, après l'achèvement de LA PLANETE DES VAMPIRES. OPÉRATION PEUR est une œuvre d'épouvante classique, tournée en treize jours à peine avec très peu de moyens. C'est la première fois que Lamberto Bava, fils de Mario, lui sert d'assistant. Cette situation se renouvelle régulièrement jusqu'à SHOCK, LES DÉMONS DE LA NUIT de 1977. Les rôles du film sont tenus par des habitués des petites productions transalpines comme Giacomo Rossi-Stuart, Erika Blanc bien sûr ou Piero Lulli.

Bien que son titre suggère une resucée de James Bond, comme on en voit alors beaucoup en Italie, OPÉRATION PEUR s'avère dans la pure veine de l'épouvante gothique italienne : celle que Mario Bava a lui-même lancé avec LE MASQUE DU DÉMON en 1960. Dans ce style, le récit d'OPÉRATION PEUR est archi-classique : des étrangers arrivent dans un petit village sur lequel pèse une sordide malédiction.

Aristocratie décrépie, sorcière, paysans superstitieux et morts mystérieuses forment un tout bien rodé et prévisible. Si les dernières minutes du métrage renversent astucieusement les clichés du genre, nous ne pouvons pas dire que l'enquête se suit avec passion.

Le script ne sert que de prétexte à des séquences horrifiques et fantastiques. Mais elles sont d'une très grande efficacité ! Se souvenant de son terrifiant sketch « La goutte d'eau » dans LES TROIS VISAGES DE LA PEUR, Mario Bava recourt de nouveau à un fantôme pour générer de puissants frissons. Ici, le spectre d'une petite fille hante les vivants et provoque des morts violentes. L'idée de jouer sur l'aspect innocent des enfants pour en faire des êtres ambigus et inquiétants n'est pas nouvelle. Nous l'avons vue à l’œuvre dans des thrillers (LA MAUVAISE GRAINE de Mervyn LeRoy), de la science-fiction (LE VILLAGE DES DAMNÉS de Wolf Rilla) ou de l'horreur (LES INNOCENTS de Jack Clayton).

Néanmoins, Bava traite cet exercice de style avec une invention et une efficacité stupéfiantes. Melissa, fillette lisse, toujours tirée à quatre épingle et à la chevelure blonde impeccablement brossée distille une impression de perfection et de pureté si intense qu'elle confine au surnaturel et au dérangeant. Kubrick s'en souviendra pour les apparitions des jumelles dans SHINING, tout comme il se rappellera de cet angoissant ballon qui roule et rebondit mystérieusement dans la villa des Graps. Ballon mystérieux que Fellini lui-même citera très explicitement dans son sketch mémorable de HISTOIRES EXTRAORDINAIRES.

En détournant les clichés de l'enfance et grâce à son sens de l'atmosphère fantastique (éclairages inquiétants, cadrages insolites, montage inattendu), Mario Bava rend inoubliables les interventions de la petite Melissa. Ses poupées deviennent des pantins grimaçants et brisés, des présences inquiétantes proches des mannequins de SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN ou de LISA ET LE DIABLE, des armures du MASQUE DU DÉMON. Pour rester dans l'épouvante, relevons encore que certaines scènes de meurtres (la fille de l'aubergiste entre autres) sont parmi les plus terrifiantes de l’œuvre de Bava.

Le travail sur l'atmosphère générale d'OPÉRATION PEUR est admirable. Le manque de moyens est pourtant flagrant : pour décorer le manoir décrépi, Bava empile quelques planches brisées dans un coin et tend des draps sur les murs. Mais sa maîtrise technique est telle que grâce à un sens savant du cadrage (vue d'ensemble en plongée avec un objectif à courte focale, placement d'objets au premier plan pour enrichir les compositions des images), il rend impressionnant des décors qui chez d'autres réalisateurs feraient peine à voir.

L'étrange ambiance typique des grandes demeures de Mario Bava est présente. Des enfilades de pièces poussiéreuses, jonchées d'objets mystérieux, et des décors en trompe-l’œil évoquent les coulisses d'un étrange théâtre. Sa science des éclairages verts et pourpres, rappelant à nouveau LES TROIS VISAGES DE LA PEUR, fait merveille. Jamais ces effets coloristes ne font vulgaires, surchargés ou kitsch (contrairement à un film comme DANGER : DIABOLIK ! où il emploie les couleurs pour créer un univers de BD délibérément psychédélique).

OPÉRATION PEUR a été réalisé dans des conditions très précaires. Son tournage s'est vu arrêté alors que toutes les séquences prévues par le scénario n'ont pu être tournées. Ce qui force Bava à des acrobaties au montage pour arriver à un tout cohérent. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il propose des enchaînements et des associations inattendus et surprenants. Au cours d'une séquence, des personnages discutent de la mort d'une jeune femme : la conversation continue sur la bande-son tandis que, de façon tout à fait illogique et étonnante, une main de fillette raclant la fenêtre d'un tombeau apparaît à l'écran. L'étrangeté de ce type de séquence est saisissante.

De même, à travers des jeux de montage, Bava détermine des espaces et des temps fantastiques. L'exemple le plus célèbre dans ce film, et il faut dire qu'il s'agit d'un coup de génie, est la course du docteur Eswai à travers une succession infinie de pièces toutes identiques (en fait toujours la même pièce) : ce personnage se voit ainsi piégé dans un labyrinthe paradoxal et dément (David Lynch s'en souviendra pour sa Chambre Rouge dans le dernier épisode de la seconde saison de sa série TV « TWIN PEAKS »!). Citons aussi cet escalier en vis qui s'enfonce dans des ténèbres sans fin.

Des personnages perdent conscience, ou s'endorment à un endroit et se réveillent dans un autre lieu, ballottés par des forces mystérieuses à travers le temps et l'espace (Monika se retrouvant mystérieusement dans la crypte par exemple). Toute cette dimension expérimentale, qui semble héritée de L'ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD de Resnais, sera développée avec encore plus de maturité dans LISA ET LE DIABLE, peut-être le film le plus accompli de Mario Bava. Tandis que nous retrouverons de tels procédés surréalistes et virtuoses dans les œuvres de ses disciples comme INFERNO de Dario Argento ou L'AU-DELÀ de Lucio Fulci.

Si le fond d'OPÉRATION PEUR est banal, sa forme est d'une très grande originalité. Atteignant une étrangeté singulière grâce à d'audacieuses expériences, Mario Bava nous terrifie par sa maestria de l'épouvante.

Ensuite, il se consacre à DUEL AU COUTEAU avec Cameron Mitchell, film de Vikings affligé de nouveau d'un budget très modeste.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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