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Critique du film
REPULSION 1965

 

Roman Polanski naît de parents juifs polonais à Paris en 1933. En 1941, la famille retourne à Varsovie et les parents sont déportés en camp de concentration où meurt la mère de Roman. Pendant la guerre, il survit dans la campagne polonaise en étant accueilli par des familles catholiques. La paix revenue, il s'intéresse au théâtre et au cinéma. Il fait l'acteur dans des films d'Andrzej Wajda comme LA DERNIÈRE CHARGE de 1959 ou SAMSON en 1961. Il réalise plusieurs courts-métrages à tendance surréaliste et absurde dont certains très remarqués hors de Pologne : DEUX HOMMES ET UNE ARMOIRE en 1958, LES MAMMIFÈRES de 1962. Enfin, il réalise LE COUTEAU DANS L'EAU cette même année, son premier long-métrage, dans lequel trois personnages s'affrontent psychologiquement au cours d'une croisière en voilier. C'est le début de sa carrière de réalisateur à succès. Il passe alors par Paris, où il rencontre Gérard Brach.

Polanski tente de mettre sur pied la production de ce qui deviendra CUL-DE-SAC. Mais ce projet n'intéressant personne, il se rend à Londres où un producteur lui commande un petit film d'horreur. Au début des années 60, l'horreur triomphe au cinéma, que ce soit à travers les succès des films gothiques ou de PSYCHOSE et ses multiples ersatz. Polanski écrit alors le scénario de REPULSION avec Gérard Brach, scénariste avec lequel il collaborera sur pratiquement tous ses films jusqu'à LUNES DE FIEL en 1992. Catherine Deneuve tient le rôle principal du film. Elle  s'est déjà fait remarquer grâce aux réalisateurs Roger Vadim (LE VICE ET LA VERTU en 1962) et Jacques Demy (LES PARAPLUIES DE CHERBOURG en 1964). Nous retrouvons des visages familiers du cinéma fantastique anglais d'alors comme John Fraser ou Yvonne Furneaux.

REPULSION raconte la descente aux enfers de Carol, jeune femme belge tourmentée par de graves problèmes sexuels. Elle vit avec sa sœur, mais un week-end où cette dernière s'absente, Carol subit des crises de paranoïa. Si la description de ses troubles structure ce film, Polanski n'en désigne pas précisément les origines. Il est habituellement considéré que Carol est une vierge réprimant de manière maladive sa sexualité. Mais certains spectateurs, arguant que le film s'achève sur une photographie de sa famille, pensent plutôt qu'elle a été victime d'abus sexuels dans son enfance, ce qui explique mieux son approche angoissée de la sexualité. REPULSION se garde de trancher et laisse planer des doutes sur les causes de cette folie.

Carol, impeccablement interprétée par Catherine Deneuve, est hantée par la peur des hommes et de la sexualité. Sa vie se déroule uniquement dans un univers féminin : elle travaille dans un salon de beauté et habite chez sa sœur. L'apparition d'hommes (un séducteur la courtise tandis que sa sœur amène son amant à l'appartement familial) l'entraîne dans un délire paranoïaque. Elle s'imagine harcelée par des ennemis imaginaires (l'homme qui vient la violer toutes les nuits, les mains qui surgissent des murs). A la fois obsédée de manière claustrophobe par l'enfermement (elle imagine l'appartement s'effondrant sur elle) et trop terrifiée pour affronter la réalité extérieure, Carol sombre dans ses hantises et sa confusion mentale. Jusqu'à devenir une meurtrière... Ses crimes sont l'aboutissement de sa peur des hommes et du sexe : elle préfère tuer plutôt que d'accepter qu'un homme rentre dans sa vie ou fasse l'amour avec elle (elle s'en prend aussi bien à un pervers qui tente de la violer qu'à un amoureux qui lui déclare sa flamme).

Ce portrait précis des névroses de Carol s'inscrit clairement dans la lignée des œuvres à tendance psychanalytique d'Alfred Hitchcock comme LA MAISON DU DOCTEUR EDWARDS ou SUEURS FROIDES. Polanski parle lui-même de REPULSION comme d'un simple exercice de style, un tour de force consistant à rendre crédible sur la durée d'un long métrage ce qui pourrait n'être qu'un piètre plagiat de PSYCHOSE. La transformation de Carol en une "serial killer au féminin" peut pourtant paraître moyennement vraisemblable. Il serait plus logique que cette jeune femme se mortifie et retourne son énergie destructrice contre elle-même. Lorsque Carol se met à assassiner des personnages, la narration si fluide et cohérente jusqu'alors grince un peu.

REPULSION, comme plus tard ROSEMARY'S BABY et LE LOCATAIRE, analyse avec acuité la paranoïa urbaine, l'aspect oppressant, brutal et kafkaïen de la vie dans une grande ville. Les habitants vivent isolés et solitaires d'une part, mais aussi entassés les uns sur les autres dans des appartements exiguës et mal insonorisés d'autre part. Polanski joue sur la spécificité de la ville de Londres, avec ses jeunes play-boys en voiture de sport qui se racontent leurs exploits sexuels au pub du coin. Incapable de trouver sa place dans cette société, Carol subit la souffrance du déracinement.

La grande singularité de REPULSION est de nous proposer un voyage à travers la folie vue de l'intérieur, en adoptant la perception de Carol. A travers un travail extrêmement habile sur les bruits urbains angoissants, sur l'espace confiné de l'appartement (la disposition des décors change selon les séquences), ainsi que sur le traitement de l'image (noir et blanc fantastique, objectif déformant utilisé avec mesure, caméra à l'épaule alternée avec des plans fixes...), Polanski fait partager l'expérience traumatisante de Carol, hypersensible au moindre détail de son environnement et vivant prostrée dans ses terreurs. En cela, REPULSION est proche du VOYEUR de Michael Powell, qui nous fait suivre avec précision les méfaits et la vie quotidienne d'un tueur maniaque obsédé par les images de cinéma, la peur et les femmes.

En mêlant un cinéma clairement horrifique (les séquences d'hallucinations, les meurtres) à la peinture d'un contexte social réaliste ainsi qu'à une étude psychologique approfondie, REPULSION se place donc dans la lignée du VOYEUR de Michael Powell, mais aussi de SUEURS FROIDES d'Alfred Hitchcock. C'est à dire d'un cinéma ayant peu de rapport avec l'épouvante gothique qui triomphe alors en Angleterre, aux USA ou en Italie. Le style de REPULSION annonce le futur ROSEMARY'S BABY de Polanski ainsi que des œuvres comme LA NUIT DES MORTS-VIVANTS et L'EXORCISTE, qui vont renouveler le cinéma d'épouvante. Avec ses névroses urbaines et ses hallucinations claustrophobes, REPULSION annonce aussi ERASERHEAD de David Lynch. REPULSION connaît en tout cas un certain succès qui permet à Polanski de tourner enfin CUL-DE-SAC, huis-clos oppressant avec Donald Pleasence et Françoise Dorléac, dès l'année suivante.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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