Header Critique : MAISON DU DIABLE, LA (THE HAUNTING)

Critique du film
LA MAISON DU DIABLE 1963

THE HAUNTING 

Le professeur Markway, anthropologue, est fasciné par le surnaturel. A titre d'expérience, il invite plusieurs personnes sensibles au paranormal à passer plusieurs jours dans une maison réputée hantée...

Au début des années soixante, le cinéma d'épouvante connaît un fort rebond. Des réalisateurs inattendus s'essaient avec succès au genre, comme Alfred Hitchcock avec PSYCHOSE. Lorsque Robert Wise s'attaque à LA MAISON DU DIABLE, il est déjà un metteur en scène majeur de l'après-guerre à Hollywood, largement libre de ses choix.

Et l'épouvante, Wise en a déjà tâté au début de sa carrière, durant les années 40, au sein de la RKO. Il a ainsi participé aux productions B de Val Lewton pour ce studio, en mettant d'abord en scène à 29 ans son premier film, LA MALEDICTION DES HOMMES CHATS, fausse suite de LA FÉLINE, mais métrage néanmoins satisfaisant. Surtout, il réussit le remarquable LE RÉCUPÉRATEUR DE CADAVRES, mettant en scène un Boris Karloff non maquillé dans une intrigue inspirée des résurrectionnistes Burke et Hare. Enfin, il signe A GAME OF DEATH, remake de LA CHASSE DU COMTE ZAROFF, œuvre culte sortie plus de dix ans avant par la RKO, du temps de sa splendeur.

Wise termine la décennie dans le même studio en signant des petits budgets, période qui culmine en 1949 avec NOUS AVONS GAGNE CE SOIR, Film Noir remarquable et remarqué, s'inscrivant dans les milieux louches de la boxe et se déroulant en temps réel. Robert Wise passe l'essentiel des années 50 à s'affirmer comme un réalisateur confirmé, œuvrant pour les majors les mieux établies comme MGM, Warner ou 20th Century Fox. Pour cette dernière, il réalise en particulier LE JOUR OU LA TERRE S'ARRETA en 1951, grand film fondateur de la science-fiction américaine aux côtés de DESTINATION LUNE ou LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE.

Après le gros péplum HELENE DE TROIE en 1956, tièdement accueilli, Robert Wise se met à travailler progressivement pour United Artists, studio outsider à Hollywood, mais qui attire les talents des acteurs et des réalisateurs en leur proposant des postes de producteurs sur leurs films : ce qui donne à ces personnalités un certain surplus de liberté artistique et une participation aux recettes plus avantageuse. Robert Wise s'y frotte à des sujets contemporains audacieux, comme le racisme (LE COUP DE L'ESCALIER) ou la peine de mort (JE VEUX VIVRE). Surtout avec les frères Mirsch, producteurs qui viennent d'offrir à United Artists les deux gros succès LES SEPT MERCENAIRES et LA GARCONNIERE, il révolutionne la comédie musicale grâce à WEST SIDE STORY, approche moderne de ce genre alors menacé de désuétude. Couvert d'Oscars et triomphe commercial, ce classique hisse en 1961 Robert Wise parmi les très grands cinéastes de son temps.

Son métrage suivant, DEUX SUR LA BALANCOIRE, ne rencontre pas le même succès. Il se rabat alors sur un projet de film d'horreur, genre qu'il n'a pas abordé depuis plus de quinze ans, avec un budget alors relativement modeste d'1 million de dollars, tourné en Grande-Bretagne, pays clé du retour en grâce de l'Horror à cette époque.

Pour cela, il adapte le roman «Maison hantée» de Shirley Jackson. Il réunit une distribution mélangeant talents locaux et jeunes acteurs américains, notamment Julie Harris (remarquée face à James Dean dans A L'EST D'EDEN en 1955) et Russ Tamblyn, fraîchement sorti de WEST SIDE STORY. Autour d'eux, nous trouvons donc des acteurs anglais notables comme Claire Bloom, dans le rôle d'une homosexuelle bohème, et Richard Johnson dans celui d'un savant dont les recherches empiètent sur le terrain du paranormal. Nous le retrouverons plus tard dans un rôle au fond assez similaire, dans L'ENFER DES ZOMBIES de Lucio Fulci !

LA MAISON DU DIABLE joue habilement sur l'atmosphère et la suggestion pour effrayer le spectateur. Il bénéficie d'un magnifique décor avec cette maison aux parois chargées de motifs gothiques et de moulures compliquées. La géométrie de ses murs est absurde, elle met mal à l'aise le visiteur. Cette architecture déstabilisante n'est pas sans évoquer les inquiétantes inclinaisons "non euclidiennes" chères à Lovecraft.

Pour animer ce décor d'une vie propre, Robert Wise recourt à des objectifs légèrement déformants (courte focale entre autres). Combinés au format cinémascope et à des mouvements de caméras décrivant des portions de cercle (panoramiques notamment), ils donnent une impression d'enveloppement mystérieux et menaçant pesant sur les personnages. L'emploi extrêmement subtil des éclairages et des ombres donne imperceptiblement vie à des figures de pierre ou de bois.

L'atmosphère est aussi affaire de son. Ceux-ci peuvent être violents (les pulsations maléfiques arpentant les couloirs de la maison) ou incroyablement bas, à la limite de l'imperceptible (les chuchotements et les rires d'enfants qu'Eleanor croit percevoir dans le silence de la nuit). Ce ne sont là que quelques exemples de l'inventivité dont fait preuve Wise. Il déploie une gamme de mouvements de caméra incroyablement variée et surprenante. Malgré toutes les prouesses techniques et les innovations de sa réalisation, LA MAISON DU DIABLE impose une impression de rigueur et de maîtrise, de sa première à sa dernière image. Ainsi, jamais un effet gratuit ou malvenu ne brise l'homogénéité de sa narration.

La plus grande force de LA MAISON DU DIABLE reste la peinture du personnage d'Eleanor Lance, interprété génialement par Julie Harris. Cette jeune fille solitaire a passé onze ans de sa vie à prendre soin de sa mère malade et cruelle, sans aucune trêve, jusqu'au décès de celle-ci. Elle partage ensuite l'appartement familial, envahi par sa sœur et ses proches, qui lui reprochent de s'être mal occupé de sa mère et trouvent cette vieille fille hors norme bien encombrante. Infantilisée, écrasée par un sentiment de culpabilité suite à la mort de sa mère, Eleanor n'a pas eu un moment de son existence à elle. Sa vie lui a été tout simplement volée par sa famille, qui en a fait une garde-malade par paresse et égoïsme.

Solitaire, elle vit en permanence dans la peur. Peur d'aller vers les autres, vers l'extérieur, par exemple : littéralement prisonnière dans l'appartement de sa famille, le seul fait de quitter sa ville pour rejoindre un groupe d'étrangers est déjà une aventure terrifiante. Elle avoue aussi sa peur de l'isolement, d'être rejetée. Ainsi, elle a peur du regard des autres, peur qu'on la prenne pour une folle, ce qui est aussi la conséquence d'une des terreurs les plus abjectes : la peur de soi-même, l'absence de confiance en soi inculquée par un entourage familial égoïste. Passer un séjour dans cette maison hantée avec des inconnus est pour elle porteur d'un immense espoir : elle va enfin pouvoir se bâtir un espace de liberté, aller vers des gens qui vont l'aborder sans préjugés. Peut-être même pourrait-elle trouver l'amour ?...

Eleanor est une personne ultrasensible, susceptible d'être victime de toutes les hallucinations et de toutes les suggestions. Quand elle apprend les légendes du château, elle ne peut s'empêcher de rapprocher son histoire personnelle de celle de l'infirmière de la châtelaine, infirmière s'étant pendue après que la vieille femme est décédée faute des soins nécessaires. Cette connexion entre l'imaginaire d'Eleanor et celui de la maison encourage en elle des pulsions suicidaires.

Les autres personnages reclus dans la maison sont aussi décrits avec finesse. Ainsi le personnage de l'homosexuelle affiche une complète confiance en soi et une agressivité parfois provocante pour mieux parer les blessures et les moqueries. Le professeur, obsédé par le surnaturel, transmet son envie de croire aux fantômes à tous les membres du groupe. Quant au jeune châtelain, Luke, ce cartésien bon vivant succombe lui aussi à la terreur provoquée par la demeure maudite. La peur de l'indicible et du mystérieux frappe même les personnes se croyant à l'abri des superstitions.

En quelques lignes, nous n'avons pu qu'effleurer quelques pistes du contenu incroyablement riche de ce chef-d’œuvre du cinéma fantastique. Comme les films des plus grands, LA MAISON DU DIABLE allie une invention permanente dans le langage cinématographique à la profondeur du propos. C'est aussi un film qui fait très peur. Nous ne pouvons que vous encourager à le découvrir au cinéma (quand les salles rouvriront, hélas!), tant la subtilité des éclairages et le travail sur les décors sont importants dans la diffusion de l'angoisse chez le spectateur. A chaque vision, ce dernier découvre de nouveaux sujets de réflexion dans la description intelligente et sensible de l'âme solitaire d'Eleanor. LA MAISON DU DIABLE est avant tout la peinture de la vraie horreur à l'échelle humaine : celle d'une vie gâchée.

LA MAISON DU DIABLE passe inaperçu auprès du public à sa sortie, mais il acquiert rapidement ses galons de classiques incontournable du genre, statut qu'il conserve encore aujourd'hui, à juste titre.

Robert Wise rebondit ensuite avec le triomphe de la comédie musicale LA MELODIE DU BONHEUR, classique sucré et spectaculaire, qui est un peu l'antithèse cinématographique de LA MAISON DU DIABLE ! Ses deux vedettes Julie Andrews et Christopher Plummer deviennent aussitôt des stars. Puis vient le grand film d'aventures LA CANONNIERE DU YANG TSE, qui affirme la célébrité de Steve McQueen et vaut sa seule nomination aux Oscars à l'acteur de LA GRANDE EVASION.

La comédie musicale STAR avec Julie Andrews, en 1968, ne renouvelle pas le succès de LA MELODIE DU BONHEUR. Elle connaît même un rude échec commercial. Le réalisateur du JOUR OU LA TERRE S'ARRETA se replie sur le genre alors en vogue de la science-fiction adulte, apparue dans la foulée de 2001, L'ODYSSEE DE L'ESPACE et de LA PLANETE DES SINGES : LE MYSTERE ANDROMEDE, réussi, décrit l'arrivée d'un dangereux virus extraterrestre sur la planète Terre. Après le succès de L'EXORCISTE, Robert Wise mélange à son tour possession et horreur dans AUDREY ROSE, moyennement convaincant, abordant de façon originale la réincarnation.

Surtout, après le triomphe mondial de LA GUERRE DES ETOILES, Bob Wise se retrouve aux manettes du spectaculaire STAR TREK, LE FILM, première intrusion sur grand écran de l'univers imaginé par Gene Roddenberry. Porté par la musique de Jerry Goldsmith et les effets spéciaux majestueux de Douglas Trumbull, ce space opera très ambitieux est pourtant accueilli tièdement à sa sortie. Bien que le public soit au rendez-vous, il voit Robert Wise se mettre à l'écart des grosses productions, la fin de sa carrière allant être plus discrète.

Le réalisateur de LA MAISON DU DIABLE laisse néanmoins derrière lui une carrière majeure dans le cinéma hollywoodien, carrière dans laquelle le fantastique a régulièrement tenu une place d'honneur, pour notre plus grand plaisir de spectateur.

Le roman «Maison hantée» transposée pour la première fois dans LA MAISON DU DIABLE, va connaître d'autres adaptations, la première d'entre elles étant HANTISE en 1999, remake saugrenu et regrettable signé par Jan De Bont, réalisateur de SPEED et spécialiste du blockbuster d'action « boum boum » des années quatre-vingt dix. En pleine explosion de Netflix, le service de streaming propose THE HAUNTING OF HILL HOUSE pour le petit écran, série d'horreur dont la première saison se base aussi sur «Maison hantée».

Sans être des adaptations directes du roman de Shirley Jackson, d'autres films s'en inspirent nettement. Ainsi, le bon film LA MAISON DES DAMNES de John Hough, en 1973, est écrit par Richard Matheson en se basant sur son propre roman du même titre sorti deux ans auparavant : il décrit une intrigue très proche de LA MAISON DU DIABLE. De même, lorsque Stephen King écrit pour la télévision l'intéressante mini-série ROSE RED, qui sort en 2002, l'influence de «Maison hantée» et de LA MAISON DU DIABLE est à nouveau flagrante.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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