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Critique du film
DEUX MILLE MANIAQUES 1964

2000 MANIACS 

A la fin des années cinquante, les cinémas gothiques américain, anglais et italien initient un renouveau considérable du film d'horreur. L'épouvante sur grand écran s'éclate ensuite dans des directions variées, parfois inattendues, mais néanmoins significatives. Ainsi, l'Américain Herschell Gordon Lewis y trouve une occasion de renchérir dans l'horreur explicite et de lancer la vague du cinéma Gore.

La britannique Hammer amorce déjà la tendance dès 1957, en particulier avec FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! et LA REVANCHE DE FRANKENSTEIN. Ces deux titres de Terence Fisher prétextent les expériences du savant prométhéen pour se permettre des éclats d'horreur sanglants jamais vus jusqu'alors sur grand écran. D'autant plus que l'emploi de la couleur apporte une crudité nouvelle.

Cinéaste œuvrant bien en marge d'Hollywood, Herschell Gordon Lewis commence à tourner des publicités dans les années cinquante, puis réalise des films érotiques au début des années soixante, Distribués hors des puissants circuits d'exploitants hollywoodiens traditionnels, ces titres échappent à la censure appliquée par la MPAA, organisme interprofessionnel régissant la production cinématographique. Cette indépendance permet des audaces impossibles dans le cinéma de Major d'alors.

La mode de ces «nudies» tend à s'essouffler et Lewis tourne pour un budget dérisoire BLOOD FEAST en 1963, film d'horreur en couleurs contenant des séquences très sanglantes. Cette œuvre est généralement considérée comme le premier film gore de l'histoire du cinéma, bien que la réalité historique soit plus complexe.

Lewis revient à l'effeuillage avec BELL, BARE AND BEAUTIFUL. Mais BLOOD FEAST provoque un scandale et connaît un certain succès. Lewis et son producteur-complice David F. Friedman décident de faire encore un film d'horreur gore pour un budget trois fois plus élevé, mais encore modeste, de 65 000 dollars. Il s'agit de DEUX MILLE MANIAQUES, tourné dans la petite ville de St-Cloud (en Floride !). Les habitants aident gratuitement Lewis et son équipe, font de la figuration et prêtent du matériel. Ainsi, le film paraît relativement riche. Nous retrouvons des acteurs déjà vus dans d'autres œuvres de Lewis, et en particulier dans BLOOD FEAST, comme William Kerwin et Connie Mason.

DEUX MILLE MANIAQUES raconte comment, dans les années 1960, les habitants de Pleasant Valley, des Sudistes ruraux, massacrent avec sadisme des voyageurs venus du nord des États-Unis - c'est à dire des "Yankees". Il dépeint une vision dérangeante et cruelle de l'hospitalité de l'Amérique profonde à l'égard des citadins, sur fond de rancœurs historiques liées à la Guerre de Sécession.

Cette confrontation entre deux Amériques annonce de nombreuses œuvres des années soixante-dix et quatre-vingts. Nous pensons aux touristes hippies égarés sur la propriété du Texan Leatherface dans MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE de Tobe Hooper ; ou bien la famille citadine traquée par les arriérés de LA COLLINE A DES YEUX de Wes Craven. Hors du domaine de l'horreur, plus proche du thriller, citons encore deux films semblables, se déroulant dans le bayou peuplé par des Cajuns peu amènes : DÉLIVRANCE de John Boorman (quatre citadins partis canoter sur une rivière sont persécutés par des indigènes sadiques) ; et SANS RETOUR de Walter Hill (des soldats de la Garde Nationale manœuvrant dans les marécages sont attaqués par les Cajuns). DEUX MILLE MANIAQUES précède à sa façon la vague du genre Survival qui arrivera dans les années soixante-dix.

Herschell Gordon Lewis peint d'une manière exacerbée les incompréhensions entre deux mondes complètement différents, mais censés partager des valeurs semblables au sein des États dits "Unis". Une thématique qui encore tout récemment a éclaté de manière flagrante dans la vie publique et politique américaine, sous le mandat de Donald Trump !

Ce n'est pourtant pas pour son sous-texte socio-politique que DEUX MILLE MANIAQUES devient célèbre, mais pour ses fameux meurtres gore en couleurs, en avance sur leur époque (LA NUIT DES MORTS-VIVANTS et ses scènes de cannibalisme très crues n'arrive que quatre ans plus tard).

Ces crimes sont au nombre de quatre. Si le premier assassinat, avec un démembrement à coup de hache, est saisissant, c'est par la façon très inattendue dont il est amené, la qualité de ses effets spéciaux restant peu convaincante. Nous assistons ensuite à un écartèlement, là aussi bien amené, mais aux trucages décevants.

Nous passons ensuite au supplice dit "du tonneau" : un personnage est placé dans un baril dont l'intérieur est hérissé de clous ; puis le tonneau est lancé sur une pente, la victime se retrouvant déchiquetée au gré des cahots de la descente. Le résultat est très original et efficace, constituant le «clou» du métrage justement ! Enfin, le dernier meurtre, par écrasement, est long à se mettre en place, mais s'avère correctement réalisé.

Ces scènes frappent d'autant plus qu'elles se déroulent dans le contexte d'une aimable fête de village à laquelle tous les habitants participent. Y compris les vieillards et les enfants ! Cela crée un décalage teinté d'humour extrêmement noir. Cet humour grinçant se ressent encore à travers la réalisation bariolée de Lewis, usant et abusant de couleurs criardes et de zooms tremblotants. Il est aussi perceptible dans l'interprétation excessive de certains comédiens, comme les ignobles Lester et Rufe.

Hélas, entre les quatre fameuses séquences violentes (Lewis aurait voulu en faire d'autres, mais n'a pas pu faute de moyens financiers), DEUX MILLE MANIAQUES manque d'entrain. Les moments bavards et fastidieux, mal interprétés et filmés paresseusement, se multiplient.

Le dénouement de DEUX MILLE MANIAQUES bascule astucieusement dans le fantastique. Nous apprenons que le village de Pleasant Valley a été rasé par des pillards yankees durant la Guerre de Sécession. Depuis, le village et ses habitants apparaissent tous les cent ans pour se venger des Nordistes. Le producteur David F. Friedman a soufflé cette idée du village-fantôme à Lewis après avoir vu à Broadway une adaptation pour la scène de la comédie musicale BRIGADOON de Vincente Minnelli (deux touristes américains se perdent dans la campagne écossaise et découvrent un village qui n'apparaît qu'une fois tous les cent ans).

Lewis transpose cette trouvaille dans l'Amérique profonde, en troquant l'intrigue sucrée et les chansons hollywoodiennes pour un récit plein d'humour noir et de meurtres sanguinolents. Cette dimension fantastique, violente et burlesque se voit soulignée par la séquence finale, tout à fait surréaliste : un spectre sort du marécage où il est resté englouti pendant des heures, et rejoint nonchalamment ses compères.

Lewis a souvent déclaré que DEUX MILLE MANIAQUES était, avec A TASTE OF BLOOD, le film dont il était le plus fier. Effectivement, grâce à son sujet fantastique intéressant et ses scènes de meurtres plutôt réussies, cette œuvre dépasse le simple statut de curiosité historique. Malheureusement, son script manque de rebondissements et de rythme, et nous pouvons le trouver ennuyeux par moment.

Des titres comme BLOOD FEAST ou DEUX MILLE MANIAQUES mettent en valeur un cinéma rustique et marginal qui, pouvant se permettre des audaces impossibles dans un Hollywood traditionnel, participe à l'emboutissage du code de censure régissant ce système. Trois ans après DEUX MILLE MANIAQUES, Arthur Penn signe BONNIE AND CLYDE pour la major Warner, mettant en scène des fusillades d'un niveau de violence sanglante inédit à Hollywood. Le ver du gore est rentré dans la grosse pomme du cinéma américain et est promis à un bel avenir !

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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