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Critique du film
LES INNOCENTS 1961

THE INNOCENTS 

Au début des années 1960, le cinéma d'épouvante britannique vit un plein essor grâce aux succès rencontrés par la Hammer et ses concurrents. Jack Clayton, producteur britannique travaillant depuis les années 1940, vient quant à lui de réaliser son premier long-métrage, le superbe drame social LES CHEMINS DE LA HAUTE VILLE en 1959, couronné par de nombreuses récompenses internationales. Ce film vaut à notre Simone Signoret nationale l'Oscar de la meilleure interprète et se voit considéré comme le point de départ de la Nouvelle Vague du cinéma anglais, aussi appelé Free Cinema, ouvrant la porte à des auteurs au tempérament frondeur tels que Karel Reisz, Tony Richardson ou Lindsay Anderson.

Pour son second long-métrage, Jack Clayton adapte le roman fantastique «Le tour d'écrou» de Henry James. Ce classique a déjà été porté plusieurs fois à l'écran pour les télévisions anglaise et américaine à la fin des années 1950. Mais il s'agit de sa première transposition pour le grand écran.

Ostracisé dans la profession cinématographique, le cinéma d'horreur était considéré comme un genre mineur dans les décennies précédentes. Mais au tournant des années 1960, des réalisateurs majeurs se penchent sur ses possibilités. Les frontières entre l'épouvante et le cinéma commercial de prestige, tel qu'incarné par Hitchcock (PSYCHOSE) ou Michael Powell (LE VOYEUR), ou le cinéma d'auteurs européens, tels que représentés par des Georges Franju (LES YEUX SANS VISAGE) et Jack Clayton, se font poreuses.

Par conséquent, les talents réunis autour de Jack Clayton ne sont pas les spécialistes du cinéma fantastique anglais qui gravitent autour de la Hammer ou des productions Baker & Berman. Le script est rédigé entre autres par l'écrivain Truman CapoteLes domaines hantés», «Petit déjeuner chez Tiffany»...), tandis que la musique, construite autour d'une comptine mélancolique et entêtante, se voit composée par le Français Georges Auric, figure majeure de la musique de film ayant travaillé aussi bien en France (pour René Clair, Jean Cocteau ou Henri-Georges Clouzot) que dans les pays anglo-saxons (pour les fameuses comédies du studio anglais Ealing notamment).

Le chef-opérateur est Freddie Francis, déjà collaborateur de Clayton sur LES CHEMINS DE LA HAUTE VILLE. Sa carrière bifurquera au milieu des années 1960 : il se détournera de la photographie pour devenir un metteur en scène spécialisé dans le fantastique, pour la Hammer ou la Amicus. Il reviendra à la fonction de directeur de la photographie en 1980 pour ELEPHANT MAN et commencera ainsi une seconde carrière à ce poste, très prestigieuse, culminant avec son Oscar pour GLORY en 1989.

Le rôle principal des INNOCENTS est tenu par la Star d'origine écossaise Deborah Kerr, ayant cumulé pas moins de 5 nominations aux Oscars sur la décennie précédente, pour des titres tels que le mélodrame militaire TANT QU'IL Y AURA DES HOMMES ou la comédie musicale à très gros moyens LE ROI ET MOI. A ses côtés, nous retrouvons Michael Redgrave, prestigieux acteur anglais ayant œuvré pour des réalisateurs majeurs comme Alfred Hitchcock, Carol Reed, Orson Welles ou Joseph Losey.

Dans le rôle de Miles, nous retrouvons le petit Martin Stephens, acteur enfant déjà marquant dans LE VILLAGE DES DAMNÉS, et qui reviendra une dernière fois dans le cinéma fantastique pour le film Hammer THE WITCHES.

LES INNOCENTS raconte l'aventure de Miss Giddens, chargée d'être gouvernante de deux enfants. Elle se déroule dans un vaste manoir campagnard surmontant un grand et élégant jardin. Miles et Flora, laissés de côté par leur famille dans cette prison dorée, sont les seuls maîtres de ce domaine entretenu par de nombreux domestiques. Néanmoins, tout n'est pas peint aux couleurs tendres d'une enfance idéale. Miss Giddens apprend qu'un drame s'est noué autour de Miss Jessel, précédente gouvernante des enfants. Avec le valet débauché Peter Quint, elle formait un couple d'amants dépravés, décédés dans de tragiques circonstances. Pour Miss Giddens, leurs deux fantômes scandaleux hantent le domaine et persécutent les enfants.

Nous reconnaissons ici les traits d'une histoire de maison hantée. Pourtant, à mesure que le récit des INNOCENTS se déploie, se dégage aussi un portrait psychologique très pointu de son personnage principal : Miss Giddens. Vieille fille élevée par un père pasteur, elle déborde d'une tendresse maternelle qu'elle reporte sur les deux enfants. Elle se montre inflexible dans sa volonté de les arracher aux spectres qui hanteraient le domaine. Elle est aussi frustrée, rongée par des névroses dans lesquelles se mêlent peur de sa sexualité et terreur des hommes.

Son caractère pathologique n'apparaît que progressivement et ne s'affirme que dans la seconde moitié du métrage, à travers ses rêves et ses discours exaltés sur le péché et les comportements de Miss Jessel et Peter Quint.

Ses psychoses, ses angoisses altèrent substantiellement sa perception de la réalité ainsi que son comportement à l'égard d'autrui. A travers cette peinture d'une psychologie fragilisée par des pathologies mentales, LES INNOCENTS s'inscrit dans la tradition des thrillers psychanalytiques hollywoodiens, genre dans lequel a excellé Alfred Hitchcock (LA MAISON DU DOCTEUR EDWARDS, SUEURS FROIDES). Il annonce aussi des œuvres de Roman Polanski telles que REPULSION, ROSEMARY'S BABY et LE LOCATAIRE.

Mais contrairement à REPULSION (une jeune fille victime de graves problèmes sexuels sombre dans la folie) et ROSEMARY'S BABY (une femme est enceinte de l'enfant du Diable), LES INNOCENTS maintient jusqu'à sa fin une ambiguïté quant à la nature hallucinatoire ou réellement fantastique des événements perçus par Miss Giddens. Le début du récit penche vers une traditionnelle histoire de fantômes, le comportement des enfants paraissant ambigu. Pourtant, plus loin dans le récit, la mise en scène se détache du point de vue de Miss Giddens et adopte celui de son entourage : elle ne nous est plus présentée seulement comme une brave femme intimidée, mais aussi comme une névrosée sexuelle, terrorisant les enfants et leur communiquant ses phobies et obsessions.

Alors que se déroule le générique de fin, le spectateur reste dans une position inconfortable, incapable de déterminer si les événements auxquels il a assisté étaient d'origine surnaturelle, ou bien n'étaient que le fruit de l'imagination malade de Miss Giddens. En cela, Clayton respecte l'ambiguïté du roman de Henry James dont le dénouement laisse le lecteur face à une énigme irrésolue.

Ambigus aussi sont Miles et Flora. Dès le début du métrage, leurs manières diffèrent légèrement de celles attendues d'enfants au cinéma : ils se montrent cruels, manipulateurs et provocants.

Le petit Miles, renvoyé de son école pour un motif mystérieux, se comporte par moment comme un véritable adulte. Mais ses comportements inquiétants ne sont-ils pas uniquement perçus par Miss Giddens, mal à l'aise avec les figures masculines et inquiète à l'idée de s'occuper d'enfants pour la première fois ? Ne relèvent-ils pas plutôt de la pure hallucination, de perverses interprétations des jeux innocents de Miles et Flora ? Encore une fois, LES INNOCENTS ne tranche pas et sème des indices allant aussi bien dans le sens de la possession surnaturelle que dans celui de la folie de Miss Giddens. Soulignons la finesse remarquable de la direction d'acteurs, sidérante en ce qui concerne le petit Martin Stephens.

LES INNOCENTS est aussi célèbre pour le cadre à la fois élégant et inquiétant de son action. Ce cadre est le fruit du travail admirable de Wilfrid Shingleton, décorateur majeur du cinéma anglais, qui nous offrira le superbe palais du BAL DES VAMPIRES en 1967. Il propose ici un vaste manoir au plan complexe. Des escaliers s'élèvent en spirale vers de sombres greniers. Des couloirs interminables sont longés de puissantes portes noires derrière lesquelles se murmurent de terribles secrets. Le salon et les pièces de vie sont ornés de lourds décors baroques. Le jardin est peuplé de statues silencieuses au centre desquelles trône celle d'un couple nu enlacé, que Miss Giddens associe aux amants maudits qui hantent selon elle la propriété.

Ce décor, nous rappelle les demeures luxueuses et inquiétantes de DEUX MAINS, LA NUIT de Robert Siodmak et de LA SPLENDEUR DES AMBERSON d'Orson Welles. Il est superbement mis en valeur par le travail de Freddie Francis, proposant un inquiétant et fantastique noir et blanc, riche de nuances. Dès l'arrivée de la gouvernante, un entrelacement d'ombres se tisse autour d'elle, évoquant une toile d'araignée dans laquelle elle tombe dès le seuil de la demeure franchi. Le motif de la toile d'araignée revient constamment dans le décor et dans la mise en scène de la première partie du métrage, nous faisant partager l'angoisse de la gouvernante arrivée dans cette maison peuplée d'inconnus et de mystères.

LES INNOCENTS emploie un noir et blanc restituant avec élégance les expériences expressionnistes du cinéma allemand des années 20 (comme LE MONTREUR D'OMBRES d'Arthur Robison...). Il évoque aussi les Films Noirs hollywoodiens de Robert Siodmak (DEUX MAINS, LA NUIT, LES TUEURS), les ombres inquiétantes et raffinées des films d'épouvante de Jacques Tourneur pour la RKO (LA FÉLINE), ainsi que la réalisation inventive de CITIZEN KANE et LA SPLENDEUR DES AMBERSON d'Orson Welles.

Nous pensons aussi à Welles pour l'usage des plongées et contre-plongées, des gros plans et des jeux sur la profondeur de champ, transformant les enfants en inquiétants colosses dominant avec assurance les adultes. En amenant le spectateur à frissonner progressivement, en le soumettant à des éléments suggestifs (murmures, mélodie de boîte à musique), puis en le terrorisant par une surprise inattendue (la partie de cache-cache dans le grenier), LES INNOCENTS renvoie encore aux films diaboliquement manipulateurs de Jacques Tourneur.

LES INNOCENTS se montre un brin froid dans la peinture de son atmosphère et l'analyse de ses personnages. L'usage parfois lourd d'un langage symbolique crée une distance entre les personnages et le spectateur. Néanmoins, LES INNOCENTS reste un film fort important, sciemment déstabilisant, dont la perversité et les ambiguïtés laissent mal à l'aise. La rigueur de sa psychologie, ses inventions formelles et sa manière de jouer avec ambiguïté sur la notion de surnaturel (aux antipodes des films Hammer qui illustrent les mythologies fantastiques au premier degré) en font un maillon incontournable de l'écran insolite, reliant le SUEURS FROIDES d'Hitchcock au REPULSION de Polanski.

Cela fait aussi des INNOCENTS un prédécesseur crucial de LA MAISON DU DIABLE de Robert Wise et du SHINING de Stanley Kubrick, qui combinent tout deux phénomènes surnaturels et fragilités mentales de leurs protagonistes. LES INNOCENTS, par sa manière élégante de présenter des enfants inquiétants, annonce des gros succès plus tardifs, comme SIXIÈME SENS de M. Night Shyamalan. LES AUTRES d'Alejandro Amenabar (dont le titre renvoie à la manière dont Miss Giddens désigne les fantômes dans LES INNOCENTS) est aussi très influencé par le long-métrage de Jack Clayton.

En 1971, Michael Winner tourne LE CORRUPTEUR relatant les faits antérieurs à ceux du «Tour d'écrou», avec Marlon Brando dans le rôle du valet débauché Peter Quint. Bien qu'intéressant, ce long-métrage, souvent considéré comme une «préquelle» des INNOCENTS, reste une curiosité inaboutie, ne faisant pas d'ombre à son prédécesseur.

Depuis LES INNOCENTS, «Le tour d'écrou» continue à être adapté très régulièrement à la télévision. L’œuvre connaît même plusieurs autres transpositions cinématographiques, mais sans jamais que ces films ne laissent de traces marquantes. Ainsi LE TOUR D'ÉCROU de Rusty Lemorande avec Patsy Kensit, Stéphane Audran et Julian Sands, l'espagnol PRESENCE OF MIND avec Harvey Keitel et Lauren Bacall ou le tout récent THE TURNING avec Mackenzie Davis sont autant de métrages sortis dans l'indifférence.

Jack Clayton quant à lui reviendra une dernière fois au cinéma fantastique pour la production Disney LA FOIRE DES TENEBRES, d'après le roman de Ray Bradbury, œuvre moins majeure que LES INNOCENTS, mais néanmoins riche en éléments intéressants et originaux.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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