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Critique du film
LES YEUX SANS VISAGE 1959

 

A Paris, des jeunes filles disparaissent mystérieusement... Pendant ce temps, le docteur Génessier, un chirurgien réputé, expérimente des greffes de peau humaine. Il compte employer cette méthode pour soigner sa fille Christiane, défigurée par un accident de voiture.

Georges Franju est connu dans un premier temps comme un proche de Henri Langlois, avec lequel il tourne un court-métrage (LE MÉTRO en 1934) et fonde la Cinémathèque Française en 1936. Après la seconde guerre mondiale, Franju se révèle un exceptionnel réalisateur de documentaires, notamment avec LE SANG DES BÊTES de 1949, splendide poème de cinéma sur les abattoirs dans lequel il capte avec génie une face sombre de Paris. Puis, il sort son premier long-métrage en 1958 :  LA TÊTE CONTRE LES MURS, description sans concession de l'univers psychiatrique et de ses dérives.

Aussitôt après, il réalise LES YEUX SANS VISAGE, sa première expérience dans le domaine de la fiction fantastique. Il reviendra ensuite à ce genre avec des œuvres à l'ambiance insolite comme JUDEX ou NUITS ROUGES, tous deux dans la tradition des feuilletons cinématographiques de Louis Feuillade.

Pour LES YEUX SANS VISAGE, Franju bénéficie d'un casting de haute qualité, avec rien de moins que le grand Pierre Brasseur, déjà présent dans LA TÊTE CONTRE LES MURS, et Alida Valli, vue dans LE TROISIEME HOMME et SENSO. Edith Scob, ici extraordinaire dans le rôle de la jeune fille masquée, voit sa carrière marquée défavorablement par ce rôle. Indissociable d'un film fantastique dans un pays qui en produit peu, elle reste ensuite sous-employée. Au tournant des années 2000, des réalisateurs impliqués dans un renouveau du cinéma populaire français feront appel à elle pour de petites apparitions, dans LE PACTE DES LOUPS de Christophe Gans ou VIDOCQ de Pitof.

LES YEUX SANS VISAGE est réalisé en 1959, alors que l'épouvante britannique s'avère de plus en plus influente et rentable (avec FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! de Terence Fisher ou L'IMPASSE AUX VIOLENCES de John Gilling...). Ce film français connaît un beau succès, ce qui entraîne, au cours des années 1960, la mise en chantier de projets semblables en Europe. Ainsi L'HORRIBLE DR ORLOF de Jesus Franco, en 1962, est le premier des nombreux films d'horreur du prolifique ibère, ainsi que sa première collaboration avec le comédien suisse Howard Vernon. L'histoire y est pratiquement la même que dans LES YEUX SANS VISAGE. LA ROSE ÉCORCHÉE de 1969, de Claude Mulot, avec Anny Duperey et aussi Howard Vernon, reprend ce même récit. En 1987, Jesus Franco réalise encore un remake des YEUX SANS VISAGE avec LES PRÉDATEURS DE LA NUIT, une production ambitieuse et réussie, avec Helmut Berger et Telly Savalas.

Nous trouvons des méchants semblables au docteur Génessier dans d'autres œuvres de la même période, marquée par le grand retour du savant fou. Ainsi, dans le pittoresque film allemand LA FEMME NUE ET SATAN de 1959, un chirurgien surdoué rend la vie à la tête coupée de Michel Simon ! En Italie, Riccardo Freda lance les méfaits d'un autre savant malfaisant avec son classique L'EFFROYABLE SECRET DU DR. HICHCOCK de 1962 : cet éminent chercheur tente de ressuciter sa femme décédée grâce à des expériences exigeant des cobayes humains plus ou moins consentants.

Plus généralement, les génies employant leur science à des fins malfaisantes refont surface. Fritz Lang, de retour en Allemagne après un long exil américain, relance les aventures du DIABOLIQUE DOCTEUR MABUSE juste à ce moment-là, alors que ce dernier a cessé de sévir depuis LE TESTAMENT DU DR. MABUSE en 1932. En France, un autre génie du mal réapparaît, mais dans un cadre plus léger, dans la série amorcée par FANTOMAS de André Hunnebelle avec Jean Marais et Louis de Funès. Les savants fous et autres surdoués du mal connaissent une belle prospérité dans l'Europe des années 60 !

La France n'a jamais eu une tradition de cinéma d'épouvante vivace et constante. Mais il en est autrement pour le Film Noir. Depuis les chefs-d'œuvre de Henri-Georges Clouzot dans les années 1940 comme LE CORBEAU ou QUAI DES ORFEVRES, le cinéma policier et la littérature Noire sont très prospères, avec des films de Julien Duvivier (PANIQUE de 1946 avec Michel Simon), André Cayatte (NOUS SOMMES TOUS DES ASSASSINS de 1952 avec Jean Gabin), Jean-Pierre Melville (BOB LE FLAMBEUR en 1955), Jacques Becker (TOUCHEZ PAS AU GRISBI en 1953)...

Entre un récit criminel habile et une oeuvre d'épouvante, la frontière est mince, et LES DIABOLIQUES, d'après un livre des Français Pierre Boileau et Thomas Narcejac, réalisé par Clouzot, devient en 1955 un classique international du film policier et de l'épouvante. Hitchcock lui-même adapte un roman de Boileau-Narcejac peu après avec SUEURS FROIDES.

En 1959, Franju adapte à son tour un roman de ces deux écrivains avec LES YEUX SANS VISAGE. Comme Clouzot avec LES DIABOLIQUES, mais de manière encore plus prononcée, il détourne le récit criminel vers la poésie fantastique et l'horreur. Nous retrouvons des éléments réalistes et sordides, sans aucun rapport avec le cinéma d'épouvante gothique tel que le pratiquaient les Américains dans les années 30 et 40 ou les Britanniques à la fin des années 50.

L'intrigue prend place en 1959 dans Paris et sa banlieue. L'enquête est suivie, entre l'institut médico-légal et le poste de police, par un vieil inspecteur tirant sur sa pipe d'un air concentré, à la manière de Maigret. Les décors réalistes et embrumés rappellent des œuvres comme NOUS SOMMES TOUS DES ASSASSINS, LES DIABOLIQUES ou MAIGRET ET L'AFFAIRE SAINT-FIACRE. Les petites routes départementales longent des forêts sombres et des fleuves épais, traversent des villages trop calmes et croisent des voix ferrées fantômatiques sous un ciel de nuages bas. Tout cela est transcendé par un noir et blanc magique.

Comme il l'a  déjà fait dans ses documentaires, Franju détourne le réalisme vers des tonalités insolites et poétiques, en jouant sur la bande-son par exemple (les aboiements des chiens qu'on ne voit pas, l'excellente et puissante musique de Maurice Jarre...), sur des éclairages étranges multipliant les ombres et les degrés de contraste, ou en employant des angles de prise de vue étranges. Il convoque certaines visions purement fantastiques, comme la magnifique déambulation de Christiane masquée et vêtue d'un grand manteau argenté dans la maison de son père. Ou la fin du film, quand elle part dans la campagne parmi les animaux qu'elle vient de libérer. L'étrangeté provient aussi des interprétations fantômatiques d'Edith Scob et Pierre Brasseur, lesquels s'expriment avec lenteur, comme dans un rêve. Franju prend garde à éviter l'argot gouailleur dont usent et abusent les films de gangsters français d'alors.

LES YEUX SANS VISAGE est aussi un film d'horreur d'une rare violence. La célèbre scène de l'opération, filmée avec sécheresse et rythmée avec habileté, atteint un paroxysme dans la tension et l'horreur graphique que peuvent lui envier bien des œuvres gore d'aujourd'hui. Les visions horribles, filmées avec franchise, sont nombreuses : les images de la greffe ratée, l'homme au visage dévoré par les chiens, le scalpel profondément enfoncé dans le cou d'une femme... Autant d'images choquantes que Franju capte sans détour.

Les thèmes abordés par LES YEUX SANS VISAGE le lient sans doute au cinéma d'épouvante. Les expériences inhumaines pratiquées par le docteur Génessier en font un cousin des savants fous qui ne posent guère de limites éthiques à leurs recherches, tels le professeur Frankenstein de Mary Shelley ou le docteur Moreau de H.G. Wells. Ambitieux sans mesure, il n'hésite pas à défier Dieu - ici, le savant proclame qu'il cherche à vaincre la vieillesse. Certes, les actes de Génessier se justifient par l'amour sans bornes, au-delà du bien et du mal, porté à sa fille. Mais Christiane n'est pas dupe et sait que la soif de réussite est la vraie raison poussant son père à l'utiliser comme un cobaye.

LES YEUX SANS VISAGE partage, avec LES DIABOLIQUES, le privilège d'être l'une des très rares œuvres d'épouvante françaises reconnues comme une référence internationale du cinéma d'horreur – ce qui ne veut pas dire qu'elle est la seule œuvre nationale réussie dans ce domaine. Malgré quelques petites longueurs (avec les policiers), les qualités de son ambiance poétique et de son interprétation exceptionnelle en font un film unique et toujours admirable.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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