Header Critique : INVASION DES PROFANATEURS DE SEPULTURES, L' (INVASION OF THE BODY SNATCHERS)

Critique du film
L'INVASION DES PROFANATEURS DE SEPULTURES 1956

INVASION OF THE BODY SNATCHERS 

Dans une petite ville américaine, le docteur Miles J. Bennell reçoit la visite de patients convaincus que leurs proches ont été remplacés par des inconnus ayant pris leur apparence. Miles croit à une psychose avant d'admettre qu'il s'agit d'une sournoise invasion extra-terrestre...

C'est le producteur Walter Wanger qui découvre la nouvelle de science-fiction «The body snatchers» de Jack Finney et décide de la porter au cinéma. Il s'associe pour cela à la compagnie Allied Artists Pictures Corporation, spécialisée dans les œuvres à petit budgets, que ce soit dans le domaine du western, du fantastique ou de l'aventure. Wanger choisit comme réalisateur Don Siegel, pour qui il vient de produire le film carcéral LES RÉVOLTÉS DE LA CELLULE 11 avec un certain succès. Le futur réalisateur de L'INSPECTEUR HARRY choisit quant à lui le scénariste Daniel Mainwaring, avec lequel il a travaillé sur le Film Noir ÇA COMMENCE À VERA CRUZ. Le futur réalisateur Sam Peckinpah, alors assistant de Don Siegel, s'est parfois attribué une part de la rédaction du script de L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES, mais les autres personnes ayant travaillé sur ce film considère son apport minime. L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES est tourné en à peine 23 jours, et le docteur Miles J. Bennell est interprété par Kevin McCarthy, comédien que nous reverrons par la suite, en particulier dans des longs-métrages de Joe Dante comme L'AVENTURE INTERIEURE.

LA SCIENCE-FICTION AMÉRICAINE DANS LES ANNÉES CINQUANTE

En 1938, Orson Welles commet un fameux canular radiophonique s'inspirant du roman «La guerre des mondes» de H.G. Wells. Son show radio, présenté comme d'authentiques flashs de nouvelles, laisse croire que les USA sont envahis par des extraterrestres venus en vaisseau spatial. Il provoque une grande panique chez certains auditeurs ! La science-fiction, et plus particulièrement le thème des envahisseurs d'outre-espace, fait ainsi son entrée en force auprès du grand public américain.

La seconde moitié des années 1940 est marquée par le déclin du grand cinéma horrifique hollywoodien des années 1930, avec l'exploitation des mythes fantastiques dans des séquelles de plus en plus farfelues et désargentées, comme LA MAISON DE DRACULA, ou dans des parodies telles DEUX NIGAUDS CONTRE FRANKENSTEIN . Le cinéma fantastique américain s'oriente alors vers la science-fiction et met en scène les peurs engendrées par les progrès technologiques de la seconde guerre mondiale (fusée, bombe atomique), ainsi que l'évolution de la situation géopolitique (essentiellement la Guerre Froide, intense jusqu'à la mort de Staline en 1953).

La science-fiction perce vraiment à Hollywood au tout début des années 1950, avec DESTINATION LUNE d'Irving Pichel. Des extraterrestres montrent peu après le bout de leur nez sur Terre. Certains d'entre eux sont froidements accueillis malgré des motivations pacifiques, comme dans LE JOUR OU LA TERRE S'ARRÊTA de Robert Wise ou LE METEORE DE LA NUIT de Jack Arnold. Avec LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE de Christian Nyby, LES ENVAHISSEURS DE LA PLANETE ROUGE de William Cameron Menzies ou LA GUERRE DES MONDES de Byron Haskin et George Pal, tournés au plus fort de la Guerre Froide, les ambiguïtés sont dissipées : les extraterrestres sont malveillants et manipulateurs. La science-fiction américaine se pare d'oripeaux propagandistes peu sympathiques.

Le genre continue à évoluer, jusqu'à atteindre sa maturité et proposer quelques chefs-d'œuvre comme L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES, PLANÈTE INTERDITE de Fred M. Wilcox ou L'HOMME QUI RÉTRÉCITde Jack Arnold.

Puis, avec les succès internationaux des productions horrifiques de la compagnie anglaise Hammer, comme FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! de 1957, certains réalisateurs américains reviennent vers une épouvante plus classique, comme Alfred Hitchcock avec PSYCHOSE, Robert Wise avec LA MAISON DU DIABLE ou Roger Corman avec LA CHUTE DE LA MAISON USHER. La SF traditionnelle avec soucoupes volantes et petits hommes verts se retrouve de plus en plus cantonnée aux séries B de toutes petites compagnies.

Pourtant, une autre forme de cinéma d'anticipation voit le jour. Ce ne sont plus des cieux ou du bloc communiste que vient la menace, mais de la civilisation américaine et de ses problèmes socio-politiques internes : le racisme (dans LE MONDE, LA CHAIR ET LE DIABLE de Ranald MacDougall) ou la prolifération des armements nucléaires (dans LE DERNIER RIVAGE de Stanley Kramer) par exemple... Ce mouvement sociologiquement critique culmine à partir de la fin des années 60 avec des œuvres de science-fiction pessimistes et engagées, comme LA PLANÈTE DES SINGES de Franklin J. Schaffner, LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de George Romero ou SOLEIL VERT de Richard Fleischer... Mais c'est alors une toute autre page de l'histoire de ce genre qui s'écrit...

L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES

L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES tel que nous le connaissons a subi des modifications avant même sa sortie. Orson Welles devait lire en introduction un message dans le style des actualités radiophoniques, comme pour son émission «La guerre des mondes» de 1938. Mais cette idée reste à l'état de projet.

A la fin du tournage, Don Siegel et Daniel Mainwaring s'avèrent satisfaits du résultat. Des projections tests sont organisées et le public réagit très bien à leur montage. Mais la compagnie Allied Artists s'inquiète, elle trouve qu'il manque à cette œuvre des éléments caractérisant habituellement les films de science-fiction, tels les vaisseaux spatiaux ou les robots. La fin lui paraît trop sombre : la version de Siegel s'achève en effet avec Miles courant sur l'autoroute parmi des voitures, hurlant des avertissements aux automobilistes qui refusent de l'écouter.

Le studio impose le tournage d'un prologue et d'un épilogue dans lesquels Miles est interrogé dans un hôpital, un peu comme le personnage principal dans LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI. Dans l'épilogue, les médecins le croient et alertent la police pour arrêter l'invasion. Cette conclusion est plus optimiste que celle prévue par Siegel et laisse entendre que les médecins et les policiers vont aider Miles dans sa lutte. Ce qui n'était nullement le cas dans le montage original où les institutions publiques sont défaillantes et manipulées par l'ennemi...

D'autre part, Allied Artists retire certains passages humoristiques du début du métrage, les jugeant déplacés dans un film de science-fiction. En effet, les premières réactions de Miles face aux témoins de l'invasion devaient être beaucoup plus incrédules et ironiques. Ce qui aurait permis d'avoir une progression plus nette de l'évolution de ce personnage, lequel passe désormais sans transition d'un cynisme moqueur à une prise de conscience horrifiée.

Enfin le titre envisagé par Siegel est modifié. Il devait être Sleep no more : Ne dormez plus, allusion au fait que les extra-terrestres attaquent ici les humains dans leur sommeil. Mais il est remplacé par INVASION OF THE BODY SNATCHERS.

Dans L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES, le docteur Miles J. Bennell affronte une invasion extra-terrestre sournoise. Les envahisseurs, sous forme de cosses végétales, profitent du sommeil des humains pour prendre leur apparence et assimiler leurs souvenirs. Une fois la métamorphose achevée, ils prennent la place du Terrien en question dans la société et auprès de sa famille.

Bien que l'intrus ressemble trait pour trait à sa victime, ses proches se rendent compte que son comportement a changé : il est devenu "moins humain". Au cours de son enquête, Miles réalise que presque toute sa petite ville a été clonée par les envahisseurs...

A travers cette communauté aux membres devenus inhumains, alors qu'en apparence rien n'a changé, on a souvent voulu voir, comme pour LES ENVAHISSEURS DE LA PLANETE ROUGE à l'argument semblable, une parabole mettant en garde les spectateurs américains contre l'insidieuse et dangereuse présence d'éléments communistes dans leur société.

Mais, d'autres auteurs arguent que le scénariste Daniel Mainwaring était un homme plutôt à gauche, dont plusieurs amis ont connu des ennuis de 1950 à 1954, lorsque le sénateur McCarthy menait la "chasse aux sorcières" contre les sympathisants communistes travaillant à Hollywood. L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES incite alors à refuser le conformisme, à ne pas baisser la tête devant un système normatif et inhumain, à conserver sa singularité et sa dignité envers et contre tout.

De son côté, Don Siegel s'est exprimé en faveur d'une interprétation plus générale de L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES. Constatant dans certaines interviews que les individus vivent de plus en plus de façon mécanique et végétative, sans ambition ni passion, il considère son film comme une invitation à refuser une société apathique, passive et vouée à la médiocrité.

L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES est réalisé dans un style efficace, fluide et quasi-documentaire. S'il est tourné dans un noir et blanc élégant, il refuse les facilités d'éclairages expressionnistes trop tranchés. Dans le même sens, Siegel évite le bric-à-brac technologique fréquent dans le cinéma de science-fiction d'alors. Nous ne rencontrons pas d'extra-terrestres extravagants, de vaisseaux intergalactiques, de rayon de la mort ou de robot sophistiqué. Ce refus du pittoresque apporte encore plus d'efficacité à L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES, met en valeur les personnages, et renforce la crédibilité de son récit.

Seules les fameuses cosses géantes, dont on voit certaines en cours de mutation,  illustrent visuellement la présence d'éléments surnaturels. L'étrangeté vient essentiellement de l'attitude légèrement décalée des envahisseurs à visage humain, de leur manière discrète d'occuper efficacement le terrain (sabotage, chasse à l'homme nocturne, discours rassurants pour endormir la vigilance de leurs adversaires, culture industrielle des cosses...).

L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES reste aussi fameux pour son inimitable atmosphère paranoïaque. Ainsi Miles J. Bennell, d'abord incrédule et confiant, constate progressivement la réalité de l'invasion extra-terrestre. Il se retrouve de plus en plus isolé, ses amis ayant pour la plupart été détruits par ces adversaires et l'invasion étant dangereusement avancée. Derrière les façades tranquilles des maisons se trament des complots malveillants. Toutes les tentatives de Miles pour obtenir de l'aide ou communiquer avec l'extérieur de la ville sont stoppées par les envahisseurs, diablement habiles et prévoyants.

Une des scènes les plus troublantes nous montre la place principale de la ville, lieu de promenade habituelle des citadins. Au son d'une sirène étrange, les badauds se retournent de concert et se rassemblent autour du shérif afin de se voir distribuer d'horribles cosses d'outre-espace à dissimuler dans les villes voisines. A ce moment précis, Miles et son ex-femme comprennent qu'ils sont les derniers habitants humains de la ville...

L'apothéose paranoïaque du récit est la course folle de Miles sur l'autoroute, hurlant aux automobilistes indifférents - et aux spectateurs : "Vous serez les prochains" ! Saluons au passage la qualité générale de l'interprétation de ce film, et notamment le jeu intense et naturel de Kevin McCarthy.

L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES, grâce à son atmosphère paranoïaque et son ambiance réaliste, crédible et angoissante, est devenu un des classiques les plus admirés de l'âge d'or de la science-fiction américaine. Et ce malgré les ambiguïtés de son contenu politique, aujourd'hui encore difficiles à démêler.

En jouant sur l'idée que nos proches, contaminés par une force obscure, puissent devenir nos adversaires sans que nous nous en rendions compte, il annonce des œuvres importantes, comme LA NUIT DES MORTS-VIVANTS de George Romero, THE THING de John Carpenter, ainsi que des séries TV comme «LES ENVAHISSEURS» ou «AUX FRONTIERES DU REEL».

L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES connaîtra trois remakes officiels : le très bon L'INVASION DES PROFANATEURS de Philip Kaufman, dans lequel les extra-terrestres arrivent à San Francisco ; le moins convaincant mais néanmoins intéressant BODY SNATCHERS d'Abel Ferrara, qui prend place dans une base militaire et se caractérise par un ton encore plus désespéré que ses prédécesseurs ; et enfin, THE INVASION de 2007, réalisé dans un premier temps par Oliver Hirschbiegel, mais terminé par James McTeigue, pour un résultat aussi lisse que raté. Par son intensité, son efficacité et sa paranoïa à fleur de peau, L'INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES reste donc la plus réussie et la plus mémorable des transpositions de cette histoire.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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