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Critique du film
LES DIABOLIQUES 1955

 

Henri-Georges Clouzot a écrit quelques unes des plus belles pages de l'histoire du cinéma français. Si LES DIABOLIQUES est le seul de ses métrages rattaché au fantastique, et plus spécifiquement à l'horreur, nous allons profiter de l'occasion pour récapituler sa carrière de metteur en scène, souvent placée sous le signe du Film Noir et de l'angoisse, genres cousins de ceux habituellement abordés dans nos pages.

Au cours des années trente, Clouzot est d'abord un scénariste et dialoguiste chevronné. Il est notamment crédité pour LE MONDE TREMBLERA de 1939, dans lequel Claude Dauphin incarne un savant mettant au point une machine capable de prédire la date de la mort de chaque individu. Cette rareté intéressante du fantastique français mérite à notre avis la redécouverte.

A l'arrivée de la seconde guerre mondiale, Clouzot le scénariste travaille sur deux titres intéressants du Film Noir à la française : LE DERNIER DES SIX de Georges Lacombe et surtout LES INCONNUS DANS LA MAISON de Henri Decoin, d'après Simenon. Deux titres produits pas la société allemande Continental, en pleine occupation nazie...

La période est en effet trouble et certains grands noms du cinéma français choisissent l'exil, tels les réalisateurs Jean Renoir et Julien Duvivier, ou de grandes vedettes comme Michèle Morgan ou Jean Gabin. De jeunes talents profitent du vide ainsi laissé pour poser les bases de leur carrière, tel Robert Bresson ou Henri-Georges Clouzot. Celui-ci commence par mettre en scène L'ASSASSIN HABITE AU 21, dans lequel Pierre Fresnay incarne un policier menant l'enquête sur des crimes dont le coupable réside dans un immeuble aux pensionnaires hauts en couleurs.

Mais le vrai démarrage de la carrière de Clouzot, c'est LE CORBEAU avec Pierre Fresnay, classique du Film Noir tricolore portant un regard très sombre sur la mentalité française, son goût de la délation et de la calomnie anonyme. Ce film fait alors polémique car, produit à nouveau par la Continental, il est considéré comme véhiculant un message anti-français et patriotiquement démoralisant.

A la libération, la coopération de Clouzot avec la Continental lui vaut une interdiction de retravailler pour le cinéma. Interdiction levée au bout de quelques années, Clouzot reprenant la caméra et signant QUAI DES ORFEVRES en 1947, avec Louis Jouvet, Suzy Delair et un jeune Bernard Blier. Ce gros succès populaire à plus de 7 millions d'entrées est récompensé à Venise et devient un immense classique du Film Noir français, peut-être même la plus importante et la plus réussie des œuvres de ce genre réalisée en France.

Peu après, Clouzot signe le moins réussi mains néanmoins intéressant MANON, histoire d'amour contratriée dans le cadre de l'après-guerre et de l'épuration. Une période que le metteur en scène restitue avec noirceur et amertume. Puis il retrouve Jouvet pour MIQUETTE ET SA MERE, agréable comédie au ton étonamment léger de la part de son auteur, marivaudage amusant dans le cadre d'une humble troupe de comédiens itinérants.

Nous arrivons au tournant des annés cinquante, période à laquelle Clouzot épouse l'actrice Véra Clouzot d'origine brésilienne. Ce qui lui donne l'occasion de se rendre dans ce pays lointain. Il y découvre un territoire très pauvre et bien éloigné des images d'Epinal. Ce voyage lui inspire un film inachevé (LE VOYAGE AU BRESIL), un livre sur les rites religieux locaux (LE CHEVAL DES DIEUX) et, surtout, ses souvenirs alimentent son métrage suivant : LE SALAIRE DE LA PEUR, monument de l'aventure et du Film Noir dans lequel Charles Vanel et Yves Montand convoient des explosifs sur les routes sauvages du Guatémala. Enorme succès, couvert de récompenses, LE SALAIRE DE LA PEUR assoit la réputation mondiale de Clouzot en tant que grand metteur en scène.

Arrive alors LES DIABOLIQUES en 1955,adaptation d'un roman du tandem Boileau-Narcejac. Le film met en vedette Véra Clouzot dans le rôle d'une jeune femme fragile, martyrisée par son mari cruel qu'incarne Paul Meurisse. La maîtresse de ce dernier est interprétée par Simone Signoret, vedette alors en pleine ascension depuis le succès de CASQUE D'OR en 1952.

Dans LES DIABOLIQUES, Michel Delasalle dirige un pensionnat avec son épouse Christine. Violent et odieux, il la maltraite. Si bien qu'elle décide de l'assassiner en s'alliant avec la maîtresse de Michel, elle aussi poussée à bout par le sinistre individu...

LES DIABOLIQUES frappe par son ambiance de Film Noir "à la française". Une atmosphère morose règne dans ces pavillons de banlieue, ces petits appartements de Province, ces mornes hôtels parisiens et ces morgues lugubres. Tout cela est mis en valeur par une magnifique photographie en noir et blanc. Nous évoluons dans un univers triste et étriqué, où seule la présence des enfants apporte une touche de spontanéité et de liberté. Clouzot peint, en appuyant la noirceur de son trait, des Français mesquins, près de leurs sous, délateurs et hypocrites.

Dans une certaine mesure, LES DIABOLIQUES prolonge les thrillers gothiques machiavéliques conçus à Hollywood dans les années quarante, dans les premières années du Film Noir, à savoir des titres comme REBECCA de Hitchcock ou HANTISE de Cukor : des jeunes femmes fragiles y sont la proie de machinations à la lisière du fantastique. Mais Clouzot instille à ces DIABOLIQUES un esprit français personnel, ainsi qu'une efficacité implacable très moderne.

Paul Meurisse incarne un parfait salaud, complètement indifférent aux souffrances de son entourage. Quant aux voisins de Christine, ce sont de véritables Bidochons avant l'heure ! Charles Vanel interprète un commissaire de police rappelant le personnage de Louis Jouvet dans QUAI DES ORFÈVRES. Plus que les techniques policières ou la force physique, c'est son intelligence des cœurs et des âmes qui lui permet de résoudre les affaires criminelles.

Caractéristique typique du Film Noir français, l'ensemble est rehaussé de personnages secondaires pittoresques, la plupart du temps ridicules, ce qui nous permet de croiser des comédiens comiques comme les jeunes Jean Lefèbvre ou Michel Serrault.

LES DIABOLIQUES impressionne par la maîtrise de son suspense. Nous assistons à de nombreuses scènes effrayantes très habilement menées. Leur accumulation entraîne une montée progressive et irrésistible de la tension. La première moitié du film culmine ainsi avec un meurtre d'une rare brutalité.

Puis Clouzot introduit progressivement de petites touches de surnaturel en jouant sur la superstition de Christine et sur l'ambiance macabre de ce pensionnat aux allures de maison hantée. Ce ne sont pas seulement son atmosphère et sa construction dramatique qui rendent ce film si prenant : la finesse et la justesse de la psychologie des personnages permettent aussi au spectateur de se passionner pour ce drame. Les acteurs principaux sont absolument parfaits et comme toujours chez Clouzot, ils sont servis par d'excellents dialogues.

LES DIABOLIQUES est bien à la hauteur de sa réputation. C'est un des rares films français à jouer avec autant de succès la carte de la peur. Il connaît un beau succès, y compris à l'étranger. Il influence ainsi le SUEURS FROIDES de Hitchcock, lui aussi inspiré par Boileau-Narcejac, pour son inhabituelle structure en deux parties.

LES DIABOLIQUES va aussi inspirer toute une branche du Giallo, celle dite du « Giallo à Machination », qui éclôt à la fin des années soixante, justement en écho à son succès et à celui de SUEURS FROIDES. Ainsi PERVERSION STORY de Lucio Fulci ou SI DOUCES, SI PERVERSES d'Umberto Lenzi puisent bien plus dans ces deux titres que dans les premiers giallos que Mario Bava signe au début des années soixante. Néanmoins, le succès de L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL en 1970 va redéfinir le genre et l'éloigner en partie de cette inspiration Boileau-Narcejac bien de chez nous.

Après LES DIABOLIQUES, Clouzot est devenu une figure majeure du paysage culturel français, et il enchaîne avec LE MYSTERE PICASSO, documentaire mêlant noir et blanc et couleurs dans lequel le peintre ibère exécute un tableau en direct sous l'œil de la caméra. Clouzot retourne aussi à la fiction avec l'insolite et grinçant LES ESPIONS, œuvre mineure, réunissant un casting international (l'Allemand Curd Jurgens, le Britannique Peter Ustinov et l'Américain Sam Jaffe). Ce drame de l'espionnage se joue en huis clos et ne cache pas sa relation avec l'esprit tortueux du grand Kafka.

Mais son grand retour, Clouzot le fait en 1960 avec LA VERITE, nouvelle collaboration avec Charles Vanel, ici en avocat chargé de défendre Brigitte Bardot, impliquée dans un meurtre. Il affronte un impitoyable procureur incarné par Paul Meurisse. Choc des générations, ce drame judiciaire est le denier grand succès de Clouzot.

Son épouse Véra décède à à peine 46 ans, laissant le metteur en scène désemparé. Après quelques années d'inactivité, il commence à réaliser L'ENFER, suspense sur le thème de la jalousie, avec Romy Schneider et Serge Reggiani. Bénéficiant d'un budget très important apporté par le studio Columbia, Clouzot promet un film au style révolutionnaire. Mais ses soucis de santé ainsi que ceux de Serge Reggiani empêchent de terminer le métrage, faisant de L'ENFER un des grands films perdus de l'Histoire du Cinéma, un métrage dont on ne peut que spéculer sur ce qu'il aurait pu être.

Claude Chabrol adapte lui-même ce scénario en 1994, avec Emmanuelle Béart et François Cluzet. Mais son style plus classique et moins fort que celui d'un Clouzot font de son ENFER un métrage passable. Enfin, Serge Bromberg et Ruxandra Medrea proposent en 2009 le documentaire L'ENFER DE HENRI-GEORGES CLOUZOT, largement diffusé en salles, qui lève le voile sur le mystère de ce non-film mythique.

Finalement, en 1968, Clouzot réalise LA PRISONNIERE, curieuse histoire d'emprise sadomasochiste sur fond d'art contemporain et d'érotisme, avec Laurent Terzieff dans le rôle d'un galeriste agité du ciboulot. Après cet ultime métrage en demi-teinte,  Clouzot ne parvient pas à réaliser d'autres films à cause de sa santé fragile. Il décède en 1977, laissant derrière lui une filmographie riche en chefs-d'œuvre, ponctuée de classiques reconnus et aimés dans le monde entier. Parmi eux, LES DIABOLIQUES reste aujourd'hui encore un des titres les plus influents et respectés du cinéma français.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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