Header Critique : DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE (THEM!)

Critique du film
DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE 1954

THEM! 

Des policiers découvrent une fillette traumatisée, seule dans le désert du Nouveau-Mexique. Sa famille a été massacrée par des fourmis devenues géantes suite à l'essai d'une bombe atomique dans la région...

Le réalisateur américain Gordon Douglas a commencé comme acteur, très jeune, avant de passer à la réalisation, notamment pour des courts-métrages de la série comique LES PETITES CANAILLES ; puis il tourne des comédies (par exemple le Laurel et Hardy EN CROISIERE). Sa carrière décolle vraiment quand il rentre à la Warner Bros en 1950 : il se fait un nom dans les domaines du Film Noir (LE FAUVE EN LIBERTE avec James Cagney, LE DETECTIVE avec Frank Sinatra...) et du Western (SUR LA PISTE DES COMANCHES...). Il n'aborde que peu le fantastique, mais DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE est devenu un classique du genre. On était au début des années 50, alors en plein boum de la science-fiction aux USA : ainsi la RKO sort LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE de Hawks et Nyby ; la Fox propose LE JOUR OU LA TERRE S'ARRÊTA de Robert Wise ; Universal produit LE METEORE DE LA NUIT de Jack Arnold ; surtout, la Paramount propose LE CHOC DES MONDES et LA GUERRE DES MONDES produits par George Pal. Bref, les classiques du genre sortent à un bon rythme. La Warner suit le mouvement timidement avec une petite production : LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS d'Eugene Lourie, qui connaît un beau succès. De plus, le triomphe de L'HOMME AU MASQUE DE CIRE (1953), un film d'horreur assez classique, encourage cette firme à persévérer dans le surnaturel. Elle produit donc DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE dans la tradition de la SF du moment. Le film est interprété par de solides comédiens, comme James Whitmore (vu dans QUAND LA VILLE DORT de John Huston, LA PLANETE DES SINGES de Franklin J. Shaffner, et même LES EVADES de Frank Darabont...), Edmund Gwenn (SYLVIA SCARLETT de George Cukor, LE MORT QUI MARCHE de Michael Curtiz, MAIS QUI A TUE HARRY d'Alfred Hitchcock...).

LES FOURMIS GEANTES ATTAQUENT

On avait déjà vu des fourmis très agressives dans le film d'aventures QUAND LA MARABUNTA GRONDE de Byron Haskin avec Charlton Heston (des hordes de fourmis rouges s'en prenaient à une plantation). Mais DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE a pour particularité de mettre en scène des animaux anormalement gigantesques massacrant des humains. Certes, on avait déjà vu le singe colossal KING KONG semer la mort et le chaos dans New York, mais il n'avait pas vraiment fait d'émules. Toutefois, en 1953, LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS réalisé par Eugene Lourie, avec des trucages de Ray Harryhausen, propose les aventures d'un dinosaure qui, réveillé à notre époque par une bombe atomique, apporte la terreur dans une ville américaine : cela rappelait KING KONG, ainsi que LE MONDE PERDU dans lequel des dinosaures agressifs étaient lâchés accidentellement dans Londres. LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS est un succès et la Warner produit donc en 1954 DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE, énorme triomphe à sa sortie ; ces deux films déclenchent toute une vague d'imitations. Universal va rapidement proposer TARANTULA (1955) réalisée par Jack Arnold, son spécialiste de l'époque en matière de surnaturel : suite aux expériences imprudentes d'un savant, une araignée immense terrifie les États-Unis. S'ensuit une succession d'agressions terribles commises par des animaux aux proportions démesurées : pieuvres (LE MONSTRE VIENT DE LA MER de Robert Gordon), scorpions (LE SCORPION NOIR d'Edward Ludwig), mantes religieuses (LA CHOSE SURGIT DES TENEBRES de Nathan Juran pour la Universal), sauterelles (BEGINNING OF THE END de Bert I. Gordon)... C'est à ce courant qu'on peut rattacher la première apparition du lézard géant japonais GODZILLA, réveillé par une bombe atomique dans ce film fondateur de Ishirô Honda, ainsi que ses nombreuses suites (LE RETOUR DE GODZILLA...), produits dérivés (RODAN le gigantesque ptérodactyle...) et concurrents (GAMERA THE INVINCIBLE, la tortue colossale...). Même les hommes verront leurs proportions changer après avoir été exposés à des rayonnements radioactifs (le géant de LE FANTASTIQUE HOMME COLOSSE de Bert I. Gordon ou, inversement, L'HOMME QUI RETRECIT de Jack Arnold...).

Toutefois, la science-fiction va se démoder et il faut attendre le retour en grâce de ce genre (avec LA PLANETE DES SINGES (1968) entre autres...), combiné au comeback des spectaculaires films-catastrophe (LA TOUR INFERNALE (1974) d'Irwin Allen et John Guillermin...), pour voir revenir de très nombreuses invasions d'animaux géants

Si certaines œuvres revendiquent alors un certain réalisme (le requin de LES DENTS DE LA MER de Spielberg), d'autres relèvent clairement du domaine de la science-fiction. Cela nous permet au passage de retrouver des fourmis dans PHASE IV de Saul Bass (des fourmis normales, mais très bien organisées, mènent une guerre sans pitié contre les humains) ou L'EMPIRE DES FOURMIS GEANTES de Bert I. Gordon (des touristes arrivent dans une région tropicale infestée de gigantesques fourmis). On croise aussi de nombreuses autres espèces d'animaux agressifs, comme des ours (GRIZZLY : LE MONSTRE DE LA FORET (1976)...), des chauves-souris (MORSURES (1979)...), des crapauds (FROGS (1972)...)...

Enfin, une vague plus récente de film d'animaux monstrueux s'est abattue sur le cinéma américain après l'annonce du tournage du remake américain GODZILLA par Roland Emmerich en 1998 et le succès d'ANACONDA (1997) de Luis Llosa. On a alors vu défiler au cinéma des cafards géants (MIMIC de Guillermo Del Toro), des requins mutants (PEUR BLEUE de Renny Harlin...), des alligators (LAKE PLACID de Steve Miner...), des araignées gigantesques (ARAC ATTACK de Ellory Elkayem...)... Pendant ce temps-là, des titres du même genre, mais aux budgets plus serrés, ont envahi les vidéos-clubs : CROCODILE de Tobe Hooper, SHARK ATTACK, ARACHNID... Si le péril atomique est moins systématiquement invoqué, c'est désormais les dangers de la génétique que ces œuvres mettent souvent en cause.On note que le téléfilm LEGION OF FIRE : KILLER ANTS! de Jim Charleston et George Manasse présente encore une terrible invasion de fourmis tueuses en Alaska.

THEM !

Dans la tradition du cinéma de science-fiction des années 50, DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE aborde son argument fantastique sous un angle résolument réaliste. C'est qu'en matière d'anticipation, pour faire frissonner le spectateur, il faut développer le récit dans un cadre vraisemblable, crédible. On est donc bien loin des ambiances dépaysantes et fantasmatiques des films d'horreur des années 30. Alors que les œuvres d'épouvante d'avant-guerre proposaient un divertissement permettant au spectateur de se distraire de ses soucis quotidiens, la SF des années 50 va exorciser les angoisses de l'après-guerre : guerre froide larvée, atome destructeur, voyages intergalactiques... sont autant de nouvelles problématiques que doit affronter la société américaine. DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE met donc en garde, comme LE JOUR OU LA TERRE S'ARRETA, contre les dangers de la bombe atomique (alors en possession des USA et de l'URSS) et de ses effets secondaires : en effet, des fourmis vivant sur un terrain où s'est déroulé un essai nucléaire deviennent gigantesques ; les humains comprennent rapidement que ces insectes vont devenir une menace pour leur avenir. Outre la prise de conscience écologique, ce film met donc en scène une dangereuse invasion fantastique s'abattant sur l'humanité. L'idée de la créature ayant muté et étant devenue dangereuse après avoir été exposée à des radiations atomiques est alors assez nouvelle : elle est promise à un très grand avenir.

DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE illustre avec moult détails les réactions du gouvernement et des instances officielles (armée, scientifiques...), ce qui participe de la très grande crédibilité de son récit, même si cela provoque quelques bavardages un peu lents. Les agents de l'Etat fédéral mènent une enquête richement développée, plus proche d'un bon film policier que d'une œuvre d'épouvante. De plus, les pouvoirs des fourmis géantes nous sont expliqués par le biais d'un véritable reportage sur les fourmis communes, dans lequel on démontre leur force physique et leur volonté belliqueuse. Au spectateur, alors, d'imaginer ce que ces insectes mesurant désormais trois mètres de long seraient capables de faire ! Notons au passage la très haute qualité de l'interprétation qui aide aussi à rendre le film entraînant et convaincant.

Bien que cette œuvre soit solidement ancrée dans le réel, une grande force de DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE est de ne pas négliger le caractère angoissant inhérent aux images fantastiques. Ainsi, le prologue est une très grande réussite : les policiers découvrent en plein désert une fillette marchant, hagarde. Puis ils explorent des habitations dévastées par une force monstrueuse, avant qu'une tempête redoutable ne s'abatte sur eux. Sans qu'on ait vu à aucun moment la menace pesant sur les policiers (les monstres), une atmosphère troublante est déjà installée, grâce à une réalisation très maîtrisée et à l'utilisation de visions fantastiques très efficaces (la fillette au milieu du désert, filmée d'un avion, le cadavre dans la cave, le mur troué ouvrant sur le désert où soufflent des bourrasques de vent...).

DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE est surtout impressionnant au cours de ses célèbres scènes d'affrontement entre hommes et fourmis. Les insectes géants ont été réalisés grandeur nature, avec des technologies qu'on imagine coûteuses et complexes : il faut toutefois reconnaître qu'aujourd'hui la première apparition d'une fourmi dans le désert n'est pas très convaincante. Pourtant, Douglas parvient rapidement à nous faire oublier ce léger problème en réalisant avec beaucoup de convictions ses scènes de bagarres, admirables de nervosité, de fluidité et de tension. Évidemment, les séquences d'exploration des fourmilières géantes sont inoubliables. Bénéficiant de superbes décors, ces expéditions destructrices dans des corridors sombres (ce qui permet de cacher en partie certains défauts des fourmis mécaniques), jouant habilement sur la bande-son (le fameux "chant" des insectes géants qui signale leurs présences invisibles), bénéficient d'un suspens très impressionnant. Les soldats y affrontent à la mitrailleuse des monstres aux mandibules démesurées : ces batailles dans des labyrinthes sinistres sont encore aujourd'hui très impressionnantes et ont notablement influencé le cinéma fantastique à venir (les Alien bien sûr, mais aussi LE MONSTRE EST VIVANTde Larry Cohen, dont le final dans les égouts est un hommage direct à DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE). Ainsi, les assauts au lance-flamme sont extrêmement forts, notamment grâce aux apocalyptiques images d'insectes enflammés continuant à s'agiter désespérément.

DES MONSTRES ATTAQUENT LA VILLE est donc un film trés réussi. Si on peut lui reprocher quelques bavardages légèrement ennuyeux, il bénéficie d'un rythme d'ensemble très convaincant et de nombreuses séquences inoubliables. De plus, il s'agit d'une date incontournable de l'histoire du cinéma fantastique hollywoodien : il influencera de très nombreux films de science-fiction jusqu'à nos jours.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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