Header Critique : CHOSE D'UN AUTRE MONDE, LA (THE THING FROM ANOTHER WORLD)

Critique du film
LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE 1951

THE THING FROM ANOTHER WORLD 

LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE est produit en 1951 par Howard Hawks, grand réalisateur hollywoodien ayant œuvré sur des classiques de genres variés (film de gangster avec SCARFACE en 1932, comédie avec L'IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ en 1938, Film Noir avec LE GRAND SOMMEIL de 1946, western avec LA RIVIERE ROUGE en 1948...). Sur le tournage de ALLEZ COUCHER AILLEURS, en 1949, il lit la nouvelle de science-fiction «La bête d'un autre monde» de John W. Campbell Jr. et décide de la porter au cinéma avec sa propre compagnie de production (Winchester Pictures Corp.). Le scénario s'inspire très librement de l'œuvre littéraire et la réalisation est confiée à Christian Nyby, dont c'est la première mise en scène : il travaille auparavant comme monteur pour son prestigieux producteur, par exemple sur LE GRAND SOMMEIL et LA RIVIERE ROUGE

Hawks affirme qu'il était tout le temps présent sur le plateau afin de "superviser" la réalisation, notamment pour les scènes d'action les plus complexes. Le rôle du capitaine Patrick Henry est tenu par Kenneth Tobey qu'on va revoir dans d'autres titres fantastiques comme LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS ou THE VAMPIRE. Le docteur Arthur Carrington est joué par Robert Cornthwaite (LA GUERRE DES MONDES, QU'EST-IL ARRIVÉ À BABY JANE ?), le journaliste Scotty par Douglas Spencer (CHERIE, JE ME SENS RAJEUNIR, LES SURVIVANTS DE L'INFINI).

LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE est un des tous premiers représentants de la grande vague de films de science-fiction qui s'abat sur les USA au cours des années 1950. Dès 1950, DESTINATION LUNE d'Irving Pichel, produit par George Pal, spécule sur le premier vol habité vers la Lune. Puis, en 1951, Arch Oboler propose CINQ SURVIVANTS, drame d'anticipation dans lequel seules cinq personnes réchappent à la destruction du monde par la guerre atomique. La même année, dans LE JOUR OU LA TERRE S'ARRÊTA de Robert Wise, un extraterrestre se rend à Washington pour interdire à l'humanité d'employer des armes nucléaires, sous peine d'être éradiquée par les autres peuples de l'univers. 

Il faut bien comprendre dans quel contexte ces films sont réalisés. Après la seconde guerre mondiale, l'entente entre l'URSS et les USA est rapidement compromise. Certains partages territoriaux de pays, en Allemagne ou en Corée, se font dans la douleur. En 1950, la guerre éclate entre la Corée du Nord (soutenue par la Chine et l'URSS) et celle du Sud (soutenue par les USA). Le spectre d'un nouveau conflit mondial plane, d'autant plus que les Soviétiques ont la bombe atomique depuis 1949. Les Américains vivent dans l'angoisse de voir leur pays infesté par divers espions et saboteurs à la solde de l'ennemi. 

Divers secteurs de la vie américaine commencent à être épurés de leurs éléments soupçonnés d'avoir des sympathies socialisantes. Le très zélé sénateur Joseph McCarthy officie en ce sens pour toute une période qui restera dans les mémoires comme «la chasse aux sorcières». Le début des années 50 est la période la plus intense de la Guerre Froide, celle-ci ne se calmant (partiellement et temporairement) qu'à la mort de Staline en 1953. Si certains films comme CINQ SURVIVANTS ou LE JOUR OU LA TERRE S'ARRÊTA révèlent une angoisse sincère face aux dangers de l'arme atomique et l'escalade à laquelle se livrent les superpuissances, LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE a le douteux privilège d'amorcer une longue série d'œuvres bellicistes et paranoïaques, mettant en scène de dangereuses invasions d'outre-espace. Le message est clair : l'Amérique est menacée, elle doit se tenir sur ses gardes et se méfier de tous les éléments extérieurs. Sur ce terrain, LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE est certes précédée par une émission radiophonique du 30 octobre 1938 dans laquelle Orson Welles, alors inconnu du grand public, fait croire à l'Amérique qu'une invasion martienne s'abat sur elle, en s'inspirant du roman «La guerre des mondes» de H.G. Wells !

Le récit de LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE se déroule aux alentours d'une base polaire. Nous sommes dans la tradition des aventures fantastiques inspirées par les explorations des pôles nord et sud, découvertes s'étant déroulées du XVIIIème siècle au milieu du vingtième. Dans ce style, on trouve, en littérature fantastique, «Les montagnes hallucinées» de Lovecraft, mais aussi «Les aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket» d'Edgar Allan Poe, ou encore certains passages du «Frankenstein» de Mary Shelley

Ici, des militaires américains sont chargés par leurs supérieurs d'identifier une étrange météorite écrasée au pôle nord. Il s'agit d'une soucoupe volante, déjà prise dans la glace. Pour l'extraire, les soldats emploient des explosifs qui démolissent accidentellement l'aéronef. Néanmoins, un bloc de glace dans lequel est encastré ce qui semble bien être un extra-terrestre est récupéré. L'expédition le ramène encore congelé à une base scientifique, située à quelques kilomètres de là, où œuvre une équipe de chercheurs en biologie. Suite à une maladresse, l'extra-terrestre est libéré et s'enfuit. 

Le docteur Carrington, éminent biologiste travaillant à la station, voit dans ce "visiteur" une forme de vie intelligente supérieure et il demande qu'elle soit épargnée. De son côté, le capitaine craint que ce soit un être dangereux. Ses appréhensions sont rapidement confirmées... L'extra-terrestre est un organisme de nature végétale, invulnérable aux armes traditionnelles. Il se nourrit de sang humain et s'auto-reproduit. Une armée de ces envahisseurs risque de s'abattre sur la Terre...

Plutôt que de multiplier les séquences à effets spéciaux ou à grand spectacle, LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE explicite avec précision la nature de l'extra-terrestre et développe les rapports entre les personnages reclus dans la base polaire. Ainsi, très tôt dans le métrage, les relations entre Pat et Nikki donnent lieu à des séquences de comédies romantiques très réussies. 

D'autre part, le récit tourne rapidement à un huis-clos angoissant, au cours duquel les humains gèrent la survie de leur groupe, piégés dans quelques bâtiments isolés, entourés par un désert d'un froid mortel. Le conflit le plus aigü oppose le docteur Carrington et le capitaine Henry. Le premier, un savant de renommée mondiale, veut étudier le représentant de cette forme de vie inconnue. Convaincu que cet être est d'une intelligence supérieure, puisqu'il voyage à travers l'espace, il en déduit qu'il doit être plus sage que les humains et donc d'une nature pacifique. Ses conclusions idéalistes le conduisent à bien des imprudences.

Le capitaine Patrick Henry, militaire et homme d'action, se méfie instinctivement de cette créature inconnue et ne veut prendre aucun risque. Il supervise cette situation complexe en ménageant les diverses susceptibilités, que ce soit la curiosité scientifique de Carrington, le désir d'obtenir des informations à tout prix du journaliste ou les ordres de l'armée américaine arrivant par la radio. 

Les habitants de la station nous sont d'autant plus attachants qu'ils sont faillibles. Le capitaine Henry commet des erreurs (il détruit la soucoupe par accident...), tandis que le docteur Carrington est très intelligent, mais a du mal à regarder la réalité périlleuse de la situation en face. Tout cela est rendu très vivant par une interprétation absolument excellente, y compris de la part d'acteurs cantonnés dans des rôles ingrats, comme Margaret Sheridan.

LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE bénéficie en permanence d'une réalisation solide et rythmée. Si Nyby et Hawks refusent les effets spectaculaires, cela ne les empêche pas de donner une impression de grande maîtrise dans la construction des séquences et des cadrages, toujours réglés au millimètre près. Tout cela donne au film beaucoup de fluidité et de naturel, voire presque un ton documentaire. 

A ce titre la découverte de l'OVNI dans la glace et l'extraction de la Chose encore congelée donnent lieu à une séquence extrêmement réussie, terriblement prenante et dénuée de tout chichi fantastico-poétique. De même, les attaques du monstre s'avèrent d'une brutalité et d'une vivacité spectaculaires. Dans ces moments, LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE montre d'évidents liens avec le cinéma d'épouvante classique, en particulier les films Universal FRANKENSTEIN et LE LOUP-GAROU. Ainsi, l'aspect de l'extra-terrestre rappelle la grande silhouette du monstre de Frankenstein. De même sa consommation de sang humain le rattache aux vampires comme DRACULA. Mais il y a une différence de taille : ici, le ton du métrage ne montre aucune compassion envers le monstre. Le docteur Carrington, lorsqu'il veut communiquer avec la bête, s'avère en fait naïf et irresponsable.

LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE, on l'a vu, joue énormément sur l'attente, sur le temps consacré aux discussions et aux délicates prises de décision. Les scènes d'action surgissent vives et courtes comme des coups de fouet. On peut alors trouver que les bavardages sont parfois envahissants dans ce film, qui aurait gagné à être plus dense et moins statique.

Il n'en reste pas moins que LA CHOSE D'UN AUTRE MONDE est un bon film, grâce à sa réalisation extrêmement maîtrisée, au développement réussi de ses personnages et de leurs réactions dans un contexte oppressant. Il s'agit d'un titre fondateur, qui va engendrer durant une décennie des dizaines et des dizaines d'œuvres mettant en scène l'invasion de la Terre par des extra-terrestres inquiétants, tels LA GUERRE DES MONDES d'après H.G. Wells en 1953, LE MONSTRE en Grande-Bretagne, L'INVASION DES PROFANATEURS DE SEPULTURES de Don Siegel, LES SOUCOUPES VOLANTES ATTAQUENT avec ses trucages de Ray Harryhausen...

Des années plus tard, John Carpenter en réalise un remake avec THE THING de 1982, un de ses meilleurs films, qui lui permet de concilier sa passion pour Hawks et son intérêt pour les œuvres de Lovecraft. Ce remake donne lui-même lieu à un métrage dérivé, aussi baptisé THE THING, en 2011. Ce troisième film, réussi, décrit les évènements se déroulant avant l'action du film de 1982.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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