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Critique du film et du DVD Zone 2
PRIMER 2004

 

En 2004, le festival de Sundance décide de faire bénéficier un petit film intitulé PRIMER, des avantages entre autres promotionnels, induits par l'obtention de son fameux Grand Prix. Produite, écrite, réalisée, montée par le novice Shane Carruth, l'oeuvre nécessita plus de deux ans de gestation, sept mille dollars environ et une réelle motivation pour finalement prendre vie via cinq semaines de tournage. Une sortie confidentielle sur les écrans français en 2007 confirme la singularité d'un métrage qui, évoquant des thèmes prisés par la science-fiction, s'inscrit pourtant en marge des productions classiques du genre. À l'instar du cinéaste, le jeune inconnu David Sullivan met son talent de comédien au service d'un scénario dont la complexité ne peut laisser indifférent.

Quatre ingénieurs passent leur temps libre à concevoir diverses machines en vue d'en vendre les brevets. Destiné à réduire la masse des objets, l'un de ces engins supplante ses objectifs premiers en permettant aux dites entités d'effectuer un bond de quelques heures dans le passé. Aaron (Shane Carruth) et Abe (David Sullivan) préfèrent taire leur découverte puis construisent dans le plus grand secret une “boîte” à dimension humaine. Dorénavant capables de voyager dans le temps, nos deux savants demeurent d'abord prudents en s'enfermant dans une chambre d'hôtel lorsqu'ils se trouvent au sein d'un monde qui, comprennent-ils, ne doit jamais subir les conséquences de leur présence. Ces bonnes résolutions faiblissent progressivement face aux immenses et évidentes possibilités offertes par la situation.

Le motif du voyage dans le temps et des dérives catastrophiques consécutives alimente l'imaginaire de maints écrivains et cinéastes depuis longtemps déjà. Régulièrement convoqué, le fameux paradoxe temporel n'intervient pourtant pas dans tous les cas. Si Isaac Asimov relativise la portée du phénomène dans “La Fin de l'éternité” (1955), René Barjavel assimile notre orgueilleux savant à quelque “Voyageur imprudent” (1943) puisque capable d'éliminer sans le savoir son propre ancêtre et en cela lui-même. Dans une optique équivalente, “Un coup de tonnerre” de Ray Bradbury met en exergue l'indicible mais réelle incidence d'un petit geste bien anodin (en l'occurrence, un papillon écrasé) sur l'avenir du monde entier. De même, un identique retour en arrière changera la face de l'univers dans l'excellent “Dernier jour de la création” (1981) écrit par Wolfgang Jeschke. Le septième art fait preuve d'un enthousiasme similaire à ce propos. RETOUR VERS LE FUTUR (Robert Zemeckis, 1985), 12H01 PRISONNIER DU TEMPS (Jack Sholder, 1993), UN JOUR SANS FIN (Harold Ramis, 1993) ou L'EFFET PAPILLON (Eric Bress, 2004) postulent une relation d'interdépendance entre l'altération tant positive que négative de l'“hier” avec le temps initialement présent du personnage énonciateur. LA JETÉE (Chris Marker, 1962) et son adaptation L'ARMÉE DES DOUZE SINGES (Terry Gilliam, 1995) tendent au contraire à concevoir l'action révolue comme immuable. Source unique ou rigoles autonomes (dimensions parallèles), l'écoulement du temps trouve toujours des intrépides ou bien des pauvres victimes pour naviguer à contre-courant.

Si PRIMER use de présupposés conformes à cette tradition, le cadre référentiel étonne davantage en jouant la carte du réalisme. En effet, le réalisateur consacre une bonne vingtaine de minutes à la présentation des aléas, balbutiements et déroulements des expériences. Fort d'une formation universitaire en mathématiques, Shane Carruth truffe les dialogues de termes techniques afin de rendre crédible l'histoire. Aussi le néophyte restera-t-il abasourdi devant une avalanche apparemment sans fin de précisions ou bien de vocables obscures tels “argon”, “Aspergillus Ticor”, “Terger”, “alimentation parabolique” ou “Diagrammes de Feynman”. Parallèlement, d'innombrables machines, circuits, tubes ou ustensiles, particularisent des décors dont l'indéniable austérité surenchérit la perspective naturaliste à l'origine des séquences. Le savant fou conventionnel troque sa blouse tachée contre un costume cravate et son laboratoire empli d'objets hétéroclites devient un simple garage. À cela s'ajoute une plongée parfois glaciale dans les couloirs immaculés d'instituts dédiés à la biologie ou dans l'appartement pareillement sévère d'un personnage enclin à déguster un simple muffin à l'aide de couverts... La méticulosité nécessitée par la recherche scientifique explique l'ascétisme de l'érudit. Filmée en Super 16 puis gonflée en 35mn, l'image explore judicieusement l'impact des tons verdâtres, jaunâtres, voire bleuâtres, sur la morosité voulue des lieux. Sans but précis, la découverte s'opère par tâtonnements, à coups de discussions, nuits blanches, schémas et au final, révélations. Ces dernières constituent la pierre angulaire d'une intrigue qui, à partir de ce moment, s'intéressera aux réactions, et par élargissement psychologies, d'êtres plus ambigus qu'il n'y paraît de prime abord.

Au fait du paradoxe temporel, nos hommes souhaitent éviter de transformer le présent par une action inopportune effectuée dans le passé. En conséquence, les amis s'interdiront de rencontrer leur double en se régugiant dans un hôtel jusqu'à ce que les homologues entrent à leur tour dans la machine. L'appât du gain mine l'intention de départ et les protagonistes usent de leurs connaissances prophétiques pour jouer en bourse. Un portable “malencontreusement” oublié dans une poche, la volonté de modifier le cours d'événements sanglants et quelques trahisons auront ainsi raison de l'altruisme ambitionné. Inévitable, la rencontre entre le “moi actuel” et celui évoluant dans une époque que le premier se trouve tout juste en train de contempler, débouche sur une confusion problématique des deux identités. Clairement posé par une mise en scène chargée d'exprimer la bipolarité artificielle du monde (ordonnance binaire de l'architecture, tête-à-têtes réguliers...), l'effet de miroir nourrit une paranoïa qui fait s'interroger l'observateur sur l'éventualité d'être également victime d'un œil “venu” du futur. L'éclatement d'une narration soumise à de multiples angles (points) de vue, à un montage souffrant de brèves ellipses ou au contraire à de rapides répétitions, reflète une perte de repères dont les héros et spectateurs ne sortent pas indemnes. Opaque, subordonné au cheminement labyrinthique d'une conscience perdue dans les méandres de temporalités où chaque alternative implique une remise en cause globale du réel ; PRIMER pourrait déstabiliser une bonne partie de son public.

Bien écrit, réalisé et interprété, le film rappelle PI (Darren Aronofsky, 1998) ou MEMENTO (Christopher Nolan, 2000) car exhortant le récepteur à faire appel à sa logique et son esprit de déduction afin de reconstruire, après deux trois visions tout de même, le puzzle scénaristique. Néanmoins et à l'inverse des “modèles” précédemment cités, l'oeuvre de Carruth ne laisse jamais la possibilité à nos imaginaires de se hisser vers les hauteurs enivrantes d'une contemplation ici déçue par la prépondérance d'images ou bien dialogues au réalisme exacerbé. Trop occupé à décoder l'énigme, le spectateur éprouve certaines difficultés à ressentir pleinement le désarroi d'Aaron et Abe. L'exercice intellectuel entrave le processus d'identification et ce malgré de véritables efforts quant à transcrire l'affrontement des émotions contradictoires via des gros plans sur les visages angoissés. Suivant ce principe, PRIMER pèche là où JE T'AIME JE T'AIME d'Alain Resnais relève du trait de génie : comprendre le caractère dramatique de l'expérience comme une clef indispensable au décryptage du rébus. La spontanéité de l'impression brute dont David Lynch (MULHOLLAND DRIVE, 2001) ou Richard Kelly (DONNIE DARKO, 2001) ont bien saisi l'impact, par l'étrangeté mystérieuse de leurs métrages respectifs, s'érige peut-être comme l'une des formes du moins d'intelligence sinon de clairvoyance, des plus puissantes qui puissent exister et en ce sens qu'une oeuvre ne devrait guère négliger.

Super 16
Bande-annonce

L'édition française de PRIMER bénéficie de qualités techniques correctes. En premier lieu, l'image en 1.77 et 16/9ème présente le film dans le format d'origine du Super 16. En effet, curieusement, la bande annonce propose un cadrage en Scope 2.35, reniant ainsi le cadre initial tout en rognant de l'image en haut et en bas, et qui laisse à penser que le film fut exploité recadré de cette façon lors de sa diffusion dans les salles (américaines ?). De plus, l'excellent encodage restitue fidèlement le grain particulier du 16mm. Quant au son, l'absence de version française ne manque pas vraiment puisque, de toutes façons, inexistantes. L'opportune version originale anglais qui, sous-titrée et en Dolby Digital 2.0 Stéréo Dolby Surround (son d'origine), demeure fort agréable.

ED Distribution nous offre une édition exempte de véritable bonus. Une simple bande-annonce en version originale sous-titrée et scope agrémente donc la vision d'une oeuvre dont la complexité aurait pourtant nécessité une investigation plus poussée. À ce titre, l'acheteur regrettera l'absence des commentaires audio du réalisateur accompagné de son équipe proposés par l'édition DVD américaine mais pourra, au moins, louer la présence d'un sous-titrage français souvent salvateur pour la compréhension des dialogues de PRIMER !

Rédacteur : Cécile Migeon
43 ans
33 critiques Film & Vidéo
1 critiques Livres
On aime
Un film de science-fiction intelligent
On n'aime pas
L’opacité parfois injustifiée de l’intrigue
L’absence de commentaire audio
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L'édition vidéo
PRIMER DVD Zone 2 (France)
Editeur
ED Dist.
Support
DVD (Simple couche)
Origine
France (Zone 2)
Date de Sortie
Durée
1h17
Image
1.78 (16/9)
Audio
English Dolby Digital Stéréo Surround
Sous-titrage
  • Français
  • Supplements
    • Bande-annonce
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