Header Critique : LABYRINTH MAN (ERASERHEAD)

Critique du film
LABYRINTH MAN 1978

ERASERHEAD 

Henry Spencer travaille dans une imprimerie et loge dans une sombre zone industrielle. Un soir, il est invité à dîner chez les parents de Mary, une jeune femme qu'il n'a pas revue depuis des mois...

Si ERASERHEAD de 1977 est le premier long-métrage de David Lynch, celui-ci s'est déjà fait remarquer avant avec des films courts : THE ALPHABET de 1968 (une minute) et THE GRANDMOTHER de 1970 (trente-quatre minutes). Ce dernier est financé par l'American Film Institute et reçoit un bon accueil dans des festivals. L'AFI accepte alors de soutenir le court-métrage suivant de Lynch, GARDENBACK, auquel le réalisateur renonce pour plutôt tourner ERASERHEAD.

Il bénéficie ainsi d'un soutien technique important en matériel et en frais de laboratoire. Il s'installe dans des locaux désaffectés de l'AFI et y élabore un petit studio. Le tournage se rallonge tandis que le film devient clairement un long-métrage, ce que refuse l'AFI qui finit par ne plus aider Lynch. Commencé en 1972 comme un court-métrage, ERASERHEAD n'est terminé qu'en 1977.

Jack Nance, acteur professionnel qui a fait des apparitions au cinéma, tient le rôle principal. Il participe ensuite à presque tous les projets de Lynch, jusqu'à sa mort en 1996. Charlotte Stewart a aussi tourné pour le cinéma et la télévision (on la trouve dans le série TV «LA PETITE MAISON DANS LA PRAIRIE» ou dans TREMORS), mais le reste du casting vient surtout du théâtre.

Le récit d'ERASERHEAD est simple et assez traditionnel. Henry met enceinte Mary, qui accouche d'un enfant déformé. Monsieur et madame X, les parents de la jeune femme, forcent Henry à récupérer la mère et le bébé. Mary fuit rapidement, laissant le père seul avec son bébé. Ce dernier tombe malade et Henry, obsédé par sa belle voisine, se met à haïr l'enfant monstrueux... Nous ne sommes pas si loin d'un mélodrame de mœurs !

Les difficultés de Henry à accepter sa paternité fortuite rappelle fort LES VITELLONI, un film de Fellini que Lynch admire et dans lequel un jeune homme irresponsable peine à accepter ses responsabilités après avoir mis une jeune femme enceinte. Le passage de l'adolescence à l'âge adulte est un thème qui reviendra souvent chez Lynch, que ce soit avec le personnage de Paul dans DUNE  ; Laura Palmer et ses amis dans la série TV  «TWIN PEAKS» ; Sailor qui doit lui aussi assumer sa paternité dans SAILOR ET LULA. D'autres de ses films confrontent l'innocence de la jeunesse à l'absurdité et la laideur d'un monde extérieur adulte (ELEPHANT MAN, BLUE VELVET).

Si le récit d'ERASERHEAD n'est pas d'une grande originalité, le traitement de son atmosphère lui donne sa singularité. Comme chez Polanski, avec lequel Lynch partage un goût pour les univers kafkaïens, un sujet appelant a priori un traitement réaliste se trouve abordé par des moyens issus du fantastique.

Le noir et blanc (imposé par l'AFI pour des raisons financières) est employé de manière expressionniste, à la façon du cinéma allemand de l'entre-deux guerres (LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI), mais aussi comme dans le cinéma fantastique classique hollywoodien (FRANKENSTEIN) ou les Films Noirs américains (LES MAINS QUI TUENT de Robert Siodmak).

Nous relevons déjà ces clignotements et grésillements de la lumière électrique qui deviendront une marque de fabrique chez Lynch. Accompagnant toujours l'intrusion d'un élément mystérieux, ils évoquent même par moment (vers la fin du métrage) les laboratoires des savants fous de METROPOLIS ou de LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN.

Lynch emploie des moyens issus du film d'horreur traditionnel pour susciter des chocs émotionnels puissants chez le spectateur, que ce soit en concoctant des effets de surprise très forts (en jouant sur la bande-son et le montage) ou en recourant à une violence graphique répugnante.

Enfin, il distord de façon irréaliste tous les éléments de son film, que ce soit les décors, les sons, les costumes, le rythme des séquences... Et ce en s'inspirant de l'art contemporain de son temps. C'est encore là un héritage du cinéma expressionniste allemand.

Dans ce travail de distorsion du réel, Lynch s'investit énormément. Il conçoit lui-même les éléments de son décor, ses meubles et ses bibelots fantastiques (on parle d'objets Lynchiens comme on parlerait d'objets surréalistes), tels : ces lampes étranges ; cette plante placée sur la table de nuit, mais sans son pot de fleur ; ces poulets bizarres qui, cuits, se dodelinent encore de façon dégoûtante dans les assiettes ; ces carrelages et ces papiers peints aux motifs répétitifs et obsédants.

Ce sens du détail bizarre est poussé jusque dans les derniers retranchements. La célèbre coiffure de Jack Nance rappelle celle d'Elsa Lanchester électrifiée dans LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN. A partir de bruits réels enregistrés sur magnétophone, Lynch conçoit une sonothèque originale de bruitages inidentifiables qui participent de l'atmosphère étrange d'ERASERHEAD. Ce travail sur le son implique émotionnellement le spectateur, en allant le chercher "physiquement" (basse fréquence appuyant sur le plexus, bruits répétitifs irritants, changement brutal de niveau sonore, vacarme assourdissant).

L'élaboration de cet univers étrange, interpellant le spectateur avant tout par les sens, est exécuté par Lynch avec perfectionnisme. Ce soin maniaque du détail et de la maîtrise technique lui permet de proposer un univers fantastique homogène et convaincant, ce qui n'est pas sans rappeler le travail d'un Kubrick, d'un Polanski ou d'un Argento - celui-là même qui la même année 1977 réveille aussi les souvenirs de l'expressionnisme allemand dans SUSPIRIA.

Au-delà d'une simple distorsion incongrue de la réalité, permettant à Lynch de concevoir un univers bizarre, mais cohérent et tout de même relativement ancré dans la réel, ERASERHEAD propose des séquences purement fantastiques, apparemment dénuées de toute logique narrative. L'irruption de ces séquences est toujours justifiée par le script, à l'exception peut-être du prologue. Crises de folie et autres rêves déclenchent ces hallucinations. Lynch s'y laisse aller à un goût pour des assemblages intuitifs et illogiques, toujours émotionnellement puissants.

Il est tentant de les rapprocher de films surréalistes, et notamment d'UN CHIEN ANDALOU de 1929 et L'ÂGE D'OR de Bunuel. Bunuel dont l'influence est revendiquée par un autre nouveau réalisateur marquant d'alors, le Tobe Hooper de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE.

Pourtant, Lynch dit n'avoir pas vu ces films de Bunuel avant de tourner ERASERHEAD. De plus, il a maintes fois exprimé sa méfiance envers la psychanalyse comme moyen d'interprétation des visions fantastiques, contrairement aux Surréalistes auxquels se rattachait le réalisateur espagnol.

ERASERHEAD surprend par l'excellence de sa direction d'acteur. Nous admirons l'interprétation nuancée, souvent teintée d'une certaine ironie, que propose Jack Nance. Il apporte à Henry un caractère lunaire, burlesque par moment, qui inaugure l'aspect humoristique si caractéristique des meilleurs films de Lynch. Cet humour propre à ce réalisateur reflète un goût pour les bizarreries légères du quotidien et les personnages excentriques qu'il regarde toujours avec tendresse et complicité (dans la série TV «TWIN PEAKS», où cet humour s'épanouit tout à son aise, ce sont les personnages a priori les plus normaux qui s'avèrent les plus dangereux).

Si la réalisation d'ERASERHEAD s'est faite dans des conditions douloureuses, Lynch reconnaît que ces circonstances lui ont laissé une liberté totale qu'il n'a jamais retrouvé ensuite. Tout son univers et ses préoccupations s'y retrouvent dans un tout d'une parfaite homogénéité.

ERASERHEAD sort dans des grandes villes américaines où, après un démarrage laborieux, il acquiert une réputation enviable. Il attire l'attention du réalisateur Mel Brooks, producteur du film suivant de David Lynch : ELEPHANT MAN de 1980, qui reçoit un excellent accueil public et critique. Mais il faut attendre BLUE VELVET en 1987 pour qu'il renoue avec son style le plus personnel, et TWIN PEAKS : LES 7 DERNIERS JOURS DE LAURA PALMER en 1992 pour qu'il revienne à un cinéma horrifique.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité.
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