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Critique du film
AFFAMÉS 2019

ANTLERS 

Initialement acteur, Scott Cooper signe son premier long métrage en 2009 avec CRAZY HEART. Histoire d'un chanteur de country vieillissant, ce film vaut un Oscar à son interprète Jeff Bridges. Les métrages suivants du metteur en scène reflètent des faces sombres de la société américaine, comme le thriller LES BRASIERS DE LA COLÈRE avec Christian Bale ou le film de gangsters STRICTLY CRIMINAL avec Johnny Depp.

Scott Cooper change encore de genre avec HOSTILES, western violent toujours avec Christian Bale, cette fois en tueur d'Indiens de l'armée américaine. Pour AFFAMÉS, produit  notamment par Guillermo del Toro et David S. Goyer, il adapte une nouvelle d'épouvante, ce qui lui permet d'explorer à nouveau un style de cinéma différent. Le rôle principal est tenu par Keri Russell, plutôt habituée aux seconds rôles au cinéma, mais ayant tenu la vedette dans des séries télévisées comme «THE AMERICANS».

Quelque part dans l'état américain de l'Oregon... Julia, qui a quitté sa petite ville d'origine dans sa jeunesse pour fuir son père abusif, y retourne pour prendre un emploi d'institutrice. Elle retrouve son frère devenu shérif. La ville a décliné, sombrant dans la drogue et la pauvreté. Aiden, un élève de Julia, se comporte étrangement. Elle soupçonne qu'il soit battu par son père. Mais le garçon cache un bien plus lourd secret : plusieurs membres de sa famille ont été infectés par l'esprit du Wendigo...

AFFAMÉS s'inspire en effet du mythe amérindien du Wendigo, esprit maléfique prenant possession des mortels pour leur faire commettre des crimes bestiaux, en particulier le cannibalisme, et les transformer en créatures humanoïdes monstrueuses. Rattachée aux contrées froides et montagnardes d'Amérique du Nord, cette légende a déjà été illustrée par l'intéressant WENDIGO de Larry Fessenden en 2001. Ou encore dans le singulier et réussi western horrifique VORACE d'Antonia Bird, dans lequel Robert Carlyle incarne un cannibale allumé.

En transposant ce folklore américain, Scott Cooper inscrit son métrage parmi des titres d'épouvante récents piochant leur inspiration dans les légendes et le paganisme, comme THE WITCH et THE LIGHTHOUSE de Robert Eggers, mettant en scène sorcières et sirènes, ou comme MIDSOMMAR d'Ari Aster, se déroulant sur fond de cérémonie païenne scandinave. AFFAMÉS a aussi en commun avec eux de viser un métrage d'horreur artistiquement ambitieux et personnel, se rattachant au cinéma indépendant américain.

AFFAMÉS bénéficie d'un contexte social dessiné avec acuité. Il se déroule dans une ville de l'Oregon qui, entre désindustrialisation, appauvrissement  et toxicomanie galopante, expose le visage cru, voire misérable, d'une Amérique des marges. Le présent n'y est guère brillant, l'avenir s'annonce encore pire, entre les expulsions de familles consécutives à la crise des subprimes ou l'explosion d'usage de drogues. Les décors de la ville se composent de friches industrielles désertées, de commerces mornes. Le seul endroit où les habitants font la queue étant les dispensaires prenant en charge les toxicomanes...

Ainsi, le petit Aiden a pour père Frank Weaver, trafiquant ayant installé un laboratoire clandestin au fond d'une mine abandonnée. Sans savoir qu'il va ainsi réveiller un esprit maléfique enterré là par les indiens de longues années auparavant.

Derrière cette réalité collective alarmante apparaissent des réalités individuelles non moins tragiques. Les enfants paient les pots cassés de leurs parents, ils sont abusés, maltraités, livrés à eux-mêmes et à toutes sortes de danger, abandonnés par leurs familles et par des institutions démissionnaires comme l'école ou la justice.

Une réalité crue donc, au sein de laquelle renaît l'esprit du Wendigo qui a pris possession de Frank, lequel s'est auto-séquestré dans sa maison où Aiden le nourrit avec des animaux sauvages fraîchement tués. Les images sanglantes des mutations et des méfaits de Frank font le contrepoint des paysages naturels magnifiques de la région, paysages austères et imposants de montagnes, de lac et de forêt, plongés dans un automne majestueux, tout en bruns, en gris et en verts.

Outre la beauté de ses images et la peinture approfondie de ses personnages, AFFAMÉS est un vrai film d'horreur, un film d'épouvante dont la crudité des images sanglantes n'a rien à envier à celle de son constat social. Proies humaines déchiquetées par le Wendigo, dégénérescence des possédés, mutations horrifiantes qui n'auraient pas été déplacées dans THE THING... AFFAMÉS donne dans le gore qui croustille, dan l'os brisé et la chair lacérée. En plus de leur caractère horrifiant, ces images frappent aussi par leur esthétique nocturne, sauvage et inquiétante.

Toutefois, là où AFFAMÉS ne parvient pas à convaincre, c'est dans sa manière d'approcher le cinéma d'horreur, qui relève souvent de clichés trop grossiers, trop vus et revus. Ainsi, des personnages secondaires se comportent dangereusement et idiotement, explorant seuls des endroits qu'ils savent dangereux. Et ce quand bien même ils se trouvent dans une maison aux murs couverts de sang par exemple. Dans le même ordre d'idée, le dénouement ne se montre pas satisfaisant, le Wendigo s'y avérant moins redoutable et effrayant que dans le reste du film. Des erreurs classiques donc, que Scott Cooper n'évite pas.

Faute d'une approche plus originale du Film de Monstre, AFFAMÉS s'avère donc limité. Après une bonne mise en place, il s'égare dans des banalités du genre. Ce qui ne l'empêche pas de rester une œuvre sérieuse, rendue intéressante par son ambiance très noire, très singulière, son portrait sans concession d'une Amérique à la dérive, où s'entrechoquent drames du présent et démons surgis de la nuit des temps.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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