Header Critique : LONGUE NUIT DE L'EXORCISME, LA (NON SI SEVIZIA UN PAPERINO)

Critique du film
LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME 1972

NON SI SEVIZIA UN PAPERINO 

Dans un petit village montagnard du sud de l'Italie, un sadique assassine des enfants. Des policiers et des journalistes mènent l'enquête...

La carrière du réalisateur Lucio Fulci commence en 1959, avec notamment toute une série de comédies et de parodies croisant souvent le chemin des redoutables Franco Franchi et Ciccio Ingrassia. Vers la fin des années soixante, Fulci s'oriente vers des films plus durs, en particulier vers le Giallo. Il tourne ainsi deux de ces thrillers à tendance érotique et violente : PERVERSION STORY, film intéressant aux forts relents de SUEURS FROIDES ; puis LE VENIN DE LA PEUR Giallo pur jus et réussi, sorti en 1971 alors que la mode du genre bat son plein.

Fulci revient à la comédie avec OBSÉDÉ MALGRÉ LUI, comédie érotique mettant en scène un sénateur obsédé sexuel, tentant d'échapper à son vice grâce à la foi catholique... Sexe, religion et politique : un cocktail alors explosif en Italie, qui engendre un gros scandale ainsi qu'un gros succès !

Fulci retourne ensuite au Giallo avec LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME, bénéficiant d'un casting européen prestigieux : Florinda Bolkan (repérée par Luchino Visconti, notamment vue dans LE VENIN DE LA PEUR et dans ENQUÊTE SUR UN CITOYEN AU-DESSUS DE TOUT SOUPÇON d'Elio Petri), Barbara Bouchet (LA TARENTULE AU VENTRE NOIR) ; Tomas Milian (vedette du film historique LIENS D'AMOUR ET DE SANG de Fulci quelques années avant) ; Marc Porel (acteur français faisant ses débuts dans le cinéma italien ; il retrouvera Fulci pour L'EMMURÉE VIVANTE). Outre ces vedettes du cinéma populaire, la distribution accueille des Stars internationales de grand renom, comme la grecque Irène Papas ou le français Georges Wilson.

Par bien des aspects, LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME évoque l'idée traditionnelle qu'on se fait du Giallo, tel qu'il a été codifié dans les œuvres fondatrices L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL ou SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN. La structure est classique : un tueur mystérieux commet une série de crimes très violents, la police se perd dans des fausses pistes. Le goût pour l'érotisme apparaît clairement avec entre autres une fameuse séquence au cours de laquelle une nymphomane nue séduit un très jeune garçon.

Les détails les plus sadiques sont appuyés. Des carabiniers guidés par des chiens-loups poursuivent une jeune femme dans une spectaculaire battue. Une suspecte se fait tabasser à coup de chaînes, ce qui donne lieu à des effets spéciaux très gore, annonçant le Fulci de la fin des années soixante-dix. Ces deux séquences descendent en droite ligne du premier western de Fulci, LE TEMPS DU MASSACRE de 1966, dans lequel un riche sadique organisait de sanglantes chasses à l'homme et fouettait longtemps et très brutalement Franco Nero.

Enfin, le titre original italien « Non si sevizia un paperino » (Ne torturez pas un caneton) reprend la mode lancée par Argento, et héritée des romans d'Edgar Wallace et de leurs adaptations cinématographiques allemandes des années précédentes, consistant à inclure des noms d'animaux dans les titres énigmatiques des Giallos (L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL, LA TARENTULE AU VENTRE NOIR, LA QUEUE DU SCORPION).

Cependant, LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME fait preuve d'originalité et tourne le dos à certains clichés de son genre. Le tueur ne s'en prend pas à de jolies jeunes filles isolées mais à des enfants, déchaînant ainsi la haine de la populace outrée par ces crimes lâches. Nous sommes plus proche de M, LE MAUDIT que d'un sujet de Giallo classique. Le cadre du récit est inhabituel. L'action se situe dans un petit village pauvre et montagnard du sud de l'Italie, alors que le Giallo prend plus volontiers place dans le contexte urbain de grandes villes telles que Rome ou Turin.

Cette œuvre bénéficie de superbes extérieurs sauvages. Les murs blancs du village resplendissent sous un soleil méditerranéen implacable tandis que résonnent les chants traditionnels des bergers. Le contexte social est aussi original. Plutôt que des artistes, des journalistes ou des top models, nous suivons des enfants misérables, des paysans et des ermites.

LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME traite du choc entre l'Italie moderne, riche et urbaine du nord et celle, agricole, traditionnelle et misérable du sud. Il reprend le thème-clé de l'unité de l'Italie, problème structurel de ce pays déjà exploré par exemple dans le chef-d’œuvre de Luchino Visconti ROCCO ET SES FRÈRES en 1960 (une famille d'émigrés du sud s'installe dans la riche ville de Milan et s'y désagrège).

Ici, une autoroute passe à quelques centaines de mètres du petit village en l'ignorant, charriant les automobiles allant d'une grande ville à l'autre. Un riche industriel a bâti une demeure moderne et luxueuse dans le bourg rural, et sa fille s'y repose de problèmes judiciaires. Si ces deux mondes se côtoient, ils ne se comprennent jamais et se méfient l'un de l'autre. La "sorcière" Maciara meurt au bord de l'autoroute sans qu'un automobiliste ne s'arrête pour l'aider. Pour les villageois, les gens du nord sont des débauchés, des oisifs et des gaspilleurs. Tandis que les citadins considèrent les paysans comme des incapables et des attardés.

Fulci peint un monde agricole plein de mystères, où la foi catholique et ses miracles se mêlent à la magie noire et aux légendes. Les villageois en colère suspectent injustement des innocents, lynchent une prétendue sorcière. Fulci joue alors sur les idées reçues du spectateur qui, comme ces paysans, aborde les personnages en s'appuyant sur des apparences trompeuses ainsi que sur des préjugés sociaux et sexuels (la sorcière, la riche nymphomane). Ce qui rejoint la manière d'Argento dans son prologue à double lecture de L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL.

Le récit accorde une place importante à un prêtre bon et doux, interprété par Marc Porel. Les curés apparaissent rarement dans les Giallos, ils semblent plutôt réservés aux œuvres réalistes du cinéma d'auteur italien - ou aux comédies édifiantes comme celles mettant en scène Don Camillo !

L'attitude de Fulci n'a jamais été indulgente envers l'Église. N'est-ce pas un prêtre qui déclenche la fin du monde dans son FRAYEURS ? Ce genre de personnage, habituellement positif dans le cinéma italien, est ici détourné. Ce prêtre tente maladroitement de protéger ses ouailles contre les méfaits de la modernité, en faisant interdire les revues érotiques par exemple. Mais, mal à l'aise face aux questions sexuelles et au monde contemporain, il ne saura pas bien réagir face à la précocité sexuelle de certains de ses jeunes protégés. Ce qui aura des conséquences certaines sur le déroulement tragique de ce drame criminel.

Comme souvent dans ce genre de thriller, l'enquête se perd parfois dans des fausses pistes. Mais, LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME reste un des plus beaux fleurons du Giallo, à la fois original et remarquablement construit.

Toutefois, sa sortie est compliquée par de graves problèmes avec la censure italienne. Fulci impute alors ces déconvenues à un politicien italien qui se serait reconnu dans OBSÉDÉ MALGRÉ LUI et aurait ainsi voulu se venger ! Fulci ne retournera au genre horrifique qu'en 1977, avec un autre Giallo teinté de fantastique : L'EMMURÉE VIVANTE.

Précisons au passage qu'il n'est question, dans LA LONGUE NUIT DE L'EXORCISME, ni de "longue nuit", ni d'"exorcisme". Sauf dans l'imagination débridée et opportuniste de son distributeur français souhaitant alors exploiter le succès mondial de L'EXORCISTE de William Friedkin...

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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