Header Critique : DIABLES, LES (THE DEVILS)

Critique du film
LES DIABLES 1971

THE DEVILS 

LES DIABLES transposent sur grand écran l'affaire dite des "Diables de Loudun", survenue en France au XVIIème siècle. Son réalisateur Ken Russell s'appuie sur une pièce de théâtre britannique de John Whiting, elle-même inspirée par le roman « Les Diables de Loudun » écrit en 1952 par Aldous Huxley (quant à lui, il s'inspira du compte-rendu du vrai procès rédigé par François de Pitaval).

Avant de devenir metteur en scène, Ken Russell s'essaie à des métiers variés, allant de la danse à la navigation maritime. Puis il travaille pour la télévision britannique à la fin des années 1950. Sa carrière cinématographique décolle vraiment avec LOVE en 1969, premier de ses films à mettre en scène Oliver Reed. Cette œuvre est suivie par une biographie du compositeur Tchaïkovski : MUSIC LOVERS avec Richard Chamberlain. Russell a ensuite les coudées franches pour aborder le sujet délicat et scandaleux de l'affaire des Diables de Loudun. Des nonnes d'un couvent d'Ursulines ont prétendu avoir été ensorcelées par le prêtre Urbain Grandier, ce qui lui vaut une condamnation à être brûlé vif.

Le rôle de Grandier échoit à Oliver Reed, comédien anglais à forte personnalité, ayant souvent travaillé dans le domaine du fantastique, en particulier au cours de ses jeunes années chez la Hammer. Sœur Jeanne, directrice du couvent qui la première accuse Grandier, est interprétée par Vanessa Redgrave, révélée en 1966 dans BLOW-UP d'Antonioni.

En 1633, à la mort du gouverneur de la ville fortifiée de Loudun, le père catholique Urbain Grandier, principale autorité religieuse de la cité, assume les pouvoirs politique et religieux. Symbole de tolérance, Loudun accueille une importante communauté protestante. Or les guerres de religion viennent de s'achever. Décidé à détruire toutes les villes capables de se défendre contre les armées du Roi Louis XIII, le cardinal Richelieu envoie des soldats pour démolir les murailles de cette cité. Devant la résistance des habitants menés par Grandier, Richelieu va jouer finement pour arriver à ses fins. Sœur Jeanne, dirigeante d'une communauté de nonnes, accuse Grandier d'ensorcellement. Elle est une hystérique, rendue folle par les frustrations imposées par la règle de son couvent. Les hommes de Richelieu font mine de la croire et recourent aux services du père Barre, un prêtre-exorciste exalté. Le procès en sorcellerie contre Grandier peut commencer...

LES DIABLES étudie les rapports ambiguës entre la religion et le pouvoir. Le prologue et le générique sont clairs : les vrais Diables ne sont pas les démons imaginaires hantant les nonnes hystériques. Mais Louis XIII et Richelieu, prêts à tout pour imposer leur pouvoir absolu sur la France entière. Les enjeux sont politiques et la religion sera prostituée, exploitée par ceux-là mêmes chargés de la défendre.

Personne ne croit vraiment aux accusations de pratiques démoniaques portées contre Grandier. Le procès en sorcellerie masque à peine la procédure d'élimination d'un ennemi politique du Cardinal. Les rituels et le caractère spectaculaire des cérémonies catholiques deviennent un cirque hystérique dans lequel des exorcistes brandissent des crucifix sous le nez de hordes de nonnes "possédées", grimaçantes et grotesques. Cette farce baigne dans la cruauté. Tortures, chantages, supplices inutilement brutaux... se succèdent pour extorquer les "aveux" désirés.

La religion n'est pas dévoyée qu'au sein de l'église. Dans le fonctionnement de la société elle-même, le catholicisme se trouve instrumentalisé. Le couvent des Ursulines, loin d'accueillir des femmes à la vocation sincère, récupère les filles immariables (trop laides, ou à la dot trop faible). Supposé dédié à la méditation, ce lieu n'est qu'une prison pour jeunes femmes, la foi n'y a pas sa place.

La doctrine catholique est aussi critiquée à travers le personnage de sœur Jeanne, mère supérieure du couvent recluse et bossue que hante son désir frustré pour Grandier. Elle sombre dans l'hystérie et accuse injustement le prêtre de l'avoir violée avec l'aide des démons infernaux. Ce rapprochement entre l'hystérie et les cas de possessions et de sorcellerie au moyen âge se voyait déjà illustré dans l'excellent LA SORCELLERIE A TRAVERS LES ÂGES de Benjamin Christensen, qui proposait de mémorables scènes d'orgie mettant en scène des nonnes surexcitées. Les caractères frustratoire et obscurantiste de l'église catholique sont dénoncés, notamment à travers le personnage, à la fois charlatan et dément, du prêtre-exorciste Barre incarné par un Michael Gothard mémorable.

Urbain Grandier nous est d'abord présenté comme un personnage un brin hypocrite, peu soucieux de chasteté, qui va jusqu'à briser son vœu de célibat. Pourtant, il est aussi un homme politique de conviction, au service du bien de sa communauté et soucieux de protéger la tolérance religieuse et l'autonomie de Loudun contre les machinations de Richelieu.

Et s'il refuse la chasteté incombant à sa charge, c'est qu'il reconnaît sa faiblesse. Il n'est pas un saint, il n'est qu'un homme. Et ce n'est pas en luttant contre les appétits de la chair jusqu'à en perdre la raison qu'il avancera vers une foi sincère. En acceptant son statut de pécheur, peut-être se rapproche-t-il avec humilité de Dieu. La démarche de Grandier paraît plus honnête que celle de sœur Jeanne qui en s'infligeant des mortifications surhumaines pour lutter contre l'appel de ses sens, s'éloigne de la spiritualité pour sombrer dans la folie obsessive.

LES DIABLES est aussi un film superbe, proposant une reconstitution saisissante du XVIIème siècle français. Mêlant de foisonnants éléments d'époque à des délires issus de l'art moderne, les magnifiques décors de Derek Jarman (qui devient ensuite réalisateur, avec des films comme LA TEMPÊTE ou CARAVAGGIO) et les costumes de Shirley Russell (alors épouse de Ken) sont superbement mis en valeur par la photographie de David Watkin. Ce mélange de raffinement et d'excès, de fidélité aux détails historiques et d'inventions modernes, portera ses fruits dans le cinéma anglais, avec par exemple CARAVAGGIO de Jarman justement ou THE BABY OF MACON de Peter Greenaway, deux films critiquant eux aussi les pratiques de l'église catholique du XVIIème siècle.

Ken Russell s'est souvent vu reprocher son goût pour les spectacles excessifs et outrageusement baroques. Certes, quelques passages des DIABLES sont lourds, voire ennuyeux. Néanmoins, les moments les plus hystériques ont bien leur raison d'être puisqu'ils soulignent le ridicule et la folie de cet absurde procès en sorcellerie, conduit hypocritement au nom de la religion.

LES DIABLES est une vraie réussite pour Ken Russell, alliant une beauté et une originalité plastiques inédites à une réflexion construite sur la religion. Le metteur en scène avouera lui-même que ce film a marqué le début de son renoncement à la religion catholique, à laquelle il s'était converti quelques années auparavant.

LES DIABLES donne lieu, on s'en doute, à un scandale. Il subit d'emblée une lourde censure, des coupes en tout genre étant pratiquées par le distributeur Warner, la censure anglaise et la censure américaine. Si bien que la version la plus courante perd dix minutes de métrage. Un montage d'origine est rétabli en 2002, mais reste aujourd'hui encore très difficile à voir, Warner en bloquant encore la diffusion.

Pourtant, l'influence des DIABLES combinée aux succès de films comme ROSEMARY'S BABY et L'EXORCISTE, entraîne un étonnant courant de petits films d'horreur mettant en scène des nonnes possédées : citons LES DÉMONS de Jesus Franco, L'AUTRE ENFER de Bruno Mattei...

Russell fait ensuite la partie la plus célèbre de sa carrière dans les années 1970, enchaînant des spectacles extravertis comme TOMMY, d'après l'opéra-Rock de The Who, ou LISZTOMANIA. Il passe par la science-fiction avec AU-DELÀ DU RÉEL de 1980, avant de s'intéresser à nouveau à des sujets proches de l'épouvante : GOTHIC évoque la vie de l'écrivain Mary Shelley, qui rédigea le roman « Frankenstein » ; LE REPAIRE DU VER BLANC adapte un texte de Bram Stoker.

Précisons enfin que l'affaire des possédées de Loudun a donné lieu à d'autres transpositions filmées, comme le très réussi MÈRE JEANNE DES ANGES du polonais Jerzy Kawalerowicz en 1961, puis LA POSSÉDÉE de Eric Le Hung sur un scénario de Marcelle Maurette et LES MYSTÈRES DE LOUDUN de Gérard Vergez, tous deux pour la télévision.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
47 ans
1 news
498 critiques Film & Vidéo
1 critiques Livres
RECHERCHE
Mon compte
Se connecter

S'inscrire

Notes des lecteurs
Votez pour ce film
Vous n'êtes pas connecté !
8,33
3 votes
Ma note : -