Header Critique : MAISON ENSORCELÉE, LA (CURSE OF THE CRIMSON ALTAR)

Critique du film
LA MAISON ENSORCELÉE 1968

CURSE OF THE CRIMSON ALTAR 

Robert Manning se rend à la demeure des Morley, d'où son frère lui a envoyé une dernière lettre avant de disparaître. La nuit de l'arrivée de Robert, les paysans fêtent l'anniversaire de la mort de Lavinia, sorcière brûlée vive il y a trois cents ans après un procès en sorcellerie...

LA MAISON ENSORCELÉE de Vernon Sewell se présente comme une adaptation de la nouvelle de Lovecraft « La maison de la sorcière ». Il est réalisé par Vernon Sewell, réalisateur britannique touchant un peu à tous les genres du cinéma populaire selon les engouements du moment : le film de guerre (THE SILVER FLEET, LA BATAILLE DES V1), le thriller (LATIN QUARTER, URGE TO KILL d'après un roman d'Edgar Wallace), le fantastique (THE GHOSTS OF BERKELEY SQUARE, GHOST SHIP)...

Dans les années soixante, il participe au raz-de-marée de l'épouvante britannique amorcé par le succès international des productions Hammer. Il réalise donc LE VAMPIRE A SOIF en 1967, LA MAISON ENSORCELÉE puis BURKE AND HARE en 1971 consacré au fait divers des "résurrectionnistes".

Pour LA MAISON ENSORCELÉE, produit par la firme Tigon comme LE VAMPIRE A SOIF, il bénéficie d'un casting de rêve : Boris Karloff, la plus grande Star de l'épouvante du vingtième siècle, dont ce sera un des derniers rôles avant sa mort survenue le 2 février 1969 ; Christopher Lee, le prince de l'horreur britannique ; et dans le rôle de la sorcière Barbara Steele, vedette de l'épouvante italienne, habituée à ce genre d'enchanteresse malfaisante.

Dans LA MAISON ENSORCELÉE, nous reconnaissons aussi Michael Gough, sympathique comédien apparaissant dans de nombreux films d'horreur anglais d'alors comme LE CAUCHEMAR DE DRACULA, CRIMES AU MUSÉE DES HORREURS, KONGA ou LE TRAIN DES ÉPOUVANTES. Il jouera aussi dans des œuvres de renommée internationale (LE MESSAGER de Joseph Losey, OUT OF AFRICA de Sidney Pollack, CARAVAGGIO de Derek Jarman), ainsi que dans des films fantastiques hollywoodiens comme L'EMPRISE DES TÉNÈBRES de Wes Craven ou SLEEPY HOLLOW de Tim Burton, réalisateur pour lequel il incarnera Alfred, le domestique de Bruce Wayne, dans BATMAN et BATMAN, LE DÉFI.

La fin des années soixante arrivant, revenons un instant sur les adaptations cinématographiques de Lovecraft au cours de cette décennie, première période à laquelle elles apparaissent. La firme américaine A.I.P., spécialisée dans les produits à petit budget destinés à un public adolescent, connaît de beaux succès avec les adaptations gothiques des œuvres d'Edgar Poe par son réalisateur-vedette Roger Corman. Corman a l'idée d'adapter Lovecraft au cinéma, ce qui n'a jamais été fait auparavant. Cela aboutit à LA MALÉDICTION D'ARKHAM de 1963 avec Vincent Price, d'après le roman « L'affaire Charles Dexter Ward ». Le résultat est encore trop imprégné des influences de Poe et du cinéma gothique pour convaincre.

A.I.P. comprend tout de même que les œuvres de Lovecraft constituent un intéressant vivier dans lequel puiser, offrant un complément aux multiples transpositions de Poe qu'elle produit. Elle fait donc réaliser ensuite DIE, MONSTER, DIE ! par Daniel Haller, décorateur des films de Corman. Inspiré par « La couleur tombé du ciel » et « L'affaire Charles Dexter Ward », son récit se déroule dans les années vingt et se trouve nettoyé de tout gothisme. Interprété par Boris Karloff, bénéficiant de beaux décors, il souffre d'effets spéciaux lamentables tandis que l'ensemble est trop confus et inégal pour être vraiment réussi.

La Grande-Bretagne prend le relais avec LA MALÉDICTION DES WHATELEY de 1967 signé David Greene. Interprété entre autres par Oliver Reed, cette adaptation de la nouvelle « La chambre condamnée » d'August Derleth prend bien soin de gommer toute trace d'éléments lovecraftiens, ou même fantastiques, dans son récit assez lent.

Puis vient LA MAISON ENSORCELÉE réalisé en Angleterre et distribué aux USA par l'A.I.P.. Cette compagnie produit ensuite une autre œuvre inspirée par Lovecraft : THE DUNWICH HORROR de 1970 à nouveau de Daniel Haller. Tirée de la nouvelle « L'abomination de Dunwich », cette adaptation est la première à se montrer fidèle au récit et aux idées de Lovecraft. Sa narration s'avère pourtant fastidieuse et la réalisation abuse de procédés psychédéliques. Ce n'est qu'une semi-réussite.

Ensuite il faut attendre RE-ANIMATOR de Stuart Gordon pour que Lovecraft revienne sur les écrans de cinéma, avec notamment FROM BEYOND du même réalisateur qui explore avec audace des thèmes purement lovecraftiens comme la hantise de la folie, l'existence d'une réalité imperceptible aux sens humains, les communications entre des dimensions parallèles.

Revenons à LA MAISON ENSORCELÉE... A nouveau, les scénaristes expurgent « La maison de la sorcière » de la plupart de ses thèmes lovecraftiens les plus intéressants. Tout ce qui tourne autour des mathématiques non euclidiennes, des voyages entre les dimensions (sujet central de la nouvelle), de la mythologie d'Azathoth, des Anciens ou de Nyarlathotep, passe à la trappe. L'excellente trouvaille de Brown Jenkin, le familier mi-homme mi-rat de la sorcière, disparaît. L'histoire ne se déroule plus dans la cité d'Arkham (rarement aussi bien décrite que dans cette nouvelle).

Pourtant, certaines séquences de LA MAISON ENSORCELÉE font écho à des passages de « La maison de la sorcière ». Le personnage principal (qui n'est plus un étudiant en mathématiques, mais un antiquaire) est harcelé par des cauchemars nocturnes dans lesquels il rencontre la sorcière. Au cours d'un sabbat, celle-ci tente de lui faire signer un grimoire, ce qu'il refuse. Cette scène rappelle tout à fait un des rêves de la nouvelle. Mais, en fin de compte, LA MAISON ENSORCELÉE se révèle une affaire de sorcellerie et de possession typique des films dans lesquels tourne alors Barbara Steele, très proche du MASQUE DU DÉMON de Mario Bava et bien loin des intentions de Lovecraft.

Le style de LA MAISON ENSORCELÉE garde des traces du cinéma gothique britannique des années soixante. Au fin fond d'une campagne peuplée de paysans superstitieux, des vieillards inquiétants croisent des châtelains étranges dans des manoirs mystérieux. Ce genre de cinéma tend à se démoder vers 1968, comme le démontre la parodie LE BAL DES VAMPIRES en 1967.

Vernon Sewell tente alors d'échapper aux clichés gothiques. Pour ce faire, il modernise le récit en l'inscrivant dans les Swinging Sixties décadentes. Au cours d'une fête très "wild", les convives se saoulent au champagne et fument de la marijuana. Les jeunes filles les plus éméchées tombent la mini-jupe et se lancent dans des strip-teases endiablés ! Cette séquence - ridicule – nous paraît sous l'influence mal digérée du BLOW-UP de Michelangelo Antonioni (tourné un an avant). Nous relevons aussi des tentatives de donner une dimension parodique à LA MAISON ENSORCELÉE. Un personnage constate l'aspect sinistre du manoir et s'exclame : "On s'attend à voir surgir Boris Karloff !"... qui apparaît dans la scène suivante !

Cherchant à s'éloigner du gothisme tout en captant l'air du temps, LA MAISON ENSORCELÉE affiche un goût prononcé pour le psychédélisme, forme d'expression inspirée par la consommation de drogues, notamment le LSD, qui s'épanouit dans la musique rock (« Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band » des Beatles et « The Piper at the Gates of Dawn » de Pink Floyd sortent en 1967). Ce qui nous vaut une musique tarte, ainsi que des visions kaléidoscopiques et des effets d'éclairages colorés tapageurs, dans lesquels un vert pomme acide s'entrechoque à un violet-betterave de mauvais goût.

Le plus épouvantable reste les retranscriptions risibles des scènes oniriques de sabbat, avec la présence d'un bourreau bedonnant. Il porte en tout et pour tout un slip et un tout petit tablier de cuir noir, ainsi qu'un casque de moto clouté agrémenté de deux ramures de cerfs ! Peut-être s'agit-il de la représentation de "l'homme noir"/Nyarlatothep auquel Lovecraft fait référence dans « La maison de la sorcière » ?

Tendance commune aux productions britanniques fantastiques de l'époque, des séquences plus ou moins érotiques apparaissent dans LA MAISON ENSORCELÉE, nous valant la vision de petits derrières laiteux exhibés par quelques jeunes filles typiquement britanniques.

La valeur de ce film repose évidemment dans son casting hors du commun. Karloff, alors âgé et très malade (il est ici presque toujours assis) s'amuse de bon cœur. Christopher Lee fait stoïquement du Christopher Lee (élégant, mouvements lents, airs sinistre) et Michael Gough fait du Michael Gough (dans le rôle d'un valet bègue et simplet). Barbara Steele fait ce qu'elle peut dans le rôle de la sorcière. Hélas, son costume ridicule et le traitement électronique infligé à sa voix l'empêchent de convaincre. Le jeune premier interprété par Mark Eden manque de charisme, et son personnage n'attire guère la sympathie.

Le plus consternant dans LA MAISON ENSORCELÉE reste la mollesse du scénario, autant dénué d'originalité que de rigueur. Si les touches d'humour (involontaire bien souvent) et le casting étonnant sauvent le spectateur de l'ennui complet, il s'agit pourtant d'une sévère trahison de la nouvelle de Lovecraft et d'un film bien médiocre.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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