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Critique du film
DUNE 2020

 

Un début est un moment très délicat...

Commençons donc par situer notre rapport au classique de la science-fiction «Dune» de Frank Herbert. Nous l'avons lu plusieurs fois, avons lu ses suites signées du même auteur. Nous avons découvert le DUNE de David Lynch à sa sortie en salles, l'apprécions et l'avons revu régulièrement depuis. Nous connaissons également la mini-série FRANK HERBERT'S DUNE de John Harrison, bien que cette dernière, trop télé, trop fauchée, ne nous ait pas convaincu en son temps.

Dans les années 2010, Peter Berg étant un réalisateur en vogue après THE KINGDOM et HANCOCK, Paramount se penche avec lui sur l'idée d'une nouvelle adaptation cinématographique de «Dune». Mais la major se ravise assez rapidement. Plus tard, le studio de production Legendary, en partenariat avec Warner, relance une adaptation de «Dune», avec l'idée de transposer ensuite plusieurs romans du cycle. La réalisation se voit confiée au Canadien Denis Villeneuve, qui vient de tourner coup sur coup deux films événements de la science-fiction : PREMIER CONTACT et BLADE RUNNER 2049.

Au vu des difficultés rencontrées par David Lynch sur son DUNE, il est décidé d'étaler le récit du nouveau DUNE sur deux métrages. Le premier épisode étant toutefois tourné seul, ce qui signifie que s'il ne rencontre pas son public, il restera sans sa seconde partie, ou au mieux prolongé par une série pour le petit écran... Le plus étrange étant que le film sort sous le titre DUNE, sans référence au fait qu'il s'agit d'une première partie !

Denis Villeneuve réunit autour de lui une solide équipe de vedettes pour incarner les nombreux personnages de DUNE. Josh Brolin (AVENGERS: ENDGAME et DEADPOOL 2), Jason Momoa (AQUAMAN), Oscar Isaac (STAR WARS VII : LE REVEIL DE LA FORCE), Javier Bardem (SKYFALL), Rebecca Ferguson (MISSION IMPOSSIBLE : FALLOUT)... Une distribution qui sent les bons dollars du box office, contrairement à celle du DUNE de Lynch, composée d'acteurs alors pas ou peu connus à quelques exceptions près.

Pour le rôle-clé du nouveau Paul Atreides, on choisit Timothée Chalamet, associé à des films moins blockbusteresques que ses collègues, mais ayant connu quelques jolis succès dans leur catégorie, tels la romance CALL ME BY YOUR NAME ou LES FILLES DU DOCTEUR MARCH de Greta Gerwig. Comme pour BLADE RUNNER 2049, Hans Zimmer compose la musique, relevant le dur défi de succéder à la mémorable composition de Toto et Brian Eno pour le DUNE de Lynch.

En 10 191, l'Empereur Galactique retire à la famille Harkonnen le fief de la planète Arrakis pour le confier au clan Atreides. Le Duc Leto Atreides quitte donc sa planète de Caladan en compagnie de son entourage, de sa concubine Jessica et de leur fils Paul. Arrakis est la seule planète de l'univers sur laquelle se trouve l'épice, substance indispensable à la guilde des Navigateurs pour plier l'espace et permettre les voyages intersidéraux. Cette ressource précieuse attise les convoitises, quand bien même Arrakis, aussi appelée Dune, est une planète désertique hostile, sillonnée de dangereux et gigantesques vers des sables, peuplée d'indigènes farouches nommés les Fremen...

Le DUNE de Lynch s'ouvre sur un prologue récité par la princesse Irulan, suivi par une présentation des planètes et des grandes familles de l'Imperium, puis d'une discussion touffue entre l'Empereur et des représentants de la Guilde. Un premier quart d'heure d'exposition ultra-dense en informations ayant valu bien des reproches au film, accusé de noyer le spectateur profane sous de multiples informations, restituées dans l'opaque vocabulaire rétro-futuriste propre à «Dune».

Ici, Denis Villeneuve commence plus sagement, par une scène de bataille entre Fremen et Harkonnen sur Arrakis, donnant le point de vue plus réduit de l'indigène Chani. Il évite ainsi d'imposer en peu de temps la vision de tout l'univers de DUNE. Cette séquence d'action classique se rattache alors astucieusement à un rêve prescient de Paul peu avant son départ de Caladan, et l'histoire commence. Denis Villeneuve introduit ainsi en douceur le spectateur dans l'univers de son DUNE, auquel il donne dans un premier temps l'apparence d'un blockbuster classique. Il épargne ainsi au novice l'épaisseur politique du livre de Herbert ou les excentricités de Lynch avec son hallucinante visite des Navigateurs mutants chez l'Empereur.

Le principal souci du film de Lynch reste sa durée ramassée de deux heures et quart, exigée par Universal, qui a conduit son producteur Dino De Laurentiis à le remonter drastiquement. Il en est sorti un film haché, inégal, très dense, au rythme chaotique, manquant d'unité. Cette tentative courageuse restitue cependant de nombreuses idées de Frank Herbert, tout en apportant la forme d'une fresque romanesque rehaussée de la créativité punk-industrielle de Lynch.

Avec la construction d'un DUNE en deux parties, pour une durée finale d'au moins cinq heures, Denis Villeneuve choisit la sagesse. Il se laisse le temps de raconter son récit à un rythme posé, sans précipitation, voire de transposer des scènes et idées abandonnées par Lynch. Il vise un résultat plus équilibré.

Et pourtant, dans le rythme délibérément lent posé dès le départ, le premier DUNE de Villeneuve abandonne de nombreuses choses. Nous ne voyons ainsi pas l'Empereur et les Navigateurs (à part vite fait dans quelques plans pour ces derniers). Leurs tractations machiavéliques donnant sa granularité et sa sophistication particulière à «Dune» sont absentes. Les Harkonnen sont quant à eux presque en arrière-plan, sacrifiés. Les maîtres de la traîtrise, décrits de manière monstrueuse et excessive par David Lynch, se voient ici dépeints de manière presque minimaliste, avec un Baron incarné par un Stellan Skarsgard vraiment très retenu. Feyd-Rautha, son neveu favori, disparaît carrément (fusionné avec le seul personnage de Raban la Bête ?), ce qui réduit les possibilité narratives de DUNE concernant le clan Harkonnen. De même Piter de Vries, le Mentat conseiller des Harkonnen, interprété avec intensité par Brad Dourif chez Lynch, se montre ici effacé, dénué de concupiscence à l'égard de Dame Jessica, ce qui lui retire son épaisseur.

Et en parlant de Mentat, Thufir Hawat, celui des Atreides, existe à peine à l'écran, se perdant dans des personnages secondaires manquant de couleurs et de présence. A commencer par un Gurney Halleck-Josh Brolin en retrait, et surtout un Yueh quasi-absent, quasi-figurant, dont la trahison surgit ici de nulle part, et dont le conditionnement impérial (anti-trahison) n'est pas évoqué. Seul Duncan Idaho-Jason Momoa, prenant une place importante auprès de Paul, se trouve animé d'une certaine vie. Même la révérende-mère Mohiam, remarquablement campée par Sîan Phillips dans le film de 1984, paraît ici secondaire, presque absente, malgré son interprétation par une actrice au-delà de tout reproche comme Charlotte Rampling, magistrale cette année dans le BENEDETTA de Verhoeven.

Dans les ajouts, certains personnages Fremen sont plus mis en avant, comme le chef Stilgar, qui apparaît plus tôt que dans le DUNE de Lynch. Parmi les scènes coupées de ce dernier, nous avions la discussion entre la gouvernante Fremen Shadout Mapes (jouée par Linda Hunt, actrice à la présence très forte) et Dame Jessica, donnant lieu à la remise de Krys, poignard taillé dans une dent de ver des sables. Cette scène se trouve dans le Villeneuve, mais à nouveau fade, expédiée, sans vie, presque sans enjeu. 

Au crédit de DUNE 2021, le personnage de l'arbitre du changement est plus présent, plus développé, plus proche du roman de Herbert. De même, le complot Bene Gesserit, consistant à fabriquer un messie au moyen d'un très patient programme de croisements génétiques et à préparer son arrivée en implantant leur religion dans toute la galaxie, ce complot menant au mythe du Kwisatz Haderach est ici clairement expliqué. Les conflits intérieurs qu'apportent à Paul ses rêves prescients, notamment sa vision d'un Jihad dont il prendrait la tête (terme Jihad soigneusement esquivé par le métrage, qui emploie la locution Guerre Sainte) se trouve bien présentés et articulés.

Mais au-delà d'ajouts légitimes, nous en trouvons d'autres plus discutables. La fuite de Jessica et Paul se trouve rallongée par diverses péripéties inutiles et assommantes, souvent des scènes d'action peu emballantes. Nous y voyons la tentative d'offrir une conclusion à ce DUNE incluant du suspense, de l'action, alors que concrètement l'intrigue s'égare et que cette agitation artificielle n'apporte rien. D'où un film qui se clôt sur l'impression négative d'un métrage à la seconde moitié répétitive et peu passionnante.

Denis Villeneuve a tout de même pour lui de déployer une imagerie de science-fiction spectaculaire. Nefs spatiales gigantesques, forteresses imposantes, outillage technologique soigné dans ses moindres détails donnent une vie mécanique homogène et convaincante à DUNE. Et ce sans trahir le postulat de Herbert voulant que son futur a renoncé à l'emploi des ordinateurs et des robots, suite à des révoltes de machines (point non explicité cependant, tout comme le remplacement des ordinateurs par les mentats et les navigateurs, mutants humains carburant à l'épice).

Villeneuve propose des visions cinématographiques d'anticipation convaincantes, tout à fait à l'échelle du très grand écran. «Dune» est un roman peu descriptif, il laisse une grande place à ses adaptateurs pour créer leur univers visuel. Si Lynch a opté pour une profusion de détails historiques ou futuristico-destroy, Villeneuve choisit la retenue, la sobriété. Son univers est grandiose, mais il se construit avec des formes géométriques, dépouillées, presque austères dans leur fonctionnalité. Le tout est servi par des effets spéciaux globalement sans reproche.

Autre composante du DUNE de Lynch qui faisait beaucoup pour sa réussite : sa musique mythique, composée en grande partie par le groupe Toto, la partie spirituelle étant portée par un thème de Brian Eno. La partition symphonico-rock de Toto apportait un lyrisme et une chaleur certaine à DUNE. Hans Zimmer prend pratiquement le parti opposé. Il prolonge ses partitions les plus abstraites, celles de THE DARK KNIGHT et BLADE RUNNER 2049, pour composer un paysage musical abrasif comme le sable de Dune, farouche comme les Fremen, brutal comme les Sardaukars. Nous trouvons cette approche intéressante et réussie, mais utilisée sans doute avec trop d'insistance dans la très discutable dernière demi-heure de DUNE.

Cette musique comme ces choix décoratifs va dans le sens du style que Denis Villeneuve impose à son métrage, à sa vision de DUNE. Le choix d'un cinéma froid, lent, presque sévère, qui se méfie de l'expression, du sentiment. Alors que Lynch signe un DUNE extraverti, Villeneuve en propose le penchant introverti. La différence de traitement des Harkonnen illustre cette opposition. Parfois, cela se fait avec ambition. Ainsi, Denis Villeneuve choisit souvent de ne pas passer par le discours et le dialogue pour expliquer certains points. Par exemple, l'influence de l'épice omniprésente dans le désert sur les rêves prémonitoires de plus en plus alarmants de Paul, voire sur son « mauvais trip », ne donne pas lieu à des explications redondantes. Une façon de faire cinématographique et respectable, donc.

Mais «Dune» est un livre de dialogues, d'introspection aussi, dont les mots et le vocabulaire participent de l'aura. David Lynch l'a bien compris en laissant s'exprimer la poésie verbale de cet univers, et surtout celle de certaines citations clés qu'il a participé à rendre culte. Chez Villeneuve, pour le moment en tout cas, pas de «plans within plans» (des plans dans les plans), pas de «I like this Duke» (J'aime ce Duc), et surtout pas de «The Spice must flow» (L'épice doit abonder) ! Nous sommes d'ailleurs très surpris que l'épice, ses effets, son implication cruciale dans l'univers de «Dune», soient ici très en retrait.

Ce style presque distant, cette forme soignée mais manquant d'incarnation et de vitalité, nous les trouvions déjà dans les précédents métrages de Denis Villeneuve, en particulier dans PREMIER CONTACT et BLADE RUNNER 2049, avec ses acteurs au jeu souvent retenu. Même si nous apprécions son ambition, sa sensibilité réelle au genre de la science-fiction qu'il comprend et illustre avec application, le manque de chaleur de son cinéma nous a toujours gêné, lui donnant une pause artistiquement un brin prétentieuse et nous empêchant de l'apprécier sans réserve.

Articulée avec la narration très linéaire, épurée de son DUNE, qui simplifie l'intrigue quitte à la rendre unidimensionnelle, cette retenue aboutit à un film manquant de tension, d'énergie, de personnalité. Malgré des images taillées pour le très grand écran, nous nous sommes surpris à avoir l'impression de regarder une version HBO de DUNE, une relecture dans l'esprit d'un « GAME OF THRONES ». La forme est cinématographique, mais sa narration générique, avec ses multiples personnages qui passent en coup de vent, nous paraît plus proche de la télévision et autres séries de streaming. Ce n'est pas ce que nous attendions en allant voir DUNE au cinéma !

Notre texte peut paraître négatif et décourageant pour le lecteur qui hésiterait à aller voir ce nouveau DUNE. Ce titre a pourtant pour lui des qualités, à commencer par certains acteurs dans des rôles-clés, comme le trio-clé Leto-Oscar Isaac, Jessica-Rebecca Ferguson et Paul-Timothée Chalamet qui nous convainc et prend vraiment vie.

Pendant ses deux premières heures, DUNE raconte «Dune» proprement, clairement, relevant ce défi déjà ardu. Il pose bien son univers, de manière cohérente. Enfin, il est bien difficile de porter un jugement sur une moitié de film, ce qu'est clairement ce DUNE !

Gros enjeu pour Warner, DUNE arrive à un moment difficile, le studio persévérant dans sa politique de sortie américaine simultanée en salles et sur leur service de streaming HBO Max (et donc dans le monde entier à travers le piratage). Cette politique leur a déjà coûté les bides de THE SUICIDE SQUAD, REMINISCENCE ou MALIGNANT. Avec DUNE, ils changent un peu la donne en le sortant dans le reste du monde un mois avant son arrivée aux États Unis. Ce qui laisse donc un mois aux exploitants de ces marchés pour faire le plein. Sa sortie reste prévue comme simultanée aux USA, au grand dam de Legendary et Denis Villeneuve qui ont exprimé leur vive opposition à cette manière de sortir leur film de cinéma.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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