Header Critique : NUIT DES MORTS-VIVANTS, LA (NIGHT OF THE LIVING DEAD)

Critique du film
LA NUIT DES MORTS-VIVANTS 1968

NIGHT OF THE LIVING DEAD 

Un groupe d'individus se réfugie dans une ferme alors que la campagne est envahie par des personnes étranges qui assassinent et dévorent tout ceux qu'elles rencontrent...

Dès le début des années soixante, le cinéma de science-fiction reflète la crise de la société américaine confrontée aux problèmes de ségrégation et à la peur de l'atome. Des titres invitent ce pays à prendre conscience de ses problèmes internes : LE DERNIER RIVAGE du réalisateur engagé Stanley Kramer, LE MONDE, LA CHAIR ET LE DIABLE de Ranald MacDougall... Dans ce contexte de remise en cause, la politique-fiction illustrée par des réalisateurs comme John Frankenheimer (UN CRIME DANS LA TÊTE) ou Sidney Lumet (POINT LIMITE) montre une Amérique perdant confiance en ses valeurs traditionnelles et ses élites.

Côté horreur, PSYCHOSE de Hitchcock, les productions Hammer et les petites bandes gore de Herschell Gordon Lewis font monter d'un cran la représentation frontale et sanglante de la violence au cinéma. Enfin, les magazines américains accueillent des images horribles de la guerre du Vietnam grâce à des photographes comme Larry Burrows.

C'est dans ce contexte troublé qu'apparaît une petite production indépendante, LA NUIT DES MORTS-VIVANTS, premier film de fiction de George Romero. Ce métrage frappe par le style de sa réalisation. Noir et blanc (alors que le cinéma en couleurs est largement répandu), éclairages bruts, contrastes tranchés, montage sec, acteurs non professionnels, décors naturels, son direct...

Nous retrouvons les méthodes du cinéma néo-réaliste italien de l'après-guerre (mis en place par des réalisateurs comme Roberto Rossellini ou Luchino Visconti), de la Nouvelle Vague française et surtout du cinéma-vérité. La mise sur le marché de caméras de plus en plus légères et de moins en moins chères permettent à des réalisateurs indépendants de travailler sans le soutien des studios de production. Ainsi Romero fait le film qu'il veut sans contrainte commerciale aussi bien en terme de fond que de forme.

Le niveau de violence de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS impressionne encore aujourd'hui. Romero peut se permettre des scènes aussi violentes car il est producteur indépendant et qu'il n'a pas à se soumettre aux codes de classification et de bonne conduite que s'imposent les major companies.

D'ailleurs, c'est justement en 1968, suite à divers scandales, que le système actuel du MPAA se met en place. Le code Hays est en effet devenu totalement désuet, inadapté aux aspirations de nouvelles générations de cinéastes et de spectateurs. Ainsi, un des premiers films classés X aux États-Unis est MACADAM COW-BOY de 1969, dédié à la prostitution masculine, qui remporte l'Oscar du meilleur film de l'année.

La violence de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS, ses coups de feux sanglants, ses scènes de cannibalisme et la célèbre séquence dans laquelle une petite fille zombifiée tue sa mère à coups de truelle influencent durablement tout le cinéma américain. Jusque là réservé à des productions marginales, le GORE rentre dans les usages. Il va répandre ses viscères et ses jets de sang dans toutes les directions : le western (LA HORDE SAUVAGE de Sam Peckinpah), le film de guerre (CROIX DE FER de Peckinpah), l'aventure (LES AVENTURIERS DE L'ARCHE PERDUE), le film catastrophe (LES DENTS DE LA MER du même Spielberg) et bien entendu l'épouvante. Il va même s'exporter, notamment en Italie (avec les films de Dario Argento et Lucio Fulci).

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS reste toujours aussi efficace grâce à son style cru et à son réalisme documentaire. Il crée une ambiance constamment morbide et pesante. Romero est alors influencé par le petit film CARNIVAL OF SOULS, passé inaperçu à sa sortie, référence particulièrement évidente dans les premières séquences (la poursuite dans le cimetière). Pour les scènes de siège très efficaces qui arrivent ensuite, nous nous trouvons plutôt dans un western horrifique. Les morts-vivants se détachent lugubrement dans la nuit, lâchent des râles incohérents et marchent hagardement. Romero met en place des idées destinées à devenir classiques, comme celles que les zombies se nourrissent de chair humaine ou qu'ils ne peuvent être abattus que d'une balle dans la tête.

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS porte aussi une importante charge politique. Romero décrit une société en pleine déliquescence, les individus y sont perdus et isolés au milieu d'une Amérique en déroute. Le retour des morts à la vie est décrit comme la conséquence d'une catastrophe écologique. L'ordre social et les valeurs de la civilisation s'effondrent. Ainsi des zombies tuent des membres de leur propre famille ou se livrent à des actes contre-nature de cannibalisme. Quant aux rescapés, ils compromettent leurs chances de survie en se disputant stupidement pour des enjeux de pouvoir ou à cause de préjugés sociaux et racistes. Car en effet, LA NUIT DES MORTS-VIVANTS est le premier film d'horreur à grand succès à mettre en vedette un héros noir.

A la fin du film, l'ordre paraît sur le point d'être rétabli par l'armée et les miliciens. Mais il s'agit d'un ordre brutal. Les dernières scènes de chasses aux zombies sont ainsi inoubliables par leur cruauté. Le générique de fin nous montre des cadavres tirés à l'aide de crochets de boucher vers un immense bûcher, comme pour une orgie d'extermination, inoubliable.

Pessimiste et terrifiant, LA NUIT DES MORTS-VIVANTS reste un immense classique. Il lance toute la vague des films de zombies des années quatre-vingts, puis celle qui va de deux-mille jusqu'à nos jours. La figure du zombie selon Romero se trouve mise à toutes les sauces, y compris dans une série comme « GAME OF THRONES » !

Surtout, LA NUIT DES MORTS-VIVANTS repousse les tabous pesant sur la représentation de la violence au cinéma, permettant au spectateur de regarder la mort en face. Ses petites longueurs et son interprétation parfois maladroite soulignent l'étrangeté dérangeante de ce film plus qu'elles ne gênent le spectateur.

Romero va donner cinq suites à LA NUIT DES MORTS-VIVANTS, à commencer par ZOMBIE, tout aussi influent, puis LE JOUR DES MORTS-VIVANTS. Avec le retour à la mode des zombies suite aux succès du RESIDENT EVIL de 2002 et de L'ARMÉE DES MORTS en 2004 (remake de ZOMBIE), George Romero revient aux affaires avec LAND OF THE DEAD, puis avec le found footage DIARY OF THE DEAD et enfin avec SURVIVAL OF THE DEAD. Suzanne Romero, la veuve de George, a annoncé en 2021 préparer TWILIGHT OF THE DEAD, le dernier film de la saga prévu par son mari, censé clôturer ce cycle.

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS et ROSEMARY'S BABY, sorti lui aussi en 1968, renversent les critères du cinéma d'horreur mis en place par le renouveau gothique british de la fin des années cinquante. Ces deux nouveaux films se passent dans le présent, montrent des personnages dans un monde actuel, confrontés à des réalités comme la paranoïa moderne et l'aliénation engendrée par la vie urbaine pour l'un, le racisme et le délitement de la société américaine pour l'autre. Des questions contemporaines que le fantastique permet d'illustrer avec un recul et une créativité rafraîchissantes, conciliant ludisme du spectacle et regard analytique. Formellement, ces deux titres se montrent modernes, expérimentant abondamment, notamment avec la caméra portée par l'opérateur lui-même, ce qui donne lieu à une impression plus immersive, ou plus documentaire, en tout cas innovante.

L'horreur n'est pas le seul genre à faire sa révolution en 1968. La science-fiction, qui s'est fait voler la vedette par l'horreur dans les années soixante, revient en force grâce à deux titres majeurs : LA PLANÈTE DES SINGES de Franklin J. Schaffner et 2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE de Stanley Kubrick. Le premier impose en force une anticipation aux questionnements politiques et sociaux très forts, avec intelligence et pertinence. 2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE propose un récit a priori plus classique, et au fond assez optimiste. Mais par sa forme, sa façon de raconter son histoire, il brise les limites du cinéma de science-fiction. Dès son premier plan sur l'alignement de la Lune, de la Terre et du Soleil sur fond de musique de Strauss, Stanley Kubrick fait la synthèse parfaite du cinéma de science-fiction, vu alors comme un art mineur, et de la musique classique, art élevé par excellence. Il fait ainsi voler en éclat les frontières entre traditions populaire et savante. En cela, 2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE est bien un film soixante-huitard, comme LA NUIT DES MORTS-VIVANTS, bien que d'une façon différente !

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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