Header Critique : Sacrées sorcières (The Witches)

Critique du film
SACRÉES SORCIÈRES 2020

THE WITCHES 

Un petit orphelin est élevé par sa grand-mère dans une ville d'Alabama. Elle lui apprend l'existence de sorcières, démons de forme féminine prenant plaisir à annihiler les enfants. Le garçon échappe de justesse à l'une d'entre elles et sa grand-mère décide d'aller se cacher avec lui dans un hôtel opulent. Coïncidence malheureuse: un congrès de sorcières s'y tient !

L'écrivain Roald Dahl publie ses livres pour enfants à partir de 1961, année de parution de « James et la pèche géante ». La première adaptation majeure au cinéma d'une de ses œuvres est le classique CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, avec Gene Wilder dans le rôle de Willy Wonka, appelé à devenir un incunable du catalogue Warner. Mais il faut attendre plus de quinze ans pour voir arriver de nouveaux métrages adaptant ses livres, avec le film d'animation THE BFG, suivi de l'intéressant LES SORCIÈRES de Nicolas Roeg avec Anjelica Huston, d'après «Sacrées sorcières». Ce film ne rencontre pas un grand succès, mais d'autres titres suivent, tels les réussis MATILDA de Danny DeVito et JAMES ET LA PÈCHE GEANTE de Henry Selick (animé image par image).

En 2005, en pleine mode des remakes, Warner propose un nouveau CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, de Tim Burton et avec Johnny Depp. Plus froid et moins marquant que son prédécesseur, il rencontre cependant un énorme succès et le studio envisage d'adapter de nouveau «Sacrées sorcières» dès cette époque. Il est un temps question que le projet échoit à Guillermo del Toro, mais le métrage ne se concrétise qu'en 2020, devant la caméra de Robert Zemeckis.

Entre-temps, l'univers cruel et farfelu de Roald Dahl inspire d'autres réalisateurs et non des moindres : Wes Anderson le met à sa sauce avec FANTASTIC MR. FOX, là aussi en stop motion et assez réussi. Et Steven Spielberg s'y frotte avec son chaleureux LE BON GROS GÉANT, qui connaît un bide retentissant – et un brin injuste à notre avis.

C'est donc Robert Zemeckis qui se colle à la nouvelle relecture de «Sacrées sorcières», SACRÉES SORCIÈRES marquant son grand retour à un fantastique direct, genre dont il s'est détourné depuis LE DRÔLE DE NOËL DE SCROOGE en 2009. Dans le rôle de la grand-mère, nous trouvons Octavia Spencer, révélée en 2011 par le multi-récompensé LA COULEUR DES SENTIMENTS. Et dans celui de la Grande Sorcière, nous avons Anne Hathaway, la vedette de ELLA AU PAYS ENCHANTÉ et autres LE DIABLE S'HABILLE EN PRADA se retrouvant en contre-emploi de méchante.

SACRÉES SORCIÈRES étonne d'abord par son changement de cadre géographique. Du Royaume-Uni de Roald Dahl, nous passons à l'Amérique des années soixante, plus précisément au sein d'un quartier noir de l'état d'Alabama, alors que la ségrégation vient de prendre fin quelques années avant. Un changement de contexte qui bizarrement ne se justifie pas spécialement dans l'intrigue. Quelques références au racisme sont esquissées, par exemple dans un échange entre la grand-mère et le maître d'hôtel lors de l'arrivée au Palace. Mais sans tenir une place significative dans le métrage. Nous perdons par contre l'aspect british, notamment sa société de classe rigoureuse et son attachement d'alors aux châtiments corporels, qui apportait un sel particulier à la précédente version, LES SORCIÈRES.

La première partie de SACRÉES SORCIÈRES, avant l'arrivée au grand hôtel, reste néanmoins réussie, créant une alchimie et une entente entre la grand-mère et son petit-fils traversant le même deuil. Le métrage ne montre vraiment ses faiblesses qu'à l'arrivée dans l'établissement de luxe, bizarrement peu fréquenté.

La scène cruciale de la révélation des sorcières s'avère un échec redoutable. Trop balourd pour manier l'humour noir, trop obnubilé par ses effets spéciaux pour doser sa direction d'acteurs, Zemeckis inflige une séquence lourde, faisant voler et se métamorphoser ses sorcières, voyant la Grande Sorcière balancer dans les airs un pupitre en bois massif, voire une estrade entière sous le coup de la colère, ou se voyant exagérément déformée par un sourire monstrueux très numérique. Dès cette séquence, Anne Hathaway, grimaçante, hurlante, ne s'avère pas à la hauteur. LES SORCIÈRES de Nicolas Roeg n'est pas un film parfait, mais il a les trucages imaginatifs du studio de Jim Henson, ainsi que l'interprétation charismatique et parfaitement savoureuse d'Anjelica Huston en Grande Sorcière. Dans SACRÉES SORCIÈRES, nous restons dans l'évidence, la lourdeur, Zemeckis n'utilisant que des moyens grossiers pour restituer la dimension horrifique de l'histoire.

Il en ressort un film peu subtil. La démonstration sur la cruauté et la malveillance dont peuvent être victimes les enfants de la part des adultes ne passe pas. Il s'agit pourtant d'un élément clé des œuvres de Dahl, que ce soit à travers le personnage ambigu de Willy Wonka ou les malheurs de MATILDA persécutée par ses parents et son école. Ici, les sorcières et leur meneuse sont trop bizarres, trop difformes et excentriques, trop monstrueuses, pour évoquer des êtres humains, ce qui amoindrit, voire annule la noirceur sarcastique de la fable de Roald Dahl. SACRÉES SORCIÈRES ne constitue plus qu'un spectacle familial au propos creux, balisé et sans surprise, prétexte à des scènes à effets spéciaux grandiloquentes et dénuées de fond.

Robert Zemeckis, spécialiste et pionnier du cinéma à effets spéciaux depuis QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ? et autres LA MORT VOUS VA SI BIEN, se rattrape en partie une fois le petit héros changé en souris par les méchantes sorcières. La virtuosité et l'originalité des cadrages et de la mise en scène de certaines séquences, accompagnées d'une musique très classiquement symphonique du complice Alan Silvestri, donnent lieu à des moments de suspense et de poursuite entraînants, employant avec astuce les décors, la profondeur de l'image et les écarts d'échelle. Sympathique... Mais insuffisant néanmoins, et affligé d'un bouquet final à nouveau très lourd.

SACRÉES SORCIÈRES, malgré quelques moments d'invention et une capacité à interdire l'ennui, laisse sur un sentiment mitigé, creux. Malgré une volonté de coller à la lettre de l'ouvrage de Roald Dahl (notamment avec une fin plus fidèle à l'ouvrage d'origine que LES SORCIÈRES), il en trahit le fond et ressort comme une œuvre affaiblie par des décisions artistiques discutables. Mal accueilli par la critique, bousculé par les temps chaotiques du Covid 19, SACRÉES SORCIÈRES atterrit directement sur le service de streaming HBO Max aux États Unis, et même en France ne sort qu'en vidéo à la demande.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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