Header Critique : DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES (DRACULA PRINCE OF DARKNESS)

Critique du film
DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES 1966

DRACULA PRINCE OF DARKNESS 

Charles et Alan Kent, deux frères, voyagent en touristes avec leurs épouses dans les Carpates. Malgré les avertissements d'un étrange moine, ils se rendent dans un château isolé, celui du défunt comte Dracula !

Au début des années soixante, la compagnie britannique Hammer, forte du succès de ses nombreuses productions d'épouvante comme FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! ou LE CAUCHEMAR DE DRACULA, diversifie sa production en tournant des thrillers et des films de flibustiers. Les tentatives nouvelles d'aborder d'autres monstres classiques ne rencontrent pas le succès escompté (LA NUIT DU LOUP-GAROU, LE FANTÔME DE L'OPÉRA). La firme revient alors à ses fondamentaux avec LE BAISER DU VAMPIRE et L'EMPREINTE DE FRANKENSTEIN, mais le soufflé retombe : il manque en effet quelques éléments forts des succès de la fin des années cinquante, tels l'acteur Christopher Lee ou le réalisateur Terence Fisher dont les collaborations avec la Hammer se font épisodiques.

En 1965 toutefois, la Hammer obtient des financements de Warner pour le marché anglais et de Twentieth Century Fox pour le marché US. Amorcé par le thriller psychologique réussi CONFESSION A UN CADAVRE, avec Bette Davis en vedette, ce partenariat relance la Hammer jusqu'en 1969, lui donnant un second souffle.

La Hammer se remet à produire massivement des œuvres d'épouvante gothique ainsi que quelques films d'aventures exotiques. Elle ressort de ses cartons des valeurs sûres : le professeur Frankenstein (avec FRANKENSTEIN CRÉA LA FEMME de Terence Fisher), le professeur Quatermass (LE MONSTRE de Val Guest) et bien entendu le comte Dracula.

En effet, la Hammer n'a alors consacré qu'un seul film au fameux vampire : LE CAUCHEMAR DE DRACULA de Terence Fisher, énorme succès. La firme ne lui donne pas de vrai successeur avant 1966. A cela, il y a plusieurs raisons. D'abord LA REVANCHE DE FRANKENSTEIN de 1958, suite directe de FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ !, connaît des résultats commerciaux décevants. Les dirigeants de la Hammer se méfient alors des suites.

Ils proposent LES MAÎTRESSES DE DRACULA de 1960, mais il s'agit d'une fausse suite. Si nous y retrouvons Van Helsing (toujours interprété par Peter Cushing), nous n'y rencontrons aucun comte Dracula malgré le titre ! La Hammer fait encore un film de vampires avec LE BAISER DU VAMPIRE de 1964 : toujours pas de Dracula en vue, cette fois pour des raisons contractuelles. Universal refuse de laisser la Hammer utiliser ce personnage dont elle détient les droits. De plus, l'acteur Christopher Lee renâcle à reprendre la cape du vampire mythique, de peur de se voir enfermer dans le rôle.

Après sept ans d'absence, DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES s'annonce donc comme le grand retour du comte Dracula, comme la première grande production de la Hammer avec ses nouveaux partenaires après le coup d'essai fructueux de CONFESSION A UN CADAVRE, gros succès aux États-Unis

DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES est tourné en cinémascope et la Hammer construit pour l'occasion un nouveau décor pour l'extérieur du château du comte. On réunit à nouveau l'équipe ayant fait le succès du CAUCHEMAR DE DRACULA : Terence Fisher se charge de la réalisation, James Bernard compose la musique, Jimmy Sangster rédige le scénario et Bernard Robinson se charge de la direction artistique. Toutefois, le chef-opérateur surdoué Jack Asher, progressivement écarté des productions Hammer au cours des années soixante, cède la place à Michael Reed.

Malgré tous les bons auspices, DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES ne se fait pas sans mal. Christopher Lee, à qui la Hammer a versé des salaires ridiculement bas pour FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! et LE CAUCHEMAR DE DRACULA, est maintenant une vedette de l'épouvante. Le film ne pouvant se faire sans lui, il exige une paie par jour de tournage. Le scénario se voit remanié en profondeur afin de limiter ses apparitions. Fisher et Lee n'étant pas satisfaits par les dialogues de Dracula, ils décident que le vampire, déjà peu bavard dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA, reste cette fois muet afin d'être encore plus inquiétant ! C'en est trop pour le scénariste Jimmy Sangster qui exige que son nom soit remplacé au générique par un pseudonyme non identifiable : John Sansom.

La rédaction d'un tel script n'a rien d'évident. Le prologue, qui nous propose de revoir la spectaculaire destruction du vampire à la fin du CAUCHEMAR DE DRACULA, indique qu'il s'agit d'une suite directe, se déroulant dix ans plus tard. Il n'est pas possible de reprendre le canevas du roman « Dracula » de Bram Stoker puisqu'il a déjà servi dans le premier volet. Mais il faut tout de même satisfaire le public en lui offrant les éléments d'un bon film de vampires. Il faut aussi lui proposer des surprises et des nouveautés pour lui faire peur. Bref, on cherche la quadrature du cercle ! Sans doute est-ce là que se situent les problèmes de ce scénario, qui aligne les clichés du film de vampires, parfois avec ironie.

Cette fois-ci, l'action se déroule intégralement dans les Carpates et Dracula reste dans les environs de son château, sans chercher à s'installer dans une grande ville. L'intrigue se déroule entièrement dans un environnement rural. Nous y rencontrons évidemment un chasseur de vampires. Il ne s'agit pas de Van Helsing / Peter Cushing, mais d'un moine nomade, connaisseur des secrets occultes et des créatures de la nuit. Interprété par Andrew Keir, ce personnage truculent et mémorable a tout pour dynamiser le récit. Hélas, le script l'éloigne rapidement de l'action, et il n'intervient vraiment qu'à la toute fin de l'histoire.

Pendant la plus grande part du récit, nous suivons les aventures de quatre touristes britanniques se promenant dans les Carpates. Ils s'installent dans le château de Dracula et deviennent les proies du vampire et de ses serviteurs. Cette partie, la plus faible du film, nous décrit les psychologies peu passionnantes de ses quatre personnages, victimes passives, incapables d'être des adversaires efficaces et crédibles contre les forces des ténèbres.

Du côté des méchants, nous retrouvons évidemment le comte Dracula. Ses apparitions sont rares (c'était déjà le cas dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA). Plus grave, elles arrivent trop tard dans le métrage; Certes, Fisher s'amuse à jouer avec le spectateur impatient de retrouver Dracula (une ombre semble annoncer son arrivée dans la salle à manger, mais ce n'est que le majordome qui apparaît !).

Mais le fait est que le premier tiers du récit, sans la présence de Dracula, s'avère fastidieux. Pour compenser la rareté de ses apparitions, Dracula se fait aider par des domestiques aussi sinistres que pittoresques : Klove, un valet poussiéreux, dont la grande silhouette sinistre évoque un peu Boris Karloff ; et Ludwig, un simple d'esprit enfermé dans un monastère et dévorant des mouches, à la manière de Renfield dans le roman de Bram Stoker. Ces deux personnages, plus amusants que terrifiants, ne rehaussent pas le prestige de leur maître. Dracula s'entoure bien mal pour accomplir ses projets maléfiques ! Certaines séquences sentent le rabâchage : lorsque Christopher Lee et Barbara Shelley se disputent comme des fauves une victime, nous pensons à une fameuse séquence semblable dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA.

Malgré tous les défauts de ce scénario bancal (surtout comparé à la mécanique précise et implacable du CAUCHEMAR DE DRACULA), Terence Fisher sauve les meubles et réussit quelques prodigieux tours de force. Ainsi, la résurrection de Dracula est une scène sanglante et spectaculaire, aux effets spéciaux réussis. La mise à mort de la vampire interprétée par Barbara Shelley est aussi très éprouvante. Enfin, la destruction de Dracula dans le lac gelé est extraordinaire, notamment grâce aux splendides décors et aux trucages impeccables : les plans où la cape rouge de Dracula se fait prendre dans la glace, la disparition de son visage cadavérique sous l'eau pendant le générique de fin, sont des moments gothiques inoubliables.

La beauté des décors et des costumes, l'élégance de la photographie (particulièrement les tons ocres et verts de la forêt automnale) magnifiée par un splendide cinémascope, la musique puissante et solennelle de James Bernard et l'interprétation remarquable de Keir, Shelley et Christopher Lee tirent DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES vers le haut. Nous retrouvons l'atmosphère Hammer chère aux amateurs d'épouvante gothique. La seconde moitié du film trouve son rythme, Fisher et son équipe réussissent de forts belles séquences. Hélas, il s'agit du dernier film de vampires qu'il réalise.

Curieusement, la Hammer ne réalise plus de Dracula pendant deux ans. Pourtant, quand sa collaboration avec la 20th Century Fox arrive à son terme, elle invoque à nouveau le prince des ténèbres : ce sera DRACULA ET LES FEMMES de 1968, le plus gros succès de cette série de Dracula avec Christopher Lee. Mais, sorti la même année que LA NUIT DES MORTS-VIVANTS et ROSEMARY'S BABY, il trahit déjà le décalage entre les vieilles ficelles de la Hammer et le cinéma d'épouvante à venir...

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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