Header Critique : TOMBE DE LIGEIA, LA (TOMB OF LIGEIA)

Critique du film
LA TOMBE DE LIGEIA 1964

TOMB OF LIGEIA 

Sorti en 1964, LA TOMBE DE LIGEIA est le huitième et dernier film réalisé par Roger Corman d'après les écrits d'Edgar Poe pour la firme AIP. Les précédents titres de ce cycle étant LA CHUTE DE LA MAISON USHER de 1960, LA CHAMBRE DES TORTURES, L'ENTERRÉ VIVANT, L'EMPIRE DE LA TERREUR, LE CORBEAU, LA MALÉDICTION D'ARKHAM (affilié au cycle Poe bien que basé sur le roman «L'affaire Charles Dexter Ward» de Lovecraft) et LE MASQUE DE LA MORT ROUGE.

Contrairement aux œuvres précédentes, LE MASQUE DE LA MORT ROUGE est tourné en Grande-Bretagne où les coûts de tournage s'avèrent inférieurs à ceux pratiqués aux USA. Ce film fonctionne assez bien auprès du public, mais ses résultats marquent un recul par rapport aux autres volets.

Bien que Corman se lasse de plus en plus de ce cycle, il remet le couvert pour LA TOMBE DE LIGEIA. Comme dans tous les Poe-Corman (à l'exception de L'ENTERRÉ VIVANT), Vincent Price tient le rôle principal, alors même que l'auteur du scénario Robert Towne le juge trop âgé. L'image de marque de cette saga est tellement associée à son acteur-vedette que l'AIP ne prend pas le risque de le remplacer.

Les sept précédents films ont été presque entièrement tournés en studio, et Corman décide ici de filmer de nombreuses séquences dans des extérieurs naturels. Il faut dire que la campagne anglaise se prête mieux au film gothique que les paysages californiens entourant Hollywood. Il emploie pour l'occasion Arthur Grant, alors chef-opérateur attitré de la firme Hammer. Le double-rôle de Ligeia et Rowena est tenu par Elizabeth Shepherd (qui faillit interpréter Mrs. Peel dans la série «CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR» à la place de Diana Rigg et que nous avons revue dans DAMIEN, LA MALÉDICTION II).

Verden Fell fait enterrer sa femme Ligeia dans le cimetière de l'abbaye abandonnée où il loge. Lors des funérailles, Fell déclare que malgré les apparences, son épouse est encore vivante. En effet, elle affirmait que les êtres ne meurent que parce qu'ils n'ont pas la volonté de refuser la mort. Elle disait que de son côté elle ne baisserait jamais les bras et refuserait de mourir.

Des années plus tard, la jeune lady Rowena se blesse au cours d'une partie de chasse à courre sur les terres de Verden. Il la recueille, la soigne et s'éprend d'elle. Il l'épouse, bien qu'il soit toujours obsédé par Ligeia. Mais le comportement de ce nouvel époux est insolite. Il ne passe pas ses nuit auprès de sa nouvelle épouse à la grande surprise de celle-ci. Rowena voit son sommeil hanté par des rêves étranges. En plus, un chat noir vivant dans la demeure semble la détester...

Évidemment, tout ce qui tourne autour de ce félin est un ajout provenant de la nouvelle «Le chat noir» et n'a pas de lien avec l'histoire «Ligeia» rédigée par Poe. Toutefois, LA TOMBE DE LIGEIA s'avère assez fidèle à sa source littéraire, tout du moins au cours de sa première moitié. Certes, le métrage développe nettement le personnage de Rowena, à peine esquissé chez Poe. Il insiste longuement sur la romance qu'elle partage avec Verden. Cette histoire d'amour se trouve remarquablement insérée dans le récit, grâce aux interprétations d'Elizabeth Shepherd et de Vincent Price, ce dernier étant égal à lui-même en héros Poe-ien, à la fois raffiné, macabre, hypersensible et maladif.

Elizabeth Shepherd donne beaucoup de finesse et d'intelligence à son personnage, alors que les femmes sont en général délaissées dans le cycle Poe-Corman. En effet, la présence écrasante de Vincent Price occulte souvent celle des ses partenaires du beau sexe. Qui plus est, tout le début de LA TOMBE DE LIGEIA est servi par de superbes scènes tournées dans de vastes extérieurs, notamment dans des ruines monumentales d'une abbaye du XVIème siècle. Les séquences de chasse à courre et leurs cavalcades sont de toute beauté. Elles nous changent des décors de studios qui devenaient répétitifs dans la série. La photographie, essentiellement tournée vers des tons sobres (gris, noirs, bruns, pourpre...) prend le contre-pied des films précédents, refusant de jouer sur les teintes vives et acidulées caractérisant LA CHUTE DE LA MAISON USHER et LE MASQUE DE LA MORT ROUGE. Cela ajoute une touche de finesse et de réalisme bienvenue.

Après une première moitié maîtrisée, Corman renoue avec certains défauts caractéristiques de son travail. L'intrigue se voit compliquée par une histoire d'hypnotisme inutile. Nous retrouvons une scène onirique gratuite (comme dans LA CHUTE DE LA MAISON USHER ou LE MASQUE DE LA MORT ROUGE), étayée de procédés faciles : musique étrange, filtres ostentatoires, cadrages bizarres, ralentis... La présence du chat noir se tient dans le cadre de ce récit mettant en jeu la réincarnation, mais elle donne lieu à des scènes de terreur balourdes, employant des procédés éventés à base de félin bondissant.

Le dénouement revient vers le contenu de la nouvelle. Corman y apporte une touche nécrophile très appuyée. Toutefois, cela reste confus et sent le déjà-vu par rapport aux autres films de la série. Ainsi, nous avons encore le droit à l'incendie classique de la demeure, avec toujours les mêmes plans d'effondrement de charpente filmés par Corman pour LA CHUTE DE LA MAISON USHER et réemployés maintes fois ensuite !

Globalement, LA TOMBE DE LIGEIA n'est pas un réel échec. Mais malgré un début prometteur, Corman y trahit une incapacité à se renouveler dans un genre qu'il a déjà beaucoup arpenté dans les années précédentes. Ce sera la dernière adaptation de Poe qu'il réalise, bien qu'il envisage un moment de tourner encore une transposition de «Le scarabée d'or».

Il s'intéresse par la suite à d'autres genres, comme les films sur la drogue ou les motards, avec LES ANGES SAUVAGES ou THE TRIP, petits titres d'exploitation qui pavent la route pour le classique générationnel EASY RIDER. Ou bien, dans la mouvance du succès de BONNIE & CLYDE, il se penche sur le  film de gangsters rétro, avec BLOODY MAMA par exemple.

LE BARON ROUGE de 1971, film de guerre tourné en partenariat avec United Artists, permet à Corman de réaliser un projet qui le passionne et lui offre un gros budget. Mais il est déçu par le manque de liberté qu'implique le travail avec une grande compagnie. Il renonce dès lors à la réalisation pour devenir le producteur de très nombreuses œuvres à petits budgets au sein des compagnies New World Pictures, Concorde Pictures... Il revient le temps d'un film à la réalisation avec LA RÉSURRECTION DE FRANKENSTEIN de 1990, interprété par John Hurt, qui mélange science-fiction et horreur gothique ; mais l'essai reste sans lendemain.

Vincent Price continue quant à lui une brillante carrière, notamment chez AIP. Nous le rencontrons dans LE GRAND INQUISITEUR, film-culte de Michael Reeves qui remet à la mode les inquisiteurs et autres chasseurs de sorcières ; L'ABOMINABLE DR. PHIBES de Robert Fuest à la stylisation Pop ; THÉÂTRE DE SANG aux côtés de Diana Rigg... Autant de titres qui mettent en valeur le jeu démesuré (et parfois ironique) de cette star de l'horreur. Toutefois, la nouvelle vague de films fantastiques des années 1970, marquée par les succès de L'EXORCISTE ou des DENTS DE LA MER ancrés dans leur réalité contemporaine, n'a guère d'emploi à proposer à cette star de l'épouvante gothique. Si bien qu'il apparaît de moins en moins au cinéma. Nous le retrouvons une nouvelle fois dans EDWARD AUX MAINS D'ARGENT de Tim Burton en 1990, ce réalisateur tirant un coup de chapeau au héros de son enfance. Vincent Price meurt peu après en 1993.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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