Header Critique : A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME (A MEIA-NOITE LEVAREI SUA ALMA)

Critique du film
A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME 1964

A MEIA-NOITE LEVAREI SUA ALMA 

Le fossoyeur José (surnomme Zé du cercueil par ses voisins) sème la terreur et la mort dans sa ville. Sa compagne étant stérile, il recherche la femme parfaite qui portera son enfant...

A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME est la première apparition du personnage Zé du cercueil, créé et interprété par le réalisateur brésilien José Mojica Marins. Né à Sao Paulo de parents espagnols, il grandit dans les salles de cinéma où travaille son père. Très tôt passionné du septième art, il tourne des courts-métrages en 16 mm dès les années 1940. Ses premiers longs-métrages sortent dans les années 1950, avec les drames SENTENCA DE DEUS et ASINA DO AVENTUREIRO : succès public, ce dernier est condamné par l'église. Marins tourne alors MEU DESTINO EM TUAS MANOS en 1963, œuvre édifiante sur la délinquance juvénile.

A la même époque, il tente de lancer la mode des romans-photos au Brésil, mais rencontre un cuisant échec. Qui plus est, le tournage de son film suivant, INFERNO CARNAL, se voit annulé après des mois de préparation à cause d'une maladie qui frappe Marins. Il fait alors un cauchemar dans lequel un homme en noir, son propre double, le traîne vers sa tombe ! Cela lui donne l'idée du personnage Zé du cercueil, et il tourne A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME, considéré en général comme le premier film d'épouvante brésilien ! Le cinéma fantastique gothique mondial étant alors à son apogée commerciale, en particulier en Angleterre, en Italie ou aux États Unis, le timing est impeccable.

Très influencé par les comics américains et les films d'épouvante hollywoodiens des années 1920-1930, Marins se lance à corps perdu dans ce tournage (il se bourre littéralement d'excitants pour ne jamais dormir), entouré d'une troupe de comédiens amateurs. Nivaldo Lima, qui joue Antonio, reviendra dans d'autres films de Marins, comme CETTE NUIT, JE M'INCARNERAI DANS TON CADAVRE en 1967.

Zé du cercueil n'est pas un fossoyeur comme les autres. Quand il rentre chez lui après un enterrement, il maudit les familles endeuillées et leurs jérémiades éplorées. Le jour du Vendredi Saint, alors que toute consommation de viande est proscrite chez les catholiques, il nargue une procession de fidèles en se régalant d'un gigot bien saignant ! Puis, il se rend à la taverne locale pour terroriser les habitants de son quartier qu'il considère comme une bande de lâches. Surtout, Zé veut un fils pour assurer la survie de son sang. Hélas, sa femme est stérile. Il la tue sans pitié et envisage de séduire Terezinha, la fiancée d'Antonio (que Zé considère comme un imbécile). Pour arriver à ses fins, Zé ne recule devant aucune brutalité : le bougre est porté sur le sadisme ! Une sorcière de la région l'avertit néanmoins : Zé devra payer ses méfaits...

A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME marque l'acte de naissance de Zé du cercueil, appelé à devenir un mythe de l'épouvante très populaire au Brésil. Le personnage de Zé frappe par sa cohérence. Barbu, vêtu de noir, il arbore des ongles longs et pointus à l'une de ses mains (dont il se sert pour énucléer un de ses ennemis). Élégant, il porte un costume noir et emprunte à Mandrake le Magicien (dont Marins avoue être un fan) son haut-de-forme et sa cape.

Zé a sa philosophie bien à lui. Étrangement pour un personnage lié au cinéma fantastique, il rejette toute forme de surnaturel. La religion catholique, le Diable, le vaudou... sont autant de superstitions et d'exploitations de l'ignorance humaine qu'il méprise. Fossoyeur habitué à côtoyer la mort dans sa réalité la plus crue, il ne croit qu'en une chose : le principe de la vie qui, selon lui, circule dans le sang. Seul le sang compte. Et la seule façon de contrer la mort est d'avoir des enfants et ainsi prolonger l'écoulement de son sang au-delà de la mort physique.

Refusant la peur de la mort et de Dieu, Zé croit en lui-même, en sa force. Il se veut supérieur aux troupeaux des faibles et des bigots. Tous les actes de sadisme dictés par son instinct lui sont permis. Ils doivent même être exécutés pour prouver que Zé est un homme libre. Ces actions d'une grande cruauté constituent l'essentiel des séquences horrifiques de A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME.

Doigts tranchés, yeux crevés, coups de fouet, araignées vénéneuses, viol... Avec une très visible jubilation, Zé met en œuvre son arsenal de la cruauté, écartant ainsi tout obstacle se dressant entre lui et son ultime projet : avoir un fils. Zé rappelle par bien des aspects le cruel aristocrate chasseur d'hommes de LA CHASSE DU COMTE ZAROFF.

Mais Zé n'est pas dénué d'ambiguïté. Un de ses passe-temps favoris consiste à narguer Dieu ou les forces surnaturelles. Ses actions et ses propos blasphématoires sont destinés à provoquer aussi bien les hommes croyants que Dieu lui-même. Une nuit d'orage, seul dans sa demeure, il agonise Dieu d'injures, lui reprochant d'être une force impuissante, incapable d'infliger des punitions terrestres.

De même, après qu'une sorcière le met en garde contre la vengeance des esprits, Zé se rend dans un cimetière pour injurier les morts et se réjouir bruyamment qu'ils ne sortiront jamais de leurs tombes. Puisqu'après la mort, il n'y a rien... Les blasphèmes et les crimes commis par Zé sont autant des mises à l'épreuve de ses théories sur la liberté qu'une sollicitation du surnaturel, une tentative de pousser Dieu à se manifester pour connaître la certitude de son existence.

Au-delà de ses idées cohérentes et de ses scènes de sadisme et de blasphème culottées, A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME se distingue par ses effets de terreur fantastiques, particulièrement dans son final. Comme dans VAMPYR de Dreyer ou ACCATTONE de Pasolini, Zé assiste en spectateur à ses propres funérailles. Il se voit traqué par toutes sortes de spectres, au rythme d'une bande-son créative mêlant mélopées macabres, bruits de coups et chœur de hurlements.

Certes, A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME n'est pas un film parfait. Les conditions techniques précaires de sa réalisation restent perceptibles à travers des trucages naïfs (fondus enchaînés, grattage de la pellicule...). De même, quelques passages sont un peu lents et faibles, ce qui aboutit à un résultat parfois inégal.

Mais A MINUIT, J'EMPORTERAI TON ÂME reste un film passionnant, original, plein de vivacité. Porté par un José Mojica Marins possédé par son rôle, il se permet toutes les provocations avec une énergie et une audace encore efficaces presque soixante ans après sa sortie ! Dans les régions du Brésil où sa distribution sera autorisée, cette œuvre connaît un certain succès, ce qui encourage José Mojica Marins à lui donner une suite avec CETTE NUIT, JE M'INCARNERAI DANS TON CADAVRE.

Le personnage réapparaît encore, avec entre autres, O ESTRANHO MUNDO DE ZE DO CAIXAO (LE MONDE ÉTRANGE DE ZÉ DU CERCUEIL) ou O EXORCISMO NEGRO. Puis il est décliné sur divers supports (disques, télévision, bandes dessinées...). Hélas, à la fin des années 1970, le cinéma brésilien sombre dans la crise. Ayant mal géré ses affaires, José Mojica Marins se retrouve contraint, pour survivre, à tourner des films pornos. Si Zé a été remarqué en Europe (Marins est invité à des festivals en Espagne et en France au début des années 1970), les USA le découvrent au début des années 1990, quand ses œuvres sont éditées en VHS. José Mojica Marins devient alors lentement, mais sûrement, un des plus célèbres représentants du cinéma d'épouvante d'Amérique du Sud.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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