Header Critique : TROIS VISAGES DE LA PEUR, LES (I TRE VOLTI DELLA PAURA)

Critique du film
LES TROIS VISAGES DE LA PEUR 1963

I TRE VOLTI DELLA PAURA 

C'est juste après LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP, prototype du genre Giallo, que Mario Bava se penche sur LES TROIS VISAGES DE LA PEUR. Il s'agit de son premier film d'horreur au sens strict du terme depuis LE MASQUE DU DÉMON. Malgré le succès de ce dernier, il faut donc attendre trois ans, durant lesquels Mario Bava a le temps de réaliser cinq films, avant qu'il revienne à l'épouvante.

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR est un film à sketchs, genre que AIP, son studio américain coproducteur, a déjà approché peu avant avec L'EMPIRE DE LA TERREUR de Roger Corman. Le film à sketchs en général est en vogue en Italie au début des années 60 : citons BOCCACE 70 en 1962, réalisé entre autres par les géants du cinéma italien Luchino Visconti, Federico Fellini et Vittorio De Sica ; ou bien ROGOPAG contenant des épisodes de Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini et Roberto Rossellini

Le studio AIP amène dans ses bagages Boris Karloff, star de l'épouvante hollywoodienne faisant office de Monsieur Loyal. A la même époque, il tient cette fonction de présentateur à la télévision, dans la série angoissante THRILLER, à la manière d'Hitchcock pour « Alfred Hitchcock présente ». 

Boris Karloff, déjà âgé, tombe malade durant le tournage des TROIS VISAGES DE LA PEUR dont il ne gardera pas un bon souvenir. Coproduction française oblige, nous retrouvons des comédiennes telles que Jacqueline Pierreux et notre Michèle Mercier nationale, un an avant ANGELIQUE, MARQUISE DES ANGES.

Le premier sketch, « Le téléphone », met en vedette les déshabillés de Michèle Mercier et adapte une œuvre de F.G. Snyder (et non de Maupassant, comme l'indique faussement le générique français). 

Un soir, alors qu'elle compte se mettre au lit, une jeune femme se trouve harcelée par les coups de téléphone d'un sadique qui la menace de mort. Elle appelle alors une amie afin qu'elle lui tienne compagnie pendant la nuit... Le début astucieux du récit évoque clairement une situation angoissante, fort bien exploitée plus tard par TERREUR SUR LA LIGNE de 1979, puis dans SCREAM de Wes Craven

Surtout, ce sketch fait avant tout penser à un petit Giallo, avec son goût prononcé pour l'érotisme et les particularités sexuelles (voyeurisme, sadisme, fétichisme, homosexualité... se bousculent en trente minutes). Étrangleurs et coups de couteau sont aussi de la fête. Certes, le récit manque un peu de densité, mais il comprend des passages efficaces, notamment son rebondissement final à l'humour noir, caractéristique de l'esprit grinçant de Mario Bava.

Puis, nous passons à « Les Wurdalak », adaptation d'une histoire de Tolstoï avec Boris Karloff en vedette. Au XIXème siècle, en Russie, un jeune voyageur se réfugie dans une maison occupée par une famille inquiète. Ces gens sont terrorisés par les Wurdalak, créatures nocturnes à forme humaine se nourrissant de sang humain... 

Il s'agit d'un récit de vampires gothique, dans la tradition du MASQUE DU DÉMON. Comme dans ce dernier, Bava évite les clichés du cinéma anglo-saxon vus dans DRACULA et LE CAUCHEMAR DE DRACULA. Vous ne trouvez pas dans « Les Wurdalak » de dentiers proéminents, de châteaux poussiéreux, de smokings noirs, de cape majestueuse, de chauve-souris ou de chevelures gominées. Karloff s'y montre savoureux, les décors et éclairages sont d'une beauté à couper le souffle. Si nous regrettons que le récit soit prévisible et tire en longueur, nous nous régalons de séquences inoubliables : l'enfant gémissant à la porte de la maison ; la poursuite à cheval ; les vampires aux visages bleuis par un savant jeu de lumières s'avançant vers Svendka...

Le dernier sketch, « La goutte d'eau », théoriquement adapté d'un texte de Tchekhov, est le passage le plus fameux des TROIS VISAGES DE LA PEUR. Une jeune infirmière, chargée d'habiller le corps d'une aristocrate fraîchement décédée, lui subtilise une bague de valeur. En rentrant chez elle, quelque chose d'étrange se produit... 

Ce segment offre une impressionnante tranche d'horreur pure. S'appuyant sur un argument très simple, Mario Bava se concentre sur sa mise en valeur par des trouvailles inouïes en matière d'éclairage, de décor et de montage. Signalons au passage que le monteur du film, Mario Serandrei, est une très grande personnalité du cinéma italien d'après-guerre, collaborateur de Fellini, Riccardo Freda, Francesco Rosi, Pontecorvo, Margheriti... Les deux réalisateurs avec lesquels il collabore avec le plus de fidélité sont Luchino Visconti et Mario Bava (il est ainsi crédité sur 7 films de ce dernier). 

Stigmatisant le sordide appât du gain, comme dans ses SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN et LA BAIE SANGLANTE, Bava propose une inoubliable et grimaçante apparition fantomatique, incarnation du sentiment de culpabilité. Nerveux et impressionnant, baignant dans une incroyable atmosphère cauchemardesque, « La goutte d'eau » mérite de figurer aux côtés du MASQUE DU DÉMON et LISA ET LE DIABLE parmi les plus belles réussites de son réalisateur.

Les sketchs des TROIS VISAGES DE LA PEUR ont en commun un splendide et singulier travail sur les éclairages et les décors, trait récurent de l’œuvre de Mario Bava. Ainsi les décors, même dans « Le téléphone » censé se dérouler dans un cadre réaliste, se composent d'éléments de provenances diverses, de meubles, de bibelots et d'ornements de toutes époques, assemblés en dépit de la logique. C'est particulièrement évident dans l'appartement de la comtesse de « La goutte d'eau », où les époques de l'histoire de l'Art se mêlent d'une manière artificielle. Comme dans le magasin d'antiquités de SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN , le château néo-gothique de BARON VAMPIRE et le palais de LISA ET LE DIABLE , nous arpentons un lieu étrange, entre musée délirant et coulisses d'un invraisemblable théâtre encombré d'accessoires baroques. 

L'aspect fantastique de cet environnement est encore mis en valeur par le travail chromatique irréaliste de Bava, que ce soit dans le choix des couleurs des objets eux-mêmes (le téléphone rouge vif du  « Téléphone ») ou les hallucinants éclairages verts, bleus, rouges et pourpres qui affirment encore l'aspect factice des univers dans lesquels se déroulent ces récits. 

Le final, qui n'apparaît pas sur toutes les copies, nous révèle, par un travelling arrière, Karloff ricanant, chevauchant un faux cheval de cinéma agité par des techniciens, tandis que des accessoiristes font passer des branches devant la caméra dans une ronde étonnante. Cette mise en abyme, aussi humoristique que troublante, confirme ce goût du factice, de l'invention exubérante et invraisemblable qui caractérise le style de Bava dans ses meilleures œuvres. Il n'est pas étonnant que ses films grouillent de "faux" personnages : mannequins, armures et poupées créent l'illusion de présences abstraites, artificielles et inquiétantes.

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR constitue un très bon film de Bava, proposant trois sketchs de qualité (dont un chef-d’œuvre) qui permettent d'appréhender l'aspect polymorphe de son travail ainsi que l'unité stylistique qui le sous-tend. Il s'agit d'une très bonne introduction à l’œuvre de ce réalisateur. 

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR constitue cependant une relative déception commerciale, ne renouvelant pas le succès du MASQUE DU DÉMON. Néanmoins, il reste dans les mémoires au moins pour son titre anglophone. En effet, à la fin des années soixante, des jeunes musiciens de Birmingham s'en inspirent pour baptiser leur groupe, leur premier album et une de leur chanson les plus fameuse : Black Sabbath !

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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