Header Critique : CHAMBRE DES TORTURES, LA / CHAMBRE DES SUPPLICES, LA (THE PIT AND THE PENDULUM)

Critique du film
LA CHAMBRE DES TORTURES, LA 1961

THE PIT AND THE PENDULUM 

En 1960, LA CHUTE DE LA MAISON USHER par Roger Corman connaît un gros succès. Tourné pour 200 000 dollars, le film en rapporte plus d'un million au cours de sa première exploitation. C'est un grand soulagement pour sa compagnie productrice, l'AIP, qui avait pris un gros risque avec ce film. Ses dirigeants réclament ensuite à Corman une nouvelle adaptation d'Edgar Poe. Ce dernier pense à transcrire «Le masque de la mort rouge», mais sa vision est trop proche du SEPTIÈME SCEAU, le chef-d’œuvre d'Ingmar Bergman qui a beaucoup fait parler de lui à la fin des années 1950. Corman se reporte alors sur «Le puits et le pendule» pour sa seconde transposition des œuvres d'Edgar Allan Poe. En France, le film sortira sous le titre LA CHAMBRE DES TORTURES.

Avant ce tournage, Corman se change les idées en dirigeant un petit film de guerre (SKI TROOP ATTACK) et un péplum (ATLAS, filmé en Grèce : le producteur local ayant fait faillite, il est tourné avec des moyens ridicules). Pour LA CHAMBRE DES TORTURES, Corman réunit la même équipe que pour LA CHUTE DE LA MAISON USHER. Richard Matheson rédige le scénario, Daniel Haller se charge des décors, Floyd Crosby est chef-opérateur et Les Baxter compose la musique. Les moyens sont les mêmes : deux semaines de tournage, 200 000 dollars, CinémaScope et couleurs.

Vincent Price tient à nouveau le rôle principal. Ici, il est Nicholas Medina, fils d'un serviteur ultra-zélé de l'Inquisition Espagnole. A ses côtés, nous retrouvons Barbara Steele, actrice d'origine irlandaise révélée dans le film italien LE MASQUE DU DÉMON, distribué aux USA avec un très grand succès par AIP. Nous reconnaissons aussi Antony Carbone, habitué du cinéma de Roger Corman, déjà croisé dans UN BAQUET DE SANG et LAST WOMAN ON EARTH.

Au XVIème siècle, en Espagne, Nicholas Medina épouse la britannique Elisabeth Barnard. Nicholas étant le fils d'un redoutable bourreau de l'Inquisition, les caves lugubres du château familial regorgent d'instruments de tortures qu'Elisabeth se complaît à observer morbidement. Un jour, elle est retrouvée morte de peur ! Des mois plus tard, son frère Francis Barnard arrive de Grande-Bretagne pour mener son enquête. Il se montre suspicieux envers Nicholas, tandis que des événements étranges indiquent que l'âme d'Elisabeth hanterait la demeure. Nicholas confesse qu'il craint qu'on ait enterré sa femme encore vivante, dans un état cataleptique...

La géniale nouvelle « Le puits et le pendule » d'Edgar Allan Poe ne se prête pas à une adaptation sous forme d'un long-métrage. Dans ce texte de quelques pages, des bourreaux invisibles infligent à un personnage enfermé dans les ténèbres des supplices d'une cruauté hallucinante. L'instrument de torture le plus fameux y est le "pendule", énorme lame se balançant de droite à gauche, décrivant une portion de cercle, descendant régulièrement de quelques centimètres vers sa victime attachée au sol, de façon à la couper en deux, petit à petit, au niveau de l'aine.

Corman et Matheson n'ont retenu des éléments de la nouvelle que pour le dernier quart d'heure du film. La première heure se compose d'une intrigue inspirée par LA CHUTE DE LA MAISON USHER. Dans les deux cas, la hantise de l'enterrement vivant, chère à Edgar Poe, domine l'histoire. Cet enjeu revient même à trois reprises dans LA CHAMBRE DES TORTURES !

Il s'y superpose une machination rappelant SUEURS FROIDES de Hitchcock. Des éléments psychanalytiques et psychiatriques rentrent en jeu : culpabilité, auto-punition, traumatisme enfantin... Tout cela est construit habilement et, contrairement à LA CHUTE DE LA MAISON USHER, n'aboutit pas à une lourde séquence onirique. Nous nous étonnons néanmoins de voir des Espagnols de la Renaissance parler avec aisance de notions freudiennes comme l'inconscient ou l'auto-châtiment... De plus, certains passages affectent une lenteur donnant une impression de remplissage (l'expédition de Nicholas seul dans les caves).

Ici, la réussite est avant tout plastique. Les décors de Daniel Haller, dont certains éléments sont d'habiles remplois de LA CHUTE DE LA MAISON USHER, sont magnifiques. La vaste crypte ou la réserve des vieux instruments de tortures sont des sommets du décorum gothique. Des matte painting superbes sont utilisées avec beaucoup de talent (les extérieurs du château notamment). Le plus spectaculaire reste la chambre du "Puits" ("fosse" serait plus approprié pour LA CHAMBRE DES TORTURES) et du "Pendule". Combinant une magnifique restitution du mécanisme démoniaque inventé par Poe et un splendide matte painting, cette sinistre pièce souterraine accueille le clou du film : son spectaculaire et fameux final.

Le terrible pendule s'active au gré d'une séquence d'une brutalité et d'une efficacité peu communes, surtout dans les films de Corman d'après Edgar Poe, au rythme habituellement plus languide. Les spectateurs s'accrochent aux accoudoirs de leurs fauteuils à chaque passage de la redoutable lame au-dessus de sa victime potentielle, par le truchement d'un montage et d'une bande-son adéquats. Pour l'anecdote, Corman, trouvant le balancement de son pendule trop lent à la prise de vue, l'accélère en post-production en retirant une image sur deux. Dans cette scène, nous regrettons juste quelques effets psychédéliques (couleurs, déformations) qui amoindrissent son impact.

Un autre atout de LA CHAMBRE DES TORTURES est indéniablement la présence de Vincent Price, nous rejouant un personnage proche de Roderick Usher, en frisant parfois le cabotinage. Fragile, délicat, en permanence à deux doigts de sombrer dans la folie, Nicholas est un individu pathétique, si bien que l'acharnement de Francis à son encontre semble même injuste. Tous les autres comédiens sont irréprochables. Tout au plus aurions nous aimé voir plus Barbara Steele, toujours impeccable.

LA CHAMBRE DES TORTURES reste un régal pour ses acteurs, sa superbe ambiance fantastique, sa magnifique photographie en cinémascope et en couleurs, ainsi que ses somptueux décors. Il connaît un très gros succès, encore plus important que LA CHUTE DE LA MAISON USHER. Corman, se plaignant de ne pas toucher suffisamment d'argent, décide de faire son adaptation suivante de Poe pour Pathé America, sans AIP. Mais cette dernière réussit à racheter l'affaire et L'ENTERRÉ VIVANT, le troisième Poe-Corman, sera bien un film AIP !

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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