Header Critique : RENNE BLANC, LE (VALKOINEN PEURA)

Critique du film et du DVD Zone 2
LE RENNE BLANC 1952

VALKOINEN PEURA 

En pays Same finlandais, Pirita (Mirjami Kurosmanen) est une jeune femme mariée récemment à Aslak (Kalervo Nissilä), un chasseur de renne. Délaissée, elle fait appel à Tsalku-Nilla (Arvo Lehesmaa), un chamane, afin de trouver un regain d'amour. Après avoir sacrifié une jeune renne au Dieu de Pierre, elle se transforme en renne blanc vampire, attaquant les chasseurs isolés.

LE RENNE BLANC demeure depuis près de soixante ans un métrage assez unique. Un film fantastique finnois inspiré d'une légende same réalisé dans les années 50, il n'y en a pas des masses. Qui plus est récompensé au Festival de Cannes par Jean Cocteau d'un éphémère «Prix du film Légendaire» en 1953. Au passage, il est intéressant de noter que la notion de «Lapon» désignant le peuple Same (itinérant entre la Norvège, La Suède et la Finlande) est considéré par les concernés comme un terme peu flatteur. Il s'agit donc du peuple «Sami», ou «Same» en traduction littérale.

Le début de l'oeuvre est assez déroutant : on assiste à une complainte chantée, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. On comprend petit à petit que ce passage raconte l'arrivée au monde de Pirita, jusqu'à une course de traîneau faisant office de joute amoureuse entre elle et Aslak. La fiction semble faire alors son chemin, mais la caméra d'Erik Blomberg prend des accents de documentaire de manière régulière, tant sur les us et coutumes des Sames que sur l'environnement filmé... Ce n'est qu'avec les premiers émois de Pirita que le film prend réellement le pas sur le reste.

LE RENNE BLANC trouve un vrai chemin d'originalité dans la narration choisie. Très peu de dialogues, le cinéaste choisissant de faire passer les émotions et l'action uniquement par des images très évocatrices. On sent un certain manque de moyen et on peut imaginer les conditions délicates dans lesquelles le film a été tourné en extérieurs. Les transformations en renne ne sont jamais montrées (on voit l'actrice simuler un saut évoquant une transformation), mais là ne se situe pas l'intérêt. La poésie des lieux, le ton féerique employé coïncide avec une imagerie inhabituelle. Une sorte de renversement de l'ordre des choses. En effet, un renne attirant les chasseurs pour mieux les tuer afin de se repaître de leur sang à la manière d'un vampire tel que nous en connaissons la mythologie, il y a de quoi surprendre !

Pas d'horreur à proprement parlé. Le cinéaste et ses acteurs restent sur un terrain privilégiant l'atmosphère fantastique et fantasmagorique, ainsi que la symbolique cyclique. Pirita est une sorcière de nature délaissée. Elle passe un marché avec un Dieu de Pierre qui finira par la dépasser. Toutefois, le destin-conte de Pirita n'est pas présenté sous un angle purement moral. On pourra y voir un relationnel fort avec la nature, la rudesse de la vie et la nature féminine confrontée à la solitude, les forces de la nature qui dépassent l'entendement, les étranges soleils de minuit... Les 65 minutes du film offrent une richesse d'interprétation et une différence narrative avec le cinéma européen et américain des années 50, et même bien plus tard, quant à la complexité des liens entre nature et culture spirituelle.

LE RENNE BLANC n'obéit qu'à peu de règles de progression dramatique auxquelles les spectateurs français sont habitués. Il opte pour une représentation d'un tableau de femme à fort caractère couplé à une mythologie scandinave protéiforme (sorcellerie, métamorphoses animales, prééminence de la nature...). Les métamorphes (hors loups-garous) n'apparaissent en effet que très peu dans le cinéma de manière générale (pour rappel, les derniers avatars métamorphes sont dans la série TRUE BLOOD, sans les oripeaux de notion de mal. La mythologie de chasse à la sorcière (à lier à la territorialité de la chasse au renne) vient se greffer avec la seule possibilité de s'en débarrasser comme étant de les frapper d'une arme blanche.

La nature réelle de Pirita prend son essor à la visite au chamane (à l'issue du premier tier du film). La séquence avec le tambour donne un caractère quasi diabolique à la démarche de la jeune femme. Des éclairages progressifs aveuglent son visage, les flammes grandissent, le regard effrayé du chamane : son pouvoir est réel. Mirjami Kurosmanen (également co-scénariste) donne une interprétation toute en finesse à une Pirita déchirée mais bien consciente de son emprise sur les hommes, sa dépendance vis-à-vis d'Aslak et son propre chemin de misère quant à la malédiction qu'elle subit. Un jeu d'actrice subtil aux regards fort et sûrs. Et même inquiétante lorsque l'on sent qu'elle va s'attaquer au chasseur et que sa bouche entr'ouverte laisse apparaître des canines proéminentes !

Le cinéaste ne produit pas que l'emphase sur l'étrange, il donne à Pirita un caractère aussi merveilleux qu'angélique. Dans l'église, Pirita est photographiée au centre de l'écran, couverte d'un bonnet blanc immaculé alors qu'elle se trouve chassée comme sorcière. On notera d'ailleurs la netteté des gros plans sur l'actrice principale, un soin tout particulier y a été d'évidence apporté. Jusqu'à la faire passer au dernier stade «animal» de son rôle, à savoir comme le renne, lécher ses propres plaies et lui faire adopter dans sa forme humaine la démarche au ralenti... Une vraie logique de mise en scène, cyclique dans sa construction et ses thématiques. Ceci dans les deux parties (début et fin) qui se répondent de manière symétrique mais inversée.

Le visuel joue une grande part dans ce côté hypnotique de la mise en scène. Les infinis paysages enneigés de la toundra de la Laponie, larges vallons blancs interrompus par quelques arbres gelés donnent plus à penser à des paysages d'un monde paralysé par le froid qu'à un pays où vivent quelques humains. Erik Blomberg, faisant également office de directeur de la photographie, réussit en ce sens des cadres magnifiques où le fantastique s'immisce insidieusement dans le quotidien. Lorsque Pirita en vient à implorer le Dieu de Pierre et sacrifier le jeune renne, par exemple. Le plan d'un couteau s'abattant sur l'animal puis un travelling avant en contre-plongée sur des bois de renne montés sur un rocher donne l'impression de la malédiction qui s'abat. Très réussi. Ce qui ne l'empêche pas par ailleurs de donner un rythme plutôt incroyable dans la spectaculaire course de traîneau en début de métrage. Caméra montée sur traîneau, à l'épaule, montage nerveux : le spectateur se trouve immergé dans la course !

La première apparition du renne blanc est elle aussi ingénieuse : à travers une image au contraste inversé et l'utilisation d'un ralenti, le renne traverse l'écran comme une sorte de fantôme, un rêve éveillé dans un cimetière de sacrifiés du passé. Le surnaturel fait ainsi irruption à la fois dans la narration, dans la représentation visuelle de cette légende et jusqu'au support filmique même.

On pourra reprocher quelques panoramiques circulaires bien inutiles, tout comme certaines séquences de glisse qui font office de couleur locale/remplissage du métrage. Mais il s'agit de bien peu de mal comparé à la découverte d'un film certes à la narration certes décalée, au contenu imparfait mais à la richesse poétique et fantastique indéniables. En ce sens, LE RENNE BLANC est une curiosité inédite d'une richesse insoupçonnée à découvrir d'urgence !

Le DVD proposé par Artus Films est composé de la version finnoise en mono encodé sur deux canaux, ainsi que d'un choix de plusieurs sous-titres (français, anglais et espagnols). Un menu fixe agrémenté de la musique du film permet à d'accéder au chapitrage, aux suppléments et aux différente options de sous-titrage offerts.

Le film y est présenté en format original 1.33:1 (donc en 4/3). On voit se succéder au début du film le titre finlandais (VALKOINEN PEURA) et le suédois (DEN VITA RENEN), dû très probablement à la co-production entre les deux pays. Le film dure exactement 64 minutes et 48 secondes dans une copie qui a fait les frais du temps qui passe. De nombreuses poussières, griffures blanches (à la 55ème minute par exemple) parcourent le métrage, mais sans qu'une gêne en soit ressentie. Cela ferait d'ailleurs pratiquement partie intégrante du charme «autre» du film ! Les blancs semblent surexposés et les contrastes peu amènes, parfois. Certaines scènes ne permettent ainsi pas vraiment de déterminer les niveaux de blancs (scènes d'extérieurs avec les troupeaux de rennes, et même certaines séquences intérieures des tentes. La magie opère tout de même, eue égard à la rareté de ce RENNE BLANC et au matériau d'origine qui n'a pas vraiment permis la stabilité photographique optimale espérée.

La piste sonore offre un certain souffle pendant les scènes d'exposition sans dialogue, mais les voix des comédiens demeurent claires, la musique se détache régulièrement de l'action pour permettre une immersion suffisante dans cet univers si particulier.

Côté bonus, un diaporama d'un intérêt tout relatif vient compléter le tableau des films annonce de l'éditeur. Il faut cependant surtout s'attarder sur l'entretien très intéressant avec un spécialiste du Chamanisme, le journaliste et écrivain Georges Foveau, Il sait relier l'ensemble de la spiritualité actuelle à la notion de chamanisme comme étant à l'origine des religions actuelles. Bouddhisme, Golem, esprits des pierres et des animaux... le tout prolongé autour d'une réflexion sur les relations étroites entre cinéma et chamanisme. Une analyse du RENNE BLANC quant à l'influence du chamanisme, la relation à la terre et aux personnages vient terminer ce segment de plus de trois quarts d'heure.

Rédacteur : Francis Barbier
Photo Francis Barbier
Dévoreur de scènes scandinaves et nordiques - sanguinolentes ou pas -, dégustateur de bisseries italiennes finement ciselées ou grossièrement lâchées sur pellicule, amateur de films en formats larges et 70mm en tous genres, avec une louche d'horreur sociale britannique, une lampée d'Albert Pyun (avant 2000), une fourchettée de Lamberto Bava (forever) et un soupçon de David DeCoteau (quand il se bouge). Sans reprendre des plats concoctés par William Friedkin pour ne pas risquer l'indigestion.
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Un surnaturel poétique, un croisement inhabituel des genres fantastiques
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L'édition vidéo
VALKOINEN PEURA DVD Zone 2 (France)
Editeur
Artus
Support
DVD (Double couche)
Origine
France (Zone 2)
Date de Sortie
Durée
1h07
Image
1.33 (4/3)
Audio
Finnish Dolby Digital Mono
Sous-titrage
  • Anglais
  • Français
  • Espagnol
  • Supplements
    • "Le chamanisme au cinéma" par George Foveau (45mn47)
    • Diaporama
      • Film annonces
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