Header Critique : MASQUE DU DÉMON, LE (LA MASCHERA DEL DEMONIO)

Critique du film
LE MASQUE DU DÉMON 1960

LA MASCHERA DEL DEMONIO 

Au XIXème siècle, la sorcière Asa hante le village où elle a été mise à mort des années auparavant. Elle s'en prend à sa descendante Katia qui lui ressemble trait pour trait.

Après les succès des films Hammer à la fin des années 50, le genre horreur renaît dans une floraison, floraison particulièrement exceptionnelle en 1960. Ainsi se succèdent LE VOYEUR et PSYCHOSE qui lancent une nouvelle forme de films de serial killer, LA CHUTE DE LA MAISON USHER où renaît le cinéma gothique américain et LE MASQUE DU DÉMON de Mario Bava dont le succès initie une vingtaine d'années de cinéma d'épouvante italien à venir. Le genre horreur prend alors un élan mondial considérable. Il restera un genre vivace pour les vingt cinq années à venir, avant de connaître un reflux – temporaire – à la fin des années quatre-vingts.

LE MASQUE DU DÉMON est le premier film entièrement réalisé par Mario Bava, grand pionnier du cinéma italien fantastique. Il commence comme chef-opérateur dans les années 1930 et réalise quelques courts-métrages. Il achève LES VAMPIRES en 1956 après que Riccardo Freda, son réalisateur officiel, quitte le tournage. Il s'agit d'une des toutes premières tentatives italiennes de l'après-guerre en matière d'épouvante. Mais elle n'intéresse pas encore le public. Puis, Bava travaille, comme directeur de la photographie, pour LES TRAVAUX D'HERCULE de Pietro Francisci en 1957, énorme succès à la base d'une grande vague de péplums mythologiques en Italie. Il s'agit de rien de moins que du début de l'âge d'or du cinéma fantastique « bis » italien qui va durer jusqu'au début des années 1980.

Les compères se retrouvent sur HERCULE ET LA REINE DE LYDIE en 1959. La même année, Bava finit en vitesse un autre péplum, LA BATAILLE DE MARATHON, que Jacques Tourneur, réalisateur initial, n'a pu achever dans les délais impartis. En récompense de son efficacité, c'est donc en 1960 que Mario Bava dirige enfin son premier long-métrage : LE MASQUE DU DÉMON.

Avec ce projet, Bava compte sans doute exploiter le succès mondial des films d'horreur gothique Hammer. Mais le geste reste courageux dans une industrie du cinéma italien jusqu'alors rétive à ce style de film. Inspiré par une œuvre de l'écrivain russe Nikolaï GogolLE MASQUE DU DÉMON mélange habilement sorcières, vampires et revenants pour un récit fantastique riche et réussi.

Il bénéficie de la présence de Barbara Steele, actrice d'origine anglaise alors peu connue. Bava exploite merveilleusement son visage étrange et spectral, tandis que ses talents d'actrice lui permettent de convaincre dans les deux rôles antagonistes de Katia, douce jeune fille mélancolique, et de son ancêtre, la malfaisante Asa. LE MASQUE DU DÉMON fait d'elle une vedette du cinéma d'épouvante. Nous la reverrons dans les cinémas fantastiques américain (LA CHAMBRE DES TORTURES de Roger Corman), italien (LES AMANTS D'OUTRE-TOMBE), canadien (FRISSONS)... Barbara Steele va aussi apparaître dans des métrages hors de ce genre, comme 8 1/2 de Federico Fellini. Mais l'insolite domine toute de même sa carrière, laquelle ralentit dans les années 70. Barbara reste une figure mémorable pour les amoureux du cinéma et Ryan Gosling la fait apparaître dans le premier long métrage qu'il réalise, LOST RIVER en 2015 !

Dans LE MASQUE DU DÉMON, Bava porte un nouveau regard sur le cinéma d'horreur de la fin des années 1950. Il travaille une atmosphère gothique terrifiante avec des éléments incontournables. Cimetière désolé, taverne enfumée, paysans superstitieux, lande brumeuse, ruines inquiétantes, crypte malsaine, château à l'abandon... répondent à l'appel. Peut-être pour des raisons économiques, Bava ne recourt pas à la palette de couleurs fantastiques qu'affectionnent les productions Hammer.

Mais son talent hors du commun de directeur de la photographie lui permet de transcender cette limitation en proposant une des plus belles et des plus subtiles compositions de noir et de blanc jamais vues sur un écran de cinéma. Il renouvelle totalement l'emploi de ces tons argentiques dans le cinéma fantastique. L'étrangeté de l'ambiance est aussi rendue par le soin porté aux décors. Châteaux, cryptes et passages secrets se couvrent d'ornements inquiétants, de gargouilles étranges et de voussures complexes. Cet ensemble est mis en valeur par des éclairages raffinés et des mouvements de caméra sinueux et savants.

Bava ne se repose pas uniquement sur une atmosphère magistralement rendue : il propose aussi un récit énergique, fécond en rebondissements horrifiques, qui n'ennuie jamais le spectateur. Il égrène des scènes d'épouvante violentes et réussies : clous enfoncés dans les yeux, tête brûlée dans un feu de bois, morte-vivante se promenant les viscères à l'air... Bava accompagne la surenchère dans la violence explicite amorcée par la Hammer.

Il apporte un goût nouveau pour la violence esthétisée et un raffinement dans la cruauté appelés à devenir sa marque de fabrique. En ce sens, son influence sera énorme sur des gens comme Dario Argento (SUSPIRIA, autre grand film de sorcières) ou Lucio Fulci (L'AU-DELÀ et ses zombies poétiques).

Nous assistons ici à un prologue impressionnant. Des inquisiteurs impitoyables mettent à mort la sorcière et son amant au moyen d'un masque hideux. Son intérieur orné de pointes acérées s'enfonce sur les visages des condamnés. Ce goût des armes étranges et des mises à morts spectaculaires reviendra souvent dans l’œuvre de Bava, de SIX FEMMES POUR L'ASSASSIN à LA BAIE SANGLANTE.

D'autres éléments typiques du cinéma de Mario Bava sont déjà présents. A travers les rapports entre la jeune Katia et Asa, son ancêtre lui ressemblant étrangement, nous trouvons son intérêt pour les constructions dramatiques ambigües, élaborées à partir de personnages complexes. Ainsi, le spectateur ayant assisté à la mort d'Asa dans le prologue, il prend Katia pour son fantôme lorsque celle-ci apparaît pour la première fois parmi les ruines d'une vieille église. Ce jeu du double revient lorsque Katia contemple, fascinée, le portrait de son ancêtre malfaisante habillée en princesse, et lorsque nous découvrons, dans un passage secret, un autre portrait d'Asa, cette fois nue en sorcière.

L'affrontement final dans la crypte repose encore sur l'antagonisme entre ces deux femmes aux personnalités radicalement opposées, mais partageant le même visage (et donc la même identité visuelle). Dans ce jeu de figures multiples et trompeuses, les masques terribles des morts, les portraits immobiles, les armures disposées dans le château et les sculptures aux regards fixes sont autant de présences menaçantes et de signaux troublants épaississant l'ambiance mystérieuse de ce drame. Le pessimisme de Bava apparaît, son goût de la tragédie aussi, particulièrement à travers la mélancolique Katia, oppressée par une malédiction familiale, terrorisée par les décès sauvages qui s'accumulent autour d'elle et persécutée par une morte décidée à lui prendre sa place parmi les vivants.

Véritable acte fondateur de l'épouvante italienne, LE MASQUE DU DÉMON frappe par son atmosphère poétique et ses images magnifiques. Joyau noir du fantastique, il met en place de nombreux éléments du cinéma de Mario Bava, particulièrement sa cruauté très personnelle, son sens de l'atmosphère imparable et son intérêt pour les identités complexes et ambigües qui entraînent les personnages aux portes de la folie et de la mort, comme dans LISA ET LE DIABLE plus tard.

LE MASQUE DU DÉMON connaît un gros succès international et il lance une mode du cinéma d'épouvante gothique en Italie, aboutissant à d'autres classiques comme L'EFFROYABLE SECRET DU DR. HICHCOCK de Riccardo Freda ou DANSE MACABRE d'Antonio Margheriti. Chose alors exceptionnelle pour un film fantastique, il obtint dès sa sortie un excellent accueil critique en France, notamment dans la presse "sérieuse" (Positif en fait sa couverture). Le regard sur le cinéma d'horreur commence en effet à changer favorablement.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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