Header Critique : JACK L'ÉVENTREUR (JACK THE RIPPER)

Critique du film
JACK L'ÉVENTREUR 1959

JACK THE RIPPER 

En 1888, à Londres, un assassin étrangle et étripe des prostituées dans le quartier misérable de Whitechapel. L'inspecteur O'Neil, aidé par un policier américain, mène l'enquête...

Le succès inattendu et international des oeuvres d'horreur gothiques de la Hammer, tels FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! et LE CAUCHEMAR DE DRACULA, donne des idées à la concurrence. Ainsi, les deux producteurs anglais Robert S. Baker et Monty Berman se ruent sur le créneau et proposent quelques films d'épouvante à la fin des années cinquante. Ils en réalisent certains eux-mêmes, dont ce JACK L'ÉVENTREUR pour l’écriture duquel ils emploient Jimmy Sangster, le scénariste le plus coté de la Hammer. Nous retrouvons quelques sympathiques comédiens de ce courant gothique, tel Eddie Byrne (futur général de la Rébellion dans LA GUERRE DES ETOILES !), Ewen Solon ou John Le Mesurier.

ROBERT S. BAKER ET MONTY BERMAN

Robert S. Baker commence en tant qu’assistant dès 1937 tandis que Monty Berman fait une carrière de chef-opérateur à partir de 1933. Leurs chemins se croisent en 1948, lorsqu'ils fondent ensemble leur compagnie Tempean film. Ils produisent de nombreuses oeuvres, dont ils sont parfois les réalisateurs (MELODY CLUB de 1949, signé Berman, et BLACK OUT de Baker en 1950 par exemple).

Ils tournent avant tout de nombreux films policiers. Leur réalisateur le plus productif n'est autre que John Gilling (futur réalisateur de L'IMPASSE AUX VIOLENCES ou du Hammer L'INVASION DES MORTS VIVANTS), pour A TROIS PAS DE LA POTENCE ou 22. LONG RIFLE, entre autres.

Impressionnés par les succès de la Hammer, Baker et Berman se tournent vers l'horreur et produisent en 1958 LE SANG DU VAMPIRE de Henry Cass, dans lequel un savant fou pratique des expériences horribles au sein d'un asile d'aliénés. Puis, ils lancent THE TROLLENBERG TERROR la même année, oeuvre de science-fiction dans laquelle un alien télépathe frappe en Suisse.

En 1959, ils financent leurs deux films les plus fameux en s'inspirant de faits divers célèbres de l'Angleterre du XIXème siècle. L'IMPASSE AUX VIOLENCES de John Gilling reprend l'affaire des "résurrectionnistes" d'Edinburgh : deux scélérats se livrent à des meurtres pour fournir des cadavres frais à un médecin étudiant l'anatomie. Et, bien entendu, JACK L'ÉVENTREUR que Baker et Berman réalisent en tandem. Ils feront de même pour LES CHEVALIERS DU DÉMON en 1960 en s'inspirant de sulfureux clubs orgiaques et satanistes apparus en Europe à la fin du XVIIIème siècle.

Ensuite, ils se tournent vers la télévision où ils connaissent de gros succès en produisant la série TV «LE SAINT» avec Roger Moore. Robert S. Baker prolonge sa collaboration avec Moore en produisant «AMICALEMENT VÔTRE» au début des années soixante-dix.

JACK L'ÉVENTREUR, VERSION 1959

Avant ce film, la plupart des transpositions des méfaits de Jack l'éventreur adaptent le fameux roman «The lodger» écrit par Marie Belloc Lowndes, tels l'intéressant LES CHEVEUX D'OR de Hitchcock, le solide Film Noir/Gothique JACK L'ÉVENTREUR de John Brahm ou la petite production MAN IN THE ATTIC avec Jack Palance.

Ce nouveau JACK L'ÉVENTREUR se distingue en tentant une retranscription réaliste du célèbre fait divers. La difficulté est qu'on ne sait pas encore grand chose de solide sur l'identité de l'assassin en 1959 (et on n'est guère plus avancé aujourd'hui !).

Deux faits se détachent déjà : l'assassin a des connaissances d'anatomie assez pointues, et les victimes ne sont que des femmes prostituées et alcooliques vivant dans le quartier misérable de Whitechapel. A partir de là, Jimmy Sangster construit un âpre mélodrame social, s'attardant bien plus sur le contexte sordide de cette affaire que les films précités, bridés par la censure.

Comme L'IMPASSE AUX VIOLENCES, cette oeuvre s'inspire d'un fait divers réel et dresse un portrait cru de la réalité historique, captée dans un noir et blanc sordide. En cela, ces deux productions se différencient nettement des oeuvres de la Hammer, qui traitent dans des couleurs stylisées des sujets essentiellement fantastiques (vampires dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA, momies dans LA MALÉDICTION DES PHARAONS...).

JACK L'ÉVENTREUR restitue avec succès l'atmosphère nocturne du quartier de Whitechapel. Dans ses ruelles étroites, ses pavés noirs et humides reflètent la faible lumière blanche des becs à gaz londoniens, tandis qu'un voile de brume gris rend imprécis notre perception de la ville et des silhouettes mystérieuses arpentant ses artères. Berman et Baker s'occupent eux-mêmes des éclairages et de la photographie du film, lesquels n'ont rien à envier aux belles compositions en Eastmancolor de Jack Asher pour la Hammer.

Les décors urbains, rappelant les classiques du fantastique LE GOLEM de Paul Wegener ou DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE de Robert Florey, sont aussi une belle réussite du directeur artistique William Kellner, pointure du cinéma anglais ayant oeuvré sur des classiques comme NOBLESSE OBLIGE avec Alec Guinness ou SOUDAIN L'ÉTÉ DERNIER de Joseph L. Mankiewicz.

Outre l'aspect sombre et inquiétant du paysage londonien, JACK L'ÉVENTREUR explore les aspects pittoresques de ce quartier : les cabarets accueillent des spectacles hauts en couleurs, de bruyants alcooliques se croisent dans des pubs chaleureux.

JACK L'ÉVENTREUR nous frappe par la noirceur du portrait qu'il dresse de la société anglaise à la fin du XIXème siècle. Les meurtres sont brutaux et fort sanglants. Des séquences à l'érotisme assez explicites insistent, d'une façon cruelle et passablement complaisante, sur l'exploitation sexuelle des filles des quartiers pauvres par les riches gentlemen londoniens.

Ces séquences sont tournées en deux versions, l'une habillée, l'autre moins prude. Selon, les pays et les époques, les distributeurs pouvaient ainsi sortir une version plus ou moins olé-olé du métrage. Le même procédé sera utilisé pour L'IMPASSE AUX VIOLENCES.

Pendant que le petit peuple de Londres souffre, les politiciens complotent mesquinement pour faire tourner en leur faveur les évènements tragiques de Whitechapel. Les médecins de l'hôpital sont des bourgeois pétris de préjugés de classe, de sexe (un d'eux refuse que sa nièce s'occupe d'affaires sociales), voire de nationalité (le mépris affiché envers le policier américain). La foule de l'est londonien, lyncheuse, enlaidie et abrutie par les vices et l'alcool, n'est guère présentée avec plus d'indulgence. Ce regard âpre sur la réalité londonienne d'alors constitue une vraie nouveauté de JACK L'ÉVENTREUR et deviendra une constante des futures transpositions cinématographiques de cette affaire.

Malgré son point de vue intéressant sur la société britannique et son superbe travail sur l'atmosphère gothique, JACK L'ÉVENTREUR déçoit par certains aspects de son scénario. Fastidieux et répétitif pendant sa première heure, il ne captive et se contente d'aligner les meurtres. Pendant ce temps, l'enquête policière stagne dans la banalité. Qui plus est, le récit se perd dans des digressions (les danseuses, le policier américain qui ne semble ici que pour attirer les spectateurs de sa nationalité...). Ce qui nous éloigne de l'affaire de l'éventreur. Enfin, la révélation finale arrive de manière bien artificielle, sans que les enquêteurs, ou le spectateur, n'aient pu se creuser les méninges pour découvrir l'assassin. La réalisation est tout de même moins réussie que celle de John Gilling dans L'IMPASSE AUX VIOLENCES : les meurtres y sont moins originaux et moins efficacement rendus.

Si le script n'est pas à la hauteur du magnifique travail effectué sur l'atmosphère de ses rues londoniennes, ce JACK L'ÉVENTREUR se laisse néanmoins suivre sans ennui et constitue un jalon clé de l'âge d'or du cinéma d'horreur anglais.

Sur le même thème, nous lui préférons des versions postérieures, telles SHERLOCK HOLMES CONTRE JACK L'ÉVENTREUR de James Hill, MEURTRE PAR DECRET de Bob Clark ou la longue fresque télévisée JACK L'ÉVENTREUR de David Wickes avec Michael Caine.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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