Header Critique : CAUCHEMAR DE DRACULA, LE (DRACULA)

Critique du film
LE CAUCHEMAR DE DRACULA 1958

DRACULA 
8,10
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Jonathan Harker se rend au château de comte Dracula pour y prendre une place de bibliothécaire...

Après le surprenant et énorme succès de son FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ !, la compagnie britannique Hammer produit sa suite LA REVANCHE DE FRANKENSTEIN en 1958. Puis, cette firme s'attaque à la relecture d'un autre grand classique du cinéma fantastique : le DRACULA de Tod Browning avec Bela Lugosi, oeuvre alors un peu oubliée, devenue difficile à voir. L'équipe technique des deux précédents Frankenstein de la Hammer se réunit et tourne ce qui va devenir une des adaptations les plus mythiques du roman «Dracula» de Bram Stoker, ainsi qu'un sommet de l'épouvante gothique.

Peter Cushing (le professeur Frankenstein de FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! et LA REVANCHE DE FRANKENSTEIN) joue le rôle de Van Helsing le chasseur de vampires tandis que Christopher Lee (le monstre de FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ !) interprète Dracula. A leurs côtés, nous reconnaissons entre autres Michael Gough, autre figure du cinéma fantastique anglais d'alors.

CHRISTOPHER LEE, PRINCE DES TÉNÈBRES

Christopher Lee, né en 1922, est fils d'un militaire britannique et d'une aristocrate italienne. Après avoir combattu dans la Royal Air Force pendant la seconde guerre mondiale, il s'oriente vers l'art dramatique et le cinéma. Le succès est long à venir. Si le nom de l'acteur est parfois rattaché à des films prestigieux, il n'y tient que des rôles mineurs. Ainsi, seul le spectateur très attentif le repère dans le légendaire HAMLET de Laurence Olivier, parmi les porteurs de hallebarde muets et immobiles ! De même, ses apparitions dans LE CORSAIRE ROUGE de Robert Siodmak ou dans MOULIN ROUGE de John Huston sont discrètes. En 1957, il interprète pour un petit salaire le monstre de FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! aux côtés de Peter Cushing, quant à lui déjà une vedette de la télévision britannique, grâce à son rôle dans l'adaptation de 1984 produite par la BBC.

Pour Christopher Lee, le succès public arrive pour de bon avec LE CAUCHEMAR DE DRACULA dans lequel il interprète pour la première fois Dracula, le plus célèbre des vampires. L'originalité et l'efficacité de sa composition marquent la mémoire des spectateurs et en font une vedette du cinéma d'épouvante. Pendant toutes les années soixantes, il apparaît dans un très grand nombre de productions fantastiques, pour des personnages variés : momie (LA MALÉDICTION DES PHARAONS de Terence Fisher), vampire antique (HERCULE CONTRE LES VAMPIRES de Mario Bava), Sherlock Holmes (SHERLOCK HOLMES ET LE COLLIER DE LA MORT de Terence Fisher), aristocrate dépravé (LE CORPS ET LE FOUET de Mario Bava), Fu Manchu (LE MASQUE DE FU MANCHU de Don Sharp)...

Il ne retrouve le rôle de Dracula qu'avec DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES de Terence Fisher, soit huit ans après LE CAUCHEMAR DE DRACULA. Il interpréte en tout ce rôle six fois pour la Hammer, jusqu'à DRACULA VIT TOUJOURS A LONDRES, bien qu'il se plaigne de la modestie des cachets versés. Pour cette firme, Dracula est toujours incarné par Christopher Lee à une exception près : LES SEPT VAMPIRES D'OR.

Au cours des années soixante-dix, la carrière de Christopher Lee  prend une envergure internationale. Il apparaît dans LES TROIS MOUSQUETAIRES de Richard Lester, LES NAUFRAGÉS DU 747 de Jerry Jameson, 1941 de Steven Spielberg... Surtout, il affronte James Bond dans L'HOMME AU PISTOLET D'OR. Il se fait plus rare jusqu'à la fin des années quatre-vingt dix, mais de nouveaux réalisateurs n'oublient pas de lui rendre hommage. Nous le retrouvons dans le modeste LA MALÉDICTION DE LA MOMIE de Russell Mulcahy, en juge austère dans SLEEPY HOLLOW de Tim Burton, en virtuose du sabre laser dans STAR WARS : L'ATTAQUE DES CLONES de George Lucas. Peter Jackson le choisit pour interpréter le magicien Saroumane dans sa monumentale adaptation de «Le seigneur des anneaux». Reconnu et couvert d'hommages, Christopher Lee s'éteint en 2015 à 93 ans, cloturant ainsi cet immense chapitre de l'histoire du cinéma fantastique qu'aura été sa longue et profuse carrière.

Dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA, Christopher Lee propose une interprétation nouvelle du vampire. Lugosi, trapu, déclame lentement des tirades en jouant de son accent hongrois et d'une gestuelle théâtrale. Lee propose un Dracula pratiquement muet, s'imposant grâce à sa silhouette impressionnante (Lee dépasse d'une tête les autres acteurs du casting). Son interprétation alterne un hiératisme glaçant et une brutalité sauvage spectaculaire, créant un contraste fort.

Avec ce film, les vampires ont désormais des dents proéminentes et animales grâce auxquelles ils peuvent sucer le sang de leurs victimes. Ce n'était pas encore le cas pour les vampires de la Universal. Toutefois, cette idée astucieuse a eu des précédents. Dès NOSFERATU LE VAMPIRE de Murnau, le non-mort a des dents anormalements pointues (mais ce sont des incisives). Dans le film turc DRAKULA ISTANBUL'DA de 1953, Dracula a déjà de longues canines. Dans le film mexicain de 1957 LES PROIES DU VAMPIRE, German Robles interprète le comte Karol de Lavud, un personnage proche du comte Dracula, muni de longues canines pointues : Christopher Lee avoua que le jeu de ce comédien espagnol l'a beaucoup influencé pour LE CAUCHEMAR DE DRACULA.

LA SÉRIE DES DRACULA DE LA HAMMER

LE CAUCHEMAR DE DRACULA est le premier de la série des Dracula produit par la Hammer. Il y en aura huit autres. Voici un rapide petit récapitulatif de cette série. C'est à nouveau Terence Fisher qui réalise le bon LES MAÎTRESSES DE DRACULA dans lequel n'apparaissent ni Dracula, ni Christopher Lee ! Cette fois-ci, Van Helsing affronte le comte Meinster, autre vampire redoutable. Dans DRACULA, PRINCE DES TÉNÈBRES de 1966, toujours de Terence Fisher, des touristes imprudents arrivent au château de Dracula. La Hammer sort d'une passe financièrement difficile et fait ressurgir Dracula de ses cendres pour un résultat encore satisfaisant. Puis vient DRACULA ET LES FEMMES de Freddie Francis en 1968, plus gros succès commercial de la série : Dracula veut s'y venger d'un religieux qui a exorcisé son château. Artistiquement, le résultat se montre routinier.

Vient ensuite l'intéressant UNE MESSE POUR DRACULA de 1970, réalisé par le hongrois Peter Sasdy : des hommes férus de sorcellerie tentent de ressusciter Dracula. Puis, la même année, c'est le ratage LES CICATRICES DE DRACULA de Roy Ward Baker (un jeune voyageur passe la nuit dans le château de Dracula).

La situation financière de la Hammer se complique encore et des changements ont lieu chez ses dirigeants. On tente de rajeunir Dracula en lui faisant vivre des aventures dans les années 1970 et non plus dans son univers gothique habituel. Le canadien Alan Gibson réalise alors coup sur coup l'amusant DRACULA 73 en 1972 (Dracula, ressuscité en 1972, affronte les descendants de Van Helsing) et le fauché DRACULA VIT TOUJOURS A LONDRES en 1974 (Dracula, toujours dans les années 1970, prépare un complot pour exterminer toute l'humanité). La même année, la Hammer produit, avec la Shaw Brothers le bondissant et exotique LES SEPT VAMPIRES D'OR de Roy Ward Baker, dans lequel Dracula (interprété cette fois par John Forbes-Robertson) se fait aider par des vampires chinois adeptes des arts martiaux pour vaincre Van Helsing. La courte et triomphale carrière de Bruce Lee venait de s'achever avec OPÉRATION DRAGON la même année... Ensuite, la Hammer ne produit plus de Dracula et cesse même ses activités pour le cinéma à la fin des années 1970, avant de les reprendre bien plus tard, à la fin des années 2000, évidemment avec une équipe totalement différente.

AU CŒUR DU CAUCHEMAR

A travers le récit de LE CAUCHEMAR DE DRACULA, Terence Fisher nous propose une allégorie de la lutte entre le bien et le mal, deux principes antagonistes s'affrontant dans un combat permanent. Van Helsing, bien plus que dans les versions antérieures de «Dracula», s'avère un chasseur de vampires obsédé par la destruction du mal. Il consacre chaque instant de son existence et chaque parcelle de son énergie à traquer les créatures des ténèbres. Croisé du dix-neuvième-siècle, il se fait aider aussi bien par la science (il est médecin, il enregistre ses notes à l'aide d'un rouleau de cire, technique alors moderne...) que par la religion chrétienne (le crucifix.).

Il est donc un Saint-Georges (qu'une statue dans le salon des Holmwood représente sans doute) traquant la bête démoniaque et corruptrice, c'est-à-dire Dracula dont le nom provient du Draco (diable) roumain et évoque aussi le mot Dragon. Van Helsing incarne de plus l'ordre bourgeois dont il défend la morale à la fois pieuse et conservatrice.

De son côté, Dracula reflète les forces des ténèbres, de la bestialité et de la jouissance sexuelle sans entrave morale ou sociale. Ce combat entre le bien et le mal prend toute sa force allégorique au cours du dernier affrontement du film, dans le décor de la bibliothèque de Dracula, représentation de l'univers avec son globe terrestre et son zodiaque dessiné au sol. Logiquement la lumière de l'astre solaire terrasse le représentant des ténèbres, le héros de la nuit.

Par rapport au DRACULA de la Universal, un des apports les plus décisifs de LE CAUCHEMAR DE DRACULA est l'arrivée nouvelle de la couleur, et tout particulièrement du rouge vif dont Fisher n'est pas avare. Dès le générique, un jet de sang éclabousse le cercueil du comte. Ce liquide coule tout au long du métrage, la violence est toujours très présente, notamment lorsque les chasseurs plantent brutalement des pieux dans le cœur des vampires. Les combats sont sauvages, par exemple lorsque Dracula et sa compagne se disputent tels des animaux autour d'une proie humaine.

L'érotisme est mis en évidence, dans les séquences où Lucy Harker, sous l'emprise de Dracula, attend avec une impatience sensuelle et non dissimulée, dans son lit, la visite de son amant démoniaque. Les associations à connotation sexuelle sont nombreuses, en particulier lorsque Dracula mord profondément dans le cou ses victimes en extase à l'aide de ses canines rétractables. D'excellentes actrices proposent des interprétations remarquables des proies du comte : Carol Marsh, Valerie Gaunt et Melissa Stribling composent des personnages variés et ambiguës avec beaucoup de talent.

Une des grandes forces de LE CAUCHEMAR DE DRACULA se trouve dans la qualité de son script rédigé par Jimmy Sangster. Ce dernier prend intelligemment des libertés avec le roman de Bram Stoker. Ainsi, certains personnages sont détournés de leurs rôles habituels (Harker en particulier) ce qui surprend efficacement le spectateur. D'autre part, la chasse aux vampires commence avant même le début du générique (et non en plein milieu du récit comme c'est l'usage dans les adaptations de ce roman), ce qui imprime un grand dynamisme au récit et lui évite de stagner lors de l'arrivée de Dracula en ville.

Les apparitions de Dracula sont plutôt rares (nous ne le voyons vraiment qu'au début et à la fin) : mais elles sont si marquantes et efficaces que sa présence hante le reste du métrage. Enfin, l'ultime combat impressionne grâce à une réalisation très vive et mobile, ainsi qu'aux interprétations époustouflantes de Christopher Lee et Peter Cushing. Cushing, admirateur des films interprétés par Douglas Fairbanks aurait encouragé Terence Fisher à faire de ce final la séquence d'action étourdissante aujourd'hui gravée sur pellicule.

La réalisation de Terence Fisher atteint ici son sommet. Sans abandonner son habituelle rigueur, il déplace sa caméra avec une grâce féline en parfaite harmonie avec le redoutable personnage principal. Les séquences d'action frappent par leur nervosité spectaculaire, rendue par des travellings rapides et un montage aussi précis que cinglant.

Le plus beau de LE CAUCHEMAR DE DRACULA reste l'usage poétique de la couleur, rendu par le travail du chef-opérateur Jack Asher et par les trouvailles gothiques de Bernard Robinson, le décorateur de la Hammer. LE CAUCHEMAR DE DRACULA compose une somptueuse symphonie de couleurs fantastiques dans laquelle le vert pâle des cadavres et le bleu éteint de la nuit sont dominés par la force d'un rouge vif sanguinolent. Enfin, l'excellente musique de James Bernard (fidèle à la Hammer depuis LE MONSTRE de Val Guest) sait se faire sinueuse et menaçante, ou bien solennelle et terrible, selon les séquences illustrées.

LE CAUCHEMAR DE DRACULA est donc une des plus belles réussites (la plus belle ?) de la Hammer et de Terence Fisher. Bénéficiant d'un script d'une qualité hors du commun, cette œuvre originale évite les redites par rapport à NOSFERATU LE VAMPIRE de Murnau et à DRACULA de Tod Browning. Il contourne avec intelligence les défauts du roman et offre sans conteste une des plus grandes réussites de l'écran vampirique.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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