Header Critique : FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ (THE CURSE OF FRANKENSTEIN)

Critique du film
FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ 1957

THE CURSE OF FRANKENSTEIN 
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En Suisse, au XIXème siècle... Dans sa cellule, le baron Frankenstein tente de convaincre l'aumônier de la prison de son innocence. Selon lui, les forfaits pour lesquels il va être guillotiné ont été commis par une créature créée de toutes pièces par lui-même...

A la fin des années quarante, les films d'horreur hollywoodiens basés sur les grands mythes classiques déclinent. Et au cours de la décennie suivante, la science-fiction fait la loi dans le cinéma fantastique, avec LA GUERRE DES MONDES ou PLANÈTE INTERDITE. Sentant le bon filon, la petite compagnie anglaise Hammer lance avec succès les aventures angoissantes du professeur Quatermass, savant affrontant des menaces extraterrestres dans LE MONSTRE et LA MARQUE de Val Guest. Ces producteurs veulent persévérer dans l'horreur et achètent les droits cinématographiques des monstres de l'âge d'or du fantastique américain des années trente.

Après la reconstruction ayant succédé à la seconde guerre mondiale, l'Angleterre connaît une période économiquement et artistiquement florissante dans les années cinquante, en particulier dans le domaine du cinéma. Les comédies Ealing, comme le savoureusement macabre TUEURS DE DAMES, sont de grands succès. LE PONT DE LA RIVIÈRE KWAÏ du grand David Lean triomphe en 1957, installant durablement son metteur en scène comme un maître du cinéma mondial, la même année que sort FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ !

Que ce soit du côté des superproductions à grand spectacle ou des séries B interlopes, le Royaume-Uni devient une nation avec laquelle il faut compter. Dans les années soixante, ce pays devient même le cœur de la pop culture, que ce soit en terme de musique bien sûr, avec les Beatles et leurs nombreux collègues, mais aussi de cinéma avec LAWRENCE D'ARABIE, à nouveau de David Lean, les mutiples films que la Hammer sort durant cette décennie et bien sûr la série des James Bond. A l'instar du cinéma italien à la trajectoire assez semblable, le cinéma anglais s'affaiblit dans les années soixante-dix avant de quasiment s'éteindre à la fin des années quatre-vingts après une crise terrible.

Mais revenons à FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! Réalisé par Terence Fisher, déjà metteur en scène d'une bonne quinzaine de films, il est le premier fleuron d'une nouvelle vague d'épouvante gothique qui va balayer la planète. Distribué avec enthousiasme par la major américaine Warner, il connaît un énorme succès au niveau mondial. Durant la quinzaine d'années que dure la spécialisation de la Hammer dans l'horreur, elle sera très dépendante de ses partenaires hollywoodiens, s'assurant des accords de distribution avec les principales Majors : d'abord avec Warner, puis avec Columbia, Universal, 20th Century Fox, épisodiquement avec Paramount, et enfin avec Seven Arts-Warner.

Le baron Frankenstein est interprété par Peter Cushing, acteur à la déjà longue carrière (par exemple aux côtés de Laurence Olivier dans HAMLET). La Créature est jouée par Christopher Lee. Bien que travaillant depuis des années dans la profession, sa carrière reste alors discrète. Grâce à ce film, ils deviennent de grandes vedettes de l'épouvante en général et de la Hammer en particulier. Bref, ce film est "une date" !

Contrairement aux films hollywoodiens consacrés à ce mythe, FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! donne le premier rôle au docteur Frankenstein. Les apparitions du monstre restent relativement rares, mais toujours impressionnantes.  Sa personnalité s'avère embryonnaire. Il n'est qu'une sorte de bête ahurie, brutale et meurtrière, que n'effleure jamais la moindre trace d'intelligence ou d'humanité. En cela, FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! prend le contre-pied du roman de Mary Shelley ou des films américains humanistes comme LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN. Ce monstre n'est plus qu'une grande silhouette blanche désarticulée et hideuse, à l'inexpressif masque de pourriture et de putréfaction.

Clairement, le baron Frankenstein, dont nous suivons la formation intellectuelle et les travaux, tient le rôle central. Savant sec, arrogant, athée et extrêmement intelligent, il crée un «homme» monstrueux, bricolé à partir de charogne humaine, et lui donne la vie. Prêt à tout pour le succès de ses travaux, conscient de leur importance, il ne se pose aucune limite dans ses méthodes. Dénué d'empathie, il n'hésite pas à assassiner des personnes pour récupérer les organes hors du commun dont il compte doter sa créature.

Contrairement aux savants du roman original et des films américains, ce Victor Frankenstein ne se pose jamais de questions morales et ne laisse jamais les remords prendre le pas sur ses projets. Convaincu qu'il agit pour le bien de l'humanité et que, ma foi, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, il maintient jusqu'à la toute fin de son parcours qu'il n'a, au fond, rien à se reprocher.

Par bien des aspects, il incarne une aristocratie cruelle et inhumaine, que nous retrouverons souvent dans les films de Fisher, au début du CHIEN DES BASKERVILLE ou de LA NUIT DU LOUP GAROU entre autres. Méprisant, il dédaigne tout ce qui n'est pas de son rang : Victor culbute ainsi la bonne entre deux portes, avant de la donner en pâture à sa Créature ! L'interprétation de Cushing est absolument extraordinaire. Nettement moins effacé que ses prédécesseurs hollywoodiens, il tient le rôle du savant avec énergie et présence. Pour de nombreux amateurs, pas de doute : Peter Cushing est LE professeur Frankenstein.

FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! reste avant tout connu pour avoir mis en place l'esthétique de l'épouvante gothique, appelée ainsi à cause de ses liens avec l'atmosphère mystérieuse des romans britanniques gothiques du XIXème siècle, ceux d'Ann Radcliff ou de Mary Shelley. Les décors sont ainsi très importants. Bien qu'assez réduits, petite production oblige, ils installent tout un vocabulaire architectural de cryptes sombres, de cimetières en ruine, de laboratoires aux sinistres couvrements voûtés et de manoirs aux façades ornées de galbes inquiétants et d'arcs-boutant obscurs.

La grande innovation s'avère ici l'introduction de la couleur dans un genre privilégiant alors les nuances du noir et blanc. Le directeur de la photographie Jack Asher met au point des éclairages fantastiques très évocateurs. La nuit se pare d'un bleu profond. Le laboratoire est parsemé de fioles multicolores. La créature en gestation marine dans un sordide bain de liquide verdâtre...

Et surtout le rouge du sang éclate sur grand écran. Chez les productions Universal, l'horreur découlait surtout de l'atmosphère expressionniste et de l'interprétation des comédiens. La Hammer fait monter le degré de violence dans le cinéma d'horreur. Des mains coupées sont exhibées ainsi que des yeux arrachés ou des cervelles juteuses. Un bain d'acide fumant dissout des organes encombrants. Le monstre exhibe des cicatrices encore poisseuses... Ce goût de l'horreur et de la cruauté constitue une des caractéristiques essentielles de ce nouveau style.

L'épouvante gothique essaime ensuite à travers le monde et inspire des réalisateurs italiens (comme Mario Bava avec LE MASQUE DU DÉMON en 1960) ou américains (Roger Corman et ses adaptations d'Edgar Poe à la même période).

Certes, FRANKENSTEIN S'EST ÉCHAPPÉ ! n'est pas encore aussi abouti que les meilleures œuvres de la Hammer. Le budget étriqué limite ses possibilités. Mais ce film bénéficie de la réalisation toujours très maîtrisée de Terence Fisher. Classique, bien rythmée, efficace avant tout, elle combine avec talent une narration solide et effets d'atmosphère tout à fait réussis. Le scénario traite le genre avec sérieux et respect.

Suite à cet énorme succès, la Hammer s'engouffre dans le filon et s'attaque aussitôt à d'autres mythes, en commençant par LE CAUCHEMAR DE DRACULA de 1958. Elle remet aussi le couvert pour le professeur Frankenstein avec LA REVANCHE DE FRANKENSTEIN, adoptant une approche encore plus originale et réussie de ce mythe prométhéen.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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