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Critique du film
LES VAMPIRES 1956

I VAMPIRI 

A Paris, des jeunes filles sont enlevées et assassinées. La police piétine et Pierre, journaliste, mène son enquête de son côté...

LES VAMPIRES de 1956 est avant tout connu comme le premier film fantastique, voire d'horreur, réalisé en Italie après-guerre. C'est d'autant plus remarquable, qu'à ce moment, Hollywood s'est détourné de l'épouvante pure en faveur de la science-fiction. En Grande-Bretagne, l'âge d'or du cinéma d'horreur n'allait éclore que l'année suivante avec FRANKENSTEIN S'EST ECHAPPÉ !.

LES VAMPIRES est dirigé avec un budget modeste par Riccardo Freda pour la grande compagnie Titanus. Au bout de dix jours de tournage, Freda se dispute avec les producteurs et abandonne le plateau. On charge alors Mario Bava d'achever le film en deux jours, avec des moyens dérisoires. Puis Freda revient superviser le montage.

La vedette des VAMPIRES est Gianna Maria Canale, star du cinéma italien célèbre pour sa grande beauté, et alors épouse de Riccardo Freda. A ses côtés, nous retrouvons quelques acteurs appelés à devenir des habitués du cinéma populaire européen des années 1960, tels Wandisa Guida qu'on reverra dans LA VENGEANCE D'HERCULE de Vittorio Cottafavi ; Carlo D'Angelo, apparaissant dans LE GRAND SILENCE de Sergio Corbucci ; ou surtout Paul Muller, futur abonné aux rôles sinistres, par exemple dans LES AMANTS D'OUTRE-TOMBE de Mario Caiano, ou LES INASSOUVIES et LES NUITS DE DRACULA de Jesus Franco.

RICCARDO FREDA, DE SES DÉBUTS À LES VAMPIRES

Riccardo Freda est une grande figure du cinéma italien. S'il n'a réalisé somme toute que peu de films fantastiques, il a consacré son œuvre au développement d'un cinéma populaire de qualité et varié, définissant ainsi l'orientation de tout un pan de la production italienne de l'après-guerre. Sans lui, ce qu'on appelle le cinéma Bis italien n'aurait pas le même visage.

Riccardo Freda démarre comme sculpteur avant la guerre. On lui commande quelques travaux pour des décors au Centro sperimentale di Cinematografia, organisme mis en place par le régime fasciste pour encourager le renouvellement du cinéma italien. Il se met à œuvrer comme acteur, scénariste ou opérateur à partir de 1937. Puis, il réalise son premier film DON CÉSAR DI BAZAN en 1942, une œuvre d'aventures produite par sa propre compagnie, qui connaît un certain succès. Après deux films musicaux (NON CANTO PIU et TUTTA LA CITTA CANTA), il tourne L'AIGLE NOIR de 1946, œuvre d'aventures en costumes d'après une histoire de Pouchkine, déjà portée à l'écran par Hollywood en 1925, sous le même titre, avec la star du muet Rudolf Valentino.

Freda veut construire un cinéma populaire traitant des sujets mythiques ayant déjà fait leurs preuves à l'écran. Ce cinéma proposerait de grands spectacles, de superbes décors et des stars admirées. L'AIGLE NOIR est un succès énorme. C'est donc naturellement que Freda tourne ensuite L'ÉVADÉ DU BAGNE en 1947, longue fresque d'après «Les misérables» de Victor Hugo, puis la même année LE CHEVALIER MYSTÉRIEUX mettant en scène la vie tumultueuse de Casanova (interprété par un jeune et fougueux Vittorio Gassman).

Après ces superproductions, il se tourne vers des films plus modestes : il réalise GUARANY de 1948, mélodrame musical retraçant la biographie d'un compositeur d'opérettes brésilien. Ce n'est pas un succès, mais ce travail lui permet de réaliser ensuite un film policier au Brésil : O CAÇULA DO BARULHO.

Ensuite, il travaille sur de nombreuses séries B italiennes, que ce soit dans la vague des films de cape et d'épée (LE COMTE UGOLIN, LE FILS DE D'ARTAGNAN et LA VENGEANCE DE L'AIGLE NOIR) ou en tournant des mélodrames (TRAHISON dans lequel Freda s'essaie aux atmosphères gothiques, LE PASSÉ D'UNE MÈRE et LA LEGGENDA DEL PIAVE).

Puis, la carrière de Freda rebondit. Aux USA, les grands studios, agréablement surpris par le résultat de péplums tels que LA TUNIQUE de 1953, multiplient les œuvres antiques à grand spectacle au cours de la décennie. Certaines sont tournées en partie ou intégralement en Italie, pays aux coûts de production peu élevés. Freda réalise alors des péplums pour des compagnies italiennes bien décidées à profiter du filon. Il tourne SPARTACUS interprété pas Massimo Girotti, relatant l'épopée du fameux gladiateur rebelle ; puis il passe à une véritable grosse production avec THÉODORA, L'IMPÉRATRICE DE BYZANCE de 1954 qu'incarne Gianna Maria Canale. Freda se permet ensuite de réaliser la comédie DA QUI ALL'EREDITA, puis LE CHÂTEAU DES AMANTS MAUDITS de 1956, mélodrame historique aux relents macabres. Enfin, il tourne pour un petit budget LES VAMPIRES, son premier film d'horreur, avec à ses côtés un chef-opérateur jeune mais déjà réputé : Mario Bava.

LES DÉBUTS DE MARIO BAVA

Mario Bava est aujourd'hui reconnu comme un des grands maîtres du cinéma fantastique italien, qui lança dans ce pays aussi bien le film d'horreur gothique (avec LE MASQUE DU DÉMON, en 1960, son premier film qui lui est entièrement attribuable) que le Giallo (avec LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP). Mais son rôle dans le cinéma populaire de ce pays est déjà important avant les années soixante.

Mario Bava naît en 1914 à San Remo d'un père sculpteur qui travaille sur des décors de cinéma depuis 1906. Mario se destine à la peinture et étudie l'art pictural. Il rentre définitivement dans le milieu du cinéma au poste de chef-opérateur sur IL TACCHINO PREPOTENTE de 1939, court-métrage de Roberto Rossellini. Il réalise ensuite quelques courts-métrages documentaires dans la seconde moitié des années 40, avant de devenir un chef-opérateur très réputé, œuvrant notamment sur les collaborations avec les réalisateurs de comédies Steno et Mario Monicelli. Il devient si fameux que le réalisateur américain Robert Z. Leonard le sollicite lorsqu'il tourne en Italie LA BELLE DES BELLES en 1955, avec Vittorio Gassman et Gina Lollobrigida.

Mario Bava participe donc à LES VAMPIRES en tant que chef-opérateur, puis en tant que réalisateur de secours, achevant le tournage après que Freda l'a déserté. Ce sera la première fois que Bava travaille en tant que réalisateur sur un long-métrage, mais ce ne sera pas la dernière ! Il achève ensuite des films d'autres réalisateurs et il lui faut attendre 1960 pour enfin se voir offrir la réalisation complète d'un film bien à lui avec LE MASQUE DU DÉMON.

LES VAMPIRES : LES DÉBUTS DU CINÉMA FANTASTIQUE ITALIEN DE L'APRÈS-GUERRE

Film précurseur au tournage chaotique, LES VAMPIRES n'appartient pas à un style bien défini. Il mélange de manière originale des influences variées. D'abord, par son titre (LES VAMPIRES), sa localisation géographique (Paris) et son intrigue fantastico-policière rocambolesque, il se référe aux feuilletons filmés français de Louis Feuillade, comme FANTÔMAS ou LES VAMPIRES, sources cruciales du cinéma fantastique mondial.

Le début du métrage, avec ses agresseurs de jeunes filles portant imperméables, chapeaux mous et gants de cuir noir, renvoie aux Films Noirs américains des années 1940 tels LES MAINS QUI TUENT et DEUX MAINS, LA NUIT de Robert Siodmak, annonçant déjà les tueurs sadiques et stylisés des Giallos. D'autre part, le cimetière brumeux ainsi que le superbe château gothique dans lequel vit la comtesse annoncent nettement des décors aussi fameux que ceux de LE CAUCHEMAR DE DRACULA de Terence Fisher, LE MASQUE DU DÉMON de Bava ou LA CHUTE DE LA MAISON USHER de Roger Corman.

LES VAMPIRES fait aussi expressément référence à des mythes purement horrifiques, tels le savant fou œuvrant à des expériences malsaines dans son laboratoire (il ramène à la vie un cadavre, tel le professeur Frankenstein), ou une aristocrate conservant une apparente fraîcheur en s'injectant du sang prélévé sur des jeunes filles (évocation de la tristement célèbre Erzébet Bathory, comtesse hongroise du XVIème siècle soupçonnée de se baigner dans le sang de vierges afin de conserver un physique juvénile).

Le portrait de ce personnage, la comtesse Du Grand, est certainement ce qu'il y a de meilleur dans LES VAMPIRES. A la fois monstrueuse par ses actes et émouvante par ses motivations, cette belle femme refuse d'accepter la réalité de la vieillesse et la dégradation du temps. Lorsqu'elle tente de séduire le journaliste, c'est le père de celui-ci (qu'elle a aimé profondément des années auparavant, mais qui l'a repoussée) qu'elle tente de retrouver. Remarquablement interprété par la superbe Gianna Maria Canale, ce personnage est sujet à de spectaculaires transformations, entraînant le vieillissement accéléré de son visage. Ces effets spéciaux, obtenus grâce à des changements d'éclairage colorés finement dosés (imperceptible sur ce film en noir et blanc) sont du même type que ceux employés dans le mythique DOCTEUR JEKYLL ET MISTER HYDE de Rouben Mamoulian. Bava les réemploiera dans LE MASQUE DU DÉMON sur le visage de Barbara Steele.

Néanmoins, LES VAMPIRES est fort inégal, sans doute à cause des circonstances chaotiques de son tournage. Ainsi, son début paraît bien bâclé. La reconstitution de Paris est improbable, le casting est en partie médiocre, les décors sont banals et les rebondissements assez fouillis et invraisemblables. De même le dénouement accumule des explications difficiles à avaler et désordonnées.

Toutefois, LES VAMPIRES séduit grâce à l'élégance de ses images (cinémascope noir et blanc) et la beauté saisissante de certains de ses décors gothiques. De plus, toutes les séquences où apparaissent Gianna Maria Canale tirent l'ensemble du métrage largement vers le haut.

LES VAMPIRES ne rencontre pas de succès en Italie. Freda note alors avec ironie que les spectateurs italiens ne vont pas le voir car, en remarquant le nom d'un réalisateur italien sur l'affiche, ils pensent d'emblée qu'il sera inférieur aux œuvres de ce genre réalisées par des américains.

Freda décide donc d'adopter, sur certains de ces projets suivants, un nom américanisé (Richard Hampton sur CALTIKI : LE MONSTRE IMMORTEL de 1959) pour "tromper" les spectateurs italiens, et leur faire croire qu'ils allaient voir une œuvre américaine.

Cette pratique se généralise ensuite chez les réalisateurs italiens, notamment dans le domaine du western spaghetti : Mario Bava se fit parfois appeler John Old, Sergio Leone se fait appeler Bob Robertson sur les génériques européens de POUR UNE POIGNEE DE DOLLARS...

Dès 1957, le cinéma fantastique italien triomphe enfin, d'abord grâce à la vague des péplums mythologiques (LES TRAVAUX D'HERCULE réalisé en 1957 par Pietro Francisci, assisté par Mario Bava, est une date très importante), puis ensuite grâce à des films d'horreur gothique, dont le premier et le plus influent est LE MASQUE DU DÉMON tourné en 1960 par l'incontournable Mario Bava.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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