Header Critique : HOMME AU MASQUE DE CIRE, L' (HOUSE OF WAX)

Critique du film
L'HOMME AU MASQUE DE CIRE 1953

HOUSE OF WAX 

A New York, au début du XXème siècle, le sculpteur Henry Jarrod dirige un musée de figures de cire. Mais lorsqu'un incendie ravage le bâtiment, l'artiste est gravement brûlé et perd l'usage de ses précieuses mains. Des meurtres étranges commencent à avoir lieu...

L'HOMME AU MASQUE DE CIRE est réalisé par André De Toth, un Hongrois chassé de son pays par la guerre. Il travaille d'abord en Angleterre au début des années quarante, puis part aux USA où il bâtit une carrière florissante.

L'HOMME AU MASQUE DE CIRE est le remake de MASQUES DE CIRE, réalisé par Michael Curtiz (autre émigré hongrois), adaptation d'une pièce de théâtre de Charles Belden. La compagnie Warner Bros a produit MASQUES DE CIRE dans les années 1930, en plein âge d'or du fantastique hollywoodien, pour concurrencer les fameux monstres de la compagnie Universal, à savoir les DRACULA et autres FRANKENSTEIN.

L'HOMME AU MASQUE DE CIRE s'avère un des premiers grands rôles dans le répertoire de l'horreur pour Vincent Price, avant sa fructueuse collaboration avec Roger Corman dans les années soixante. Tourefois, au début de sa carrière, Price est déjà apparu dans d'autres œuvres d'épouvante, pour Universal, des films à petits budgets comme LA TOUR DE LONDRES ou LE RETOUR DE L'HOMME INVISIBLE (où il tient le rôle titre).

Ici, l'assistant muet de Vincent Price, le bien nommé "Igor", est interprété par le jeune Charles Buchinsky, qui deviendra célèbre ensuite sous le nom de Charles Bronson. D'abord comme solide second rôle chez John Sturges (dans LES  7 MERCENAIRES et LA GRANDE EVASION), avant de devenir une Star en Europe (avec IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST) puis aux Etats-Unis à partir d'UN JUSTICIER DANS LA VILLE.

Dans l'Amérique du début des années 1950, tourner un film d'épouvante ambitieux semble saugrenu. En effet, pendant la décennie précédente, les mythes fantastiques de l'Universal ont décliné. Plutôt que de chercher le renouvellement du genre, les producteurs proposent des cross-over comme LA MAISON DE FRANKENSTEIN et LA MAISON DE DRACULA, dans lesquels les Grands Monstres Classiques se croisent au gré d'intrigues tarabiscotées. Ou bien ils emploient ces personnages dans des comédies, comme DEUX NIGAUDS CONTRE FRANKENSTEIN avec les comiques Abbott et Costello.

De plus, suite aux innovations technologiques mises en place durant la seconde guerre mondiale, les États-Unis sont rentrés dans l'ère de la fusée et de l'atôme : c'est maintenant la science-fiction qui fascine le grand public et qui règne sans partage sur le cinéma fantastique hollywoodien des années 1950, avec des titres mythiques comme LE JOUR OÙ LA TERRE S'ARRÊTA et LA GUERRE DES MONDES. L'épouvante gothique devient désuète.

Mais l'invention qui terrifie le plus Hollywood, ce ne sont pas forcément la bombe atomique ou les fusées porteuses de mort : ce que ces grandes compagnies redoutent, c'est l'arrivée de la télévision, cette petite boîte qui envahit les foyers américains au début des années 1950 et détourne les foules des salles obscures. Pour résister à cette concurrence, les studios jouent la carte du spectaculaire et veulent offrir au public des images et des sons qu'une petite télé d'alors ne peut apporter. Pour cela, ils recourent à des innovations technologiques dans le domaine du cinéma.

Ainsi, dès la fin des années 1930, le Technicolor couvre de somptueuses couleurs «naturelles» le film BECKY SHARP de Rouben Mamoulian,  premier long métrage entièrement en vraies couleurs du cinéma hollywoodien, datant de 1935. Le cinéma en couleurs connaît des triomphes avec AUTANT EN EMPORTE LE VENT en 1939 ou BLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS de Walt Disney. Ce même Walt Disney propose un système sonore multicanal en 1940 dans les salles de cinéma avec l'ambitieux FANTASIA. De son côté, le péplum édifiant LA TUNIQUE, de 1953, amène en force l'écran large au spectacle cinématographique grâce au procédé CinémaScope. Parallèlement, Hollywood part à la conquête de la troisième dimension en produisant des films en relief.

Le réalisateur Jack Arnold utilise ce procédé dans ses films en noir et blanc pour la compagnie Universal : LE METEORE DE LA NUIT et L'ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR. Warner Bros propose dans L'HOMME AU MASQUE DE CIRE, son premier film en relief, un procédé jouant sur la polarisation de la lumière : ce système permet de percevoir simultanément  le relief et les couleurs. Mais le spectateur doit toujours porter des lunettes et cette technique est fatigante : pour permettre au public de se reposer, L'HOMME AU MASQUE DE CIRE est projeté avec un entracte, alors qu'il ne dure que 86 minutes. Par souci de rentabiliser ce procédé, des séquences superfétatoires sont insérées dans le récit, telles des scènes de french cancan survoltées ou un numéro de Jokari bondissant !

Le principal intérêt de L'HOMME AU MASQUE DE CIRE réside dans la personnalité de son protagoniste, le sculpteur Henry Jarrod. Nous le rencontrons avant son accident : doué d'un talent évident et reconnu, il aspire à un art naturaliste, qui trouve la beauté dans la reproduction fidèle de la Nature. Ce goût de la représentation mimétique le pousse à construire des figures de cire au réalisme saisissant. Certain de la noblesse de son art, il ne se consacre qu'à la reconstitution de grandes scènes de l'Histoire mondiale. Il refuse de s'abaisser à composer des scènes de tortures ou de meurtres, comme le font certains concurrents moins scrupuleux.

Après son accident tragique, l'obsession de Jarod pour la reproduction mimétique du réel le poursuit, alors même qu'il ne peut plus sculpter. Il met au point une méthode très particulière pour obtenir des mannequins très réalistes... Cet esthète amoureux fou de la beauté, cet artiste rendu incapable de créer par un sort injuste, est une figure tragique dans la grande tradition du cinéma fantastique américain, celle du FANTÔME DE L'OPERA. Dans ce rôle, Vincent Price, passant du pathétique le plus profond à l'humour noir le plus caustique, est impeccable.

L'HOMME AU MASQUE DE CIRE bénéficie d'une somptueuse photographie en couleurs, alors que les œuvres d'horreur classique produites par Universal avaient presque toujours conservé le noir et blanc inquiétant hérité du cinéma expressionniste allemand. En cela, ce film annonce avec quelques années d'avance la vague de films d'horreur en couleurs produits par les britanniques de la Hammer ainsi les productions gothiques AIP  réalisées par Roger Corman. Toutefois, il ne faut pas oublier que le premier MASQUES DE CIRE de Michael Curtiz était lui-même en Technicolor bichrome, procédé rare dans les années 30, sur lequel sa compagnie productrice Warner comptait pour exciter la curiosité du public.

La réalisation de De Toth propose des moments étonnants. La cinégénie fantastique d'un musée de cire n'est plus à prouver, elle a déjà été démontrée dans LE CABINET DES FIGURES DE CIRE ou MASQUES DE CIRE. Ce lieu peuplé de figures inertes aux visages immobiles nous angoisse quand la semi-obscurité l'enveloppe. Ici, les décorateurs réalisent un formidable travail, que ce soit pour ces galeries de mannequins, les rues humides de New York, ou le laboratoire très "savant fou" du sculpteur. Nous apprécions l'extraordinaire incendie du musée, pendant lequel une infernale tempête de flammes liquéfie les impassibles personnages de cire. Il y a fort à parier que Steven Spielberg s'est souvenu de cette insolite séquence-choc pour le final biblico-horrifique de LES AVENTURIERS DE L'ARCHE PERDUE.

Les interventions du tueur défiguré et difforme dans la nuit bleue et brumeuse de New York sont des moments extraordinaires. Cette silhouette, noire comme une ombre, rappelle encore LE FANTÔME DE L'OPERA avec Lon Chaney. Ses meurtres sont horribles, l'utilisation aussi théâtrale qu'innovante d'une cage d'ascenseur annonce à la fois l'ouverture démente de SUSPIRIA et la conclusion terrible des FRISSONS DE L'ANGOISSE, tous deux de Dario Argento et bien postérieurs.

Certes, le récit progresse parfois de façon bavarde, et les scènes au cours desquelles Vincent Price n'est pas à l'écran paraîssent les moins percutantes. Malgré ces remarques, L'HOMME AU MASQUE DE CIRE a les qualités d'un cinéma fantastique rigoureux et ambitieux. Il reste un cas isolé de classique de l'épouvante traditionnelle américaine au début des années 50, époque à laquelle Hollywood est plus fasciné par les robots et les extra-terrestres que par les mythologies de l'horreur. Le succès de ce film impose Vincent Price comme une vedette du fantastique, qu'on retrouve peu après dans LA MOUCHE NOIRE.

Plus de cinquante ans après la sortie de L'HOMME AU MASQUE DE CIRE, alors que la mode du remake bat son plein, Warner sort un film sous le même titre anglais HOUSE OF WAX (LA MAISON DE CIRE en français) : ce long métrage est convaincant, mais il raconte une histoire très différente, bien plus proche d'un Survival comme TOURIST TRAP que de son illustre prédécesseur. 

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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