Header Critique : BETE AUX CINQ DOIGTS, LA (THE BEAST WITH FIVE FINGERS)

Critique du film
LA BETE AUX CINQ DOIGTS 1946

THE BEAST WITH FIVE FINGERS 
Etats-Unis
Horreur

La prestigieuse compagnie hollywoodienne Warner Bros s'illustre dans le genre fantastique en faisant mettre en scène, dans les années trente, DOCTEUR X, MASQUES DE CIRE et LE MORT QUI MARCHE par son réalisateur-vedette Michael Curtiz (LES AVENTURES DE ROBIN DES BOIS avec Errol Flynn). En 1947, ce studio produit LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS, dirigé par Robert Florey (DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE), et interprété par Andrea King et Robert Alda (prêtre-exorciste dans LA MAISON DE L'EXORCISME de Mario Bava, bien plus tard).

LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS est l'adaptation d'une nouvelle de William Fryer Harvey. Curt Siodmak, écrivain à la base, rédige le scénario, lui qui travailla avant sur plusieurs scénarios de films d'horreur pour Universal (LE LOUP-GAROU, LE FILS DE DRACULA de son frère Robert Siodmak).

La vraie vedette du film est évidemment l'acteur Peter Lorre, qui accomplit ici une de ses interprétations les plus mémorables.

L'ÉNIGMATIQUE PETER LORRE

László Löwenstein / Peter Lorre naît en 1904 dans l'Empire austro-hongrois. A la fin de la première guerre mondiale, les vainqueurs démantèlent ce royaume et un régime dictatorial s'installe rapidement en Hongrie. De nombreux talents hongrois se dispersent alors hors de leur nation au cours des années vingt : les photographes André Kertesz, Brassaï ou Robert Capa, le réalisateur Michael Curtiz, l'acteur Bela Lugosi...

Peter Lorre tente quant à lui sa chance comme acteur à Berlin, en Allemagne, aux alentours de 1920. Sa carrière se limite d'abord au théâtre, puis il devient en 1931 une star mondiale en jouant l'inoubliable tueur en série de M, LE MAUDIT, le célèbre chef-d'oeuvre du génial Fritz Lang. Après quelques rôles de second plan, il quitte l'Allemagne en 1933 suite aux événements politiques secouant le pays. Il passe par la France où il apparaît la même année année dans DE HAUT EN BAS aux côtés de Michel Simon et Jean Gabin : ce film est réalisé Georg Wilhelm Pabst, le réalisateur allemand de LOULOU, lui aussi en exil. Puis Lorre se rend en Grande-Bretagne où Alfred Hitchcock lui donne le rôle d'un infect espion dans sa première version de L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP de 1934.

Enfin, Peter Lorre arrive à Hollywood. Il tient le rôle principal dans REMORDS en 1935, adaptation de «Crimes et châtiments» par Josef Von Sternberg. Surtout, il apparaît la même année dans le film fantastique LES MAINS D'ORLAC, autre production Paramount, sur laquelle nous reviendrons plus bas. Il refait un petit tour en Angleterre pour QUATRE DE L'ESPIONNAGE de Hitchcock, puis retourne travailler aux USA.

Il y trouve une grande notoriété en interprétant pour la 20th Century Fox, dans une série de huit films étalés entre 1937 et 1939, le personnage du détective japonais Mr. Moto (L'ÉNIGMATIQUE MONSIEUR MOTO est le premier d'entre eux). Il s'agit d'un concurrent du perspicace Chinois Charlie Chan, qu'interprète alors Warner Oland.

Après cette série, Lorre se spécialise dans les rôles de méchants et de sadiques. Il interprète de redoutables dirigeants de prison dans L'ÎLE DES HOMMES PERDUES et CROSS OF LORRAINE au début des années quarante. On le trouve dans deux films de Robert Florey : FACE BEHIND THE MASK, dans lequel il joue un défiguré se vengeant des hommes ayant tué l'amour de sa vie, et LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS.

Très actif, il apparaît dans des grands classiques du Hollywood des années quarante, tel LE FAUCON MALTAIS en 1941 de John Huston, avec son ami Humphrey Bogart ; CASABLANCA de Michael Curtiz, encore avec Bogart ; ou ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES, incunable de l'humour noir par Frank Capra. Peter Lorre retourne en Allemagne et passe à la réalisation pour le sombre UN HOMME PERDU, en 1950.

Il tombe ensuite gravement malade et passe des mois dans un sanatorium en Suisse, dont il revient vieilli et méconnaissable. Après avoir retravaillé pour le théâtre et la télévision, il retrouve les chemins des grands studios avec le classique de l'aventure 20.000 LIEUES SOUS LES MERS produit par Walt Disney en 1954 et réalisé par Richard Fleischer. Il y forme un duo pittoresque avec Kirk Douglas.

Sa carrière repart et nous le trouvons dans diverses oeuvres d'aventures (CINQ SEMAINES EN BALLON en 1961) et de science-fiction (LE SOUS-MARIN DE L'APOCALYPSE la même année). Aux côtés de son ami Vincent Price, il apparaît dans divers films d'horreur AIP : L'EMPIRE DE LA TERREUR de Roger Corman d'après Edgar Poe, LE CROQUE MORT S'AMUSE, oeuvre nettement parodique de Jacques Tourneur... Peter Lorre meurt d'un arrêt cardiaque en 1964.

JEUX DE MAINS...

Dès le classique allemand LES MAINS D'ORLAC, réalisé en 1924 par Robert Wiene et interprété par un Conrad Veidt hallucinant, le cinéma fantastique utilise les mains comme enjeu de séquences d'épouvantes. Le pianiste Orlac, horriblement blessé dans un accident de train, se fait greffer les mains d'un criminel ; elles refusent de lui obéir et tentent de commettre des crimes contre sa volonté. Une variante est proposée avec LES MAINS D'ORLAC de 1935, réalisé à Hollywood par Karl Freund, film dans lequel Colin Clive (le savant du FRANKENSTEIN) joue le rôle d'Orlac. Pour pimenter les choses, ce pianiste est confronté au Docteur Gogol (interprété par Peter Lorre), chirurgien amoureux fou de son épouse Yvonne Orlac.

Avec LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS, une simple main coupée, douée d'une volonté propre, se promène et devient un monstre menaçant. Ce concept est promis à une belle postérité puisqu'il revient dans, entre autres, THE CRAWLING HAND de Herbert L. Strock, en 1963, dans lequel la main d'un astronaute décédé sème la mort. Dans LA MAIN DU CAUCHEMAR d'un jeune Oliver Stone, la main coupée d'un dessinateur de BD frappe les ennemis de son ancien propriétaire. N'oublions pas les série TV de LA FAMILLE ADDAMS (la première date de 1964) et leurs adaptations cinématographiques des années quatre-vingt dix dans lesquelles la Chose (une main douée d'une vie propre) est un "membre" à part entière de cette sympathique communauté monstrueuse.

En 1987, dans EVIL DEAD 2 de Sam Raimi, Ash affronte sa main possédée par un esprit démoniaque, ce qui donne lieu à des séquences aussi bien influencées par LES MAINS D'ORLAC que par LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS. La médiocre comédie horrifique LA MAIN QUI TUE de 1999 fonctionne sur le même principe.

LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS

Après le décès d'un célèbre pianiste, certains de ses héritiers sont mystérieusement étranglés. Il semble que la main du défunt se soit échappée de son caveau afin de commettre ces forfaits...

LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS, par son atmosphère gothique, ses éclairages expressionnistes, son contexte exotique (l'action prend place en Italie) et ses situations aussi fantastiques que violentes, se rattache à l'âge d'or du cinéma fantastique américain, lequel a notamment culminé avec les classiques de la Universal au début des années 1930 (DRACULA, FRANKENSTEIN...).

Pourtant, par bien des aspects, il rappelle aussi le Film Noir américain, genre mis en place au début des années 1940, à partir de LE FAUCON MALTAIS. Ce genre mêle sombre intrigue policière et angoissante atmosphère expressionniste. Dans LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS, la belle demeure du musicien, son vaste salon aux ornements gothiques raffinés et son jardin pluvieux font ainsi beaucoup penser au thriller DEUX MAINS, LA NUIT de Robert Siodmak, huis-clos angoissant de 1945 dans lequel un étrangleur traque une jeune femme muette à travers une splendide maison.

De même, l'élégance de la réalisation et le travail délicat sur l'atmosphère et la photographie évoquent certaines productions de Val Lewton pour la compagnie RKO, telle LA FÉLINE de Jacques Tourneur. Tout ce travail fort réussi sur l'atmosphère doit beaucoup au directeur artistique Stanley Fleischer (il travaillera aussi sur L'HOMME AU MASQUE DE CIRE de 1953), au chef-opérateur Wesley Anderson (les magnifiques travellings autour du piano) et surtout au fameux compositeur Max Steiner.

LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS mélange donc affaire criminelle traditionnelle, avec enquête policière et nombreux suspects, et des éléments propres à un film d'horreur - le moindre n'étant pas la présence d'un véritable "monstre", la fameuse main coupée étrangleuse. Toutefois, cela ne se fait pas sans accroc, notamment dans le scénario. A force de passer d'un genre à l'autre, il grippe vers la fin du récit.

Toute la première partie du métrage est aussi classique que fluide, même si la fameuse "main" se fait légèrement attendre. Elle n'apparaît que dans la dernière demi-heure, durant laquelle le secrétaire Hilary, un homme fragile et passionné par les sciences occultes, affronte la main coupée au cours de séquences d'anthologie, interprétées par un Peter Lorre au sommet de son talent et baignant dans une saisissante atmosphère surréaliste. Ces scènes ont recours à des effets spéciaux inégaux, alternant des moments époustouflants (la main coupée jouant du piano) et des plans bâclés (un comédien avec un pull noir promène sa main sur une table). Le mot de la fin échoit à une explication teintée de psychanalyse (à la mode à cette époque), voyant un être rongé par la culpabilité sombrer dans la folie (ce qui évoque LA MAISON DU DOCTEUR EDWARDS d'Alfred Hitchcock, sorti deux ans avant).

Même comparé à la performance époustouflante de Peter Lorre, le reste du casting ne démérite pas. Le récit ne faiblit jamais et n'ennuie guère le spectateur, même si celui-ci regrette un dénouement décevant et prévisible. LA BÊTE AUX CINQ DOIGTS est donc un film d'horreur classique et globalement réussi, brillant notamment par la qualité de son interprétation et la solidité de sa réalisation élégante.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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