Header Critique : Mourir peut attendre (No Time to Die)

Critique du film
MOURIR PEUT ATTENDRE 2020

NO TIME TO DIE 

Le nom est Craig, Daniel Craig. Sa mission, puisqu'il l'a acceptée : reprendre le rôle de James Bond pour un cycle de cinq films étalés sur quinze ans. 007 post-11 septembre 2001, il arrive sur une planète tendue, dure, où les faux-semblants de la guerre froide cèdent la place à un avenir incertain. Cette pentalogie débute avec CASINO ROYALE en 2006, adaptation d'un roman majeur de Ian Fleming qui a longtemps échappé à Eon Productions pour des chicaneries juridiques.

CASINO ROYALE et son James Bond tout débutant constituent une des grandes réussites des 007 au cinéma, repensant de nombreux aspects de cette série et ponctuée de scènes d'action plus crues. Ce très bon film signé Martin Campbell est suivi par un QUANTUM OF SOLACE en 2008 qui fait l'effet d'une douche froide. Voyant arriver la concurrence de Jason Bourne, en particulier avec THE BOURNE SUPREMACY de Paul Greengrass au style cinématographique agressif, Eon et le réalisateur Marc Forster récupèrent son monteur et son directeur des cascades pour un résultat cinématographiquement hors sujet. Ajoutons à cela un méchant faible, une durée bizarrement courte, des sous-intrigues peu palpitantes, et il en ressort un sérieux gadin.

La série rebondit avec l'inattendu réalisateur Sam Mendes, échappé du cinéma d'auteur anglo-saxon, qui signe le métrage de la maturité pour James Bond/Daniel Craig. Soigné, ponctué de scènes d'action à grand spectacle et appuyé par les charismes de Javier Bardem et Judi Dench, ce SKYFALL a pourtant ses limites. Il est trop long, fastidieux dans son dénouement. Mais il reste un titre honorable, et surtout un succès commercial énorme, particulièrement en France où il est le James Bond ayant fait le plus d'entrées, devançant même des titres de la Bondmania des années soixante comme GOLDFINGER ou OPÉRATION TONNERRE.

Sam Mendes rempile avec SPECTRE. Eon a alors récupéré les droits d'un élément bondien classique lui échappant pour des raisons légales depuis des décennies : le Service Pour l'Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, la Rétorsion et l'Extorsion. Une redoutable association de malfaiteurs, ennemi juré du MI6 menée par le super-criminel Ernst Stavro Blofeld. Un retour en grandes pompes pour le SPECTRE, qui accouche hélas d'une sévère déception, trahissant des défauts du cycle Daniel Craig.

A commencer par un goût du feuilleton, avec personnages et intrigues récurrentes de film en film. Héritée de la mode des séries télés, cet aspect devient lourd, pénible, SPECTRE s'astreignant à des circonvolutions pour rattacher ses wagons au train des trois précédents titres. Autrefois tueur solitaire indépendant, James Bond, sans doute sous l'influence des films MISSION : IMPOSSIBLE de la même période, se retrouve affligé d'une équipe de collègues envahissante et incongrue. M, Miss Moneypenny et autres Bill Tanner lui collent aux basques, même sur le terrain. Enfin certaines tentatives d'apporter de la nouveauté et de briser les codes de la série se soldent par un fiasco : en ce sens, le portrait de Blofeld, tartiné d'invraisemblables ajouts, est caractéristique de cet échec.

SPECTRE ne reçoit pas l'accueil commercial et critique de SKYFALL. Sam Mendes se retrouve écarté, laissant la place dans un premier temps à Danny Boyle, l'emblématique réalisateur british de 28 JOURS PLUS TARD se trouvant très près de réaliser le vingt cinquième James Bond. Mais suite à un « désaccord artistique » avec les producteurs, il cède la place à l'américain Cary Fukunaga, metteur en scène de cinéma ayant déjà signé un JANE EYRE avec Michael Fassbender, avant de se faire remarquer en tournant tous les épisodes de la première saison de «TRUE DETECTIVE» pour HBO.

Nous retrouvons bien sûr Daniel Craig en James Bond, pour un métrage annoncé comme le dernier dans lequel il tient ce rôle. Il retrouve son entourage de SPECTRE, avec Ralph Fiennes en M, Ben Whishaw en Q, Naomie Harris en Miss Moneypenny, ou Jeffrey Wright dans le rôle de l'Américain Felix Leiter. Les survivants de SPECTRE reviennent, comme Christoph Waltz en Blofeld ou Léa Seydoux en Madeleine Swann, la femme qui a su faire oublier, un peu, à James Bond Vesper Lynd, son grand amour perdu de CASINO ROYALE.

Après la capture de Blofeld, Madeleine Swann et James Bond passent des vacances bien méritées à Matera, commune de charme nichée au creux de la botte italienne. L'irruption de tueurs du Spectre gâche la fête et crée le doute dans leur couple. Bond est convaincu que Madeleine l'a trahi. Quelques années plus tard... Des malfaiteurs mettent la main sur un virus militaire mortel. En marge de cette manœuvre, le mystérieux Lyutsifer Safin tire les ficelles. Lui qu'un lien mystérieux, enfoui dans le passé, relie à Madeleine et au SPECTRE...

Affiché dès le départ comme un « super-James-Bond », affichant une durée record de deux heures quarante cinq, MOURIR PEUT ATTENDRE s'ouvre non pas avec une, mais avec deux scènes pré-génériques. La première ne mentionne pas le personnage de James Bond, il s'agit d'un flash-back rattaché à l'enfance de Madeleine, fille d'un tueur à la solde du SPECTRE. Se déroulant dans l'hiver scandinave, cette séquence relève de l'horreur, une horreur glacée incarnée par la silhouette mystérieuse d'un tueur en quête de vengeance, entre parka technique et masque Nô.

Après ce prologue intéressant, se terminant sur une touche ambiguë et prometteuse, nous retrouvons donc James Bond et Madeleine pour un voyage en amoureux dans un coin typique d'Italie. Tout va pour le mieux, James assurant à Madeleine qu'ils ont pour eux « Tout le temps du monde » / « All the Time in the World ». Mais le spectateur au fait de ses classiques reconnaît là une antiphrase issue d'AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTÉ. Le temps est donc compté pour les amants, vite interrompus par des tueurs du SPECTRE. Ce qui nous vaut une scène d'action et de poursuite réussie, dans la bonne moyenne, avec de belles cascades et une exploitation habile de son cadre naturel. Elle offre à  nouveau la vedette à la mythique Aston Martin DB5, truffée de gadgets comme il se doit.

Après cette copieuse double scène d'ouverture, MOURIR PEUT ATTENDRE passe à son argument central, argument très incliné vers la science-fiction. Des malfaiteurs du SPECTRE se rendent dans un laboratoire britannique pour y subtiliser le virus Héraclès, mettant en œuvre de redoutables nanorobots capables d'atteindre des proies précises en reconnaissant leur ADN. Une arme impitoyable, un petit tueur invisible qui ne rate jamais son coup. Mais éthiquement plus que limite ! Son exfiltration constitue une séquence nerveuse, cruelle et efficace. La mise en vedette de cet agent bactériologique concocté dans un laboratoire pas si sûr que cela retrouve quelques échos dans notre actualité récente, quand bien même MOURIR PEUT ATTENDRE a été créé avant l'épidémie du Covid 19 !

James Bond quant à lui, coule une retraire solitaire, entre plongée sous-marine et boîtes de nuit dans sa chère Jamaïque (indissociable de JAMES BOND CONTRE DOCTEUR NO et de la villa « Goldeneye » de Ian Fleming, mais aussi des tournages d'OPÉRATION TONNERRE, VIVRE ET LAISSER MOURIR ou CASINO ROYALE). La réalité le rattrape vite, d'abord sous les traits amicaux de son vieux copain Felix Leiter, agent de la CIA l'ayant bien épaulé au temps du tournoi de Poker de CASINO ROYALE. Il invite James à kidnapper un savant louche impliqué dans le vol d'Héraclès, se trouvant à Cuba sous la protection du SPECTRE. James Bond accepte la mission pour la CIA, mais il se trouve en concurrence avec Nomi, une agent britannique ayant repris le matricule 007 laissé vacant par notre jeune retraité !

Ce passage à Cuba nous offre des excentricités technologiques (avec de très curieux yeux de verre) et un partenariat inattendu entre James Bond et une agent inexpérimentée mais très talentueuse, interprétée avec entrain par l'hispano-cubaine Ana de Armas. Cette association glamour et amusante se montre digne des moments les plus détendus de la période Roger Moore. Elle se voit parfaitement gérée par les deux acteurs et encore rehaussée par la compétition sous-jacente entre le vieux et la nouvelle 007, cette dernière s'invitant dans cette scène d'action ludique, constituant la meilleure réussite de MOURIR PEUT ATTENDRE.

Car après toute cette première partie entraînante, notre Bond 25 fléchit. Incarné par Rami Malek, Lyutsifer Safin, méchant jusqu'alors motivé par sa rivalité avec le SPECTRE, se retrouve dans un rôle plus classique de savant fou avec projet zinzin à la clé. Projet n'étant pas sans rappeler AVENGERS: INFINITY WAR ! Après avoir passé la moitié de son métrage à liquider le passif de SPECTRE sans faire de détail, MOURIR PEUT ATTENDRE s'oriente vers une intrigue bondienne des plus traditionnelles. Mais pas forcément des plus réussies.

Elle commence en Scandinavie, Bond y retrouvant Madeleine. Ils sont traqués au gré d'une poursuite automobile aux prémices dantesques, mettant en scène une armada des véhicules tout terrains d'une fameuse marque automobile britannique. Bizarrement, cette course bondissante s'avère assez courte, James Bond allant se dissimuler en forêt pour piéger ses adversaires dans une guérilla ramboesque. Il tend toutes sortes de pièges et comme au temps de PERMIS DE TUER, il venge sadiquement ses complices.

Enfin, MOURIR PEUT ATTENDRE nous entraîne dans une très classique scène d'infiltration de la base du méchant, reprenant des éléments de JAMES BOND CONTRE DOCTEUR NO (méchant avec lequel Lyutsifer Safin partage pas mal de points communs) et ON NE VIT QUE DEUX FOIS . Ce qui aboutit à des moments à nouveau énergiques, Daniel Craig donnant clairement de sa personne dans des affrontements musclés au bodycount soutenu. Les décors de grande envergure dépeignent une énorme base balistique russe abandonnée sur les îles Kouriles. La violence y va bon train, en particulier avec un placement de produit horloger des plus explosifs !

Hélas, tout cela ne désamorce pas une sensation de langueur, de métrage qui s'éternise, de déjà vu. Ce dernier acte casse des règles classiques du film de James Bond, restant en cela dans la tradition amorcée il y a quatorze ans par CASINO ROYALE. Daniel Craig s'offre un bouquet final, avec des révélations plus ou moins osées (mais pas totalement inédites dans ses aventures littéraires, voir par exemple «On ne vit que deux fois» de Ian Fleming...).

Pourtant, ça ne marche pas complètement. Peut-être à cause de l'accumulation de trop de ces révélations en trop peu de temps ? Peut-être car l'écriture se révèle bien floue sur certains points ? Toujours est-il que la forte émotion sollicitée n'est pas passée pour nous. Ce dénouement renvoie, références à l'appui, à un moment fameux d'un autre James Bond – que nous ne nommerons pas pour ne pas gâcher la surprise ! Mais alors que cette scène classique était traitée avec classe, économie et sobriété, MOURIR PEUT ATTENDRE s'égare dans le larmoyant et l'emphase contre-productive.

MOURIR PEUT ATTENDRE veut faire beaucoup de choses à la fois, offrir un long bouquet final ratissant tous les traits classiques du cinéma de James Bond, tenter même d'en apporter des nouveaux. Daniel Craig, qui tendait à se démotiver dans SKYFALL et SPECTRE, fait ici feu de tout bois, passant avec une certaine réussite d'un 007 dur à un James Bond plus relax, du baroudeur sans merci au charmeur suave tiré à quatre épingles.

Il en ressort un résultat mitigé à notre sens. Un film avec de l'ampleur, une envergure spectaculaire qui nous venge de l'étriqué et austère SPECTRE, quelques scènes d'action entraînantes. Mais aussi un dénouement ne se montrant pas à la hauteur des ambitions affichées.

Comme l'immortel James Bond, ses films ont plusieurs vies. Espérons donc qu'au fur et à mesure des visions et des années, les défauts de MOURIR PEUT ATTENDRE s'effaceront devant ses qualités et qu'il s'améliorera à nos yeux avec le temps. Pour l'instant, nous restons sur l'impression partagée d'une apothéose annoncée qui n'a pas tenu ses promesses.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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