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Critique du film
ONIBABA : LES TUEUSES 1964

ONIBABA 

Kaneto Shindo appartient à ce lot de réalisateurs japonais qui bénéficient de l'attention du public occidental assez tôt. Amorcé par le Lion d'Or remis à Kurosawa pour RASHOMON de 1950, ce courant d'intérêt concerne aussi Kenji Mizoguchi dès lors qu'il reçoit la même récompense pour LA VIE D'O'HARU, FEMME GALANTE en 1952.

Kaneto Shindo se met à la réalisation au début des années 1950, LES ENFANTS D'HIROSHIMA lui valant d'être remarqué dès 1952. C'est surtout L'ÎLE NUE de 1962, primé par le Grand Prix du Festival International de Moscou, qui lui vaut sa réputation hors du Japon. Sans dialogue, ce film poétique et élégiaque décrit l'infernale routine de paysans japonais tentant de cultiver du riz sur une île aride, dénuée de source d'eau claire. ONIBABA est lui aussi remarqué en Occident. Shindo y retrouve son actrice-fétiche Nobuko Otowa - elle incarnait la mère dans L'ÎLE NUE, et elle apparaît dans de nombreux films de Shindo étalés sur une cinquantaine d'années !

Au XIVème siècle, le Japon est ravagé par des guerres incessantes. Deux femmes, la mère et l'épouse d'un homme enrôlé dans une armée, survivent dans un marécage stérile. Elles agressent des soldats blessés, perdus ou en déroute. Elles les tuent pour leur prendre leurs biens et les revendre à un receleur. Les cadavres des victimes sont jetés dans une caverne dite "le trou". Un jour, un dénommé Hachi se présente chez elles. Il affirme avoir assisté à la mort de leur mari et fils. Il devient l'amant de la jeune veuve, en dépit de l'opposition de la belle-mère. Celle-ci élabore des stratagèmes pour empêcher la jeune femme de rendre visite à Hachi...

Par plusieurs aspects, ONIBABA se rapproche de L'ÎLE NUE. Dans un environnement inhumain et stérile (le marécage), deux personnages isolés (la femme et la mère) tentent de survivre. Elles y parviennent en se livrant à des meurtres abominables. Leurs activités de voleuses de grand chemin correspondent à la norme dans ce pays ravagé par la famine et la guerre. Plus qu'une cruauté pathologique, la violence de leur condition (qui nous évoque les sauvages de LA COLLINE À DES YEUX, le cannibalisme en moins) reflète l'inhumanité profonde du contexte historique dans lequel elles évoluent.

Avec l'arrivée de Hachi, la situation change dramatiquement. Alors que les deux femmes avaient, tant bien que mal, mis au point un système horrible permettant leur survie, un homme paresseux et improductif brise l'équilibre précaire. En annonçant la mort du mari et fils, il détruit le lien unissant l'épouse et la mère. D'autant plus qu'il fait de la veuve sa maîtresse.

Entre la sensualité de cette liaison et la brutalité des meurtres, ONIBABA fait planer un parfum d'animalité sur ses très belles images. Le sang, la sueur et la boue se diluent dans la splendeur des paysages sauvages. Le film se termine sur des éléments fantastiques, impliquant la malédiction mystérieuse d'un samouraï masqué. Ces séquences d'une grande poésie font dévier le film vers la tradition des films de fantômes japonais (tels que la fresque KWAIDAN de Kobayashi, sortie quelques mois auparavant au Japon).

ONIBABA peut être un peu répétitif. Si certaines séquences sont d'une grande force plastique, le récit se déroule parfois lentement, de façon trop prévisible, notamment en ce qui concerne la liaison entre la femme et Hachi.

ONIBABA est pourtant un portrait fort et sans concession du Japon médiéval, refusant l'idéalisation d'une période chevaleresque. Plutôt que de s'intéresser aux aristocrates et à leurs aventures, Shindo décrit le quotidien ignoble des paysans réduits aux meurtres et à la folie. Les samouraïs n'y sont pas des personnages héroïques, mais des brutes arrogantes. Nous sommes bien loin d'une œuvre raffinée comme le coloré LA PORTE DE L'ENFER de 1953, autre film nippon au fort retentissement en Occident. En France, les œuvres suivantes de Shindo ont moins d'écho, seuls quelques rares films sortent en salles : le documentaire KENJI MIZOGUCHI OU LA VIE D'UN ARTISTE de 1975, ou LE TESTAMENT DU SOIR en 1995. Il continue à tourner des films régulièrement jusqu'en 2010, avant de s'éteindre en 2012 à l'âge vénérable de 100 ans.

Rédacteur : Emmanuel Denis
Photo Emmanuel Denis
Un parcours de cinéphile ma foi bien classique pour le petit Manolito, des fonds de culottes usés dans les cinémas de l'ouest parisiens à s'émerveiller devant les classiques de son temps, les Indiana Jones, Tron, Le Dragon du lac de feu, Le Secret de la pyramide... et surtout les Star Wars ! Premier Ecran fantastique à neuf ans pour Le retour du Jedi, premier Mad Movies avec Maximum Overdrive en couverture à treize ans, les vidéo clubs de quartier, les enregistrements de Canal +... Et un enthousiasme et une passion pour le cinéma fantastique sous toutes ses formes, dans toute sa diversité. S'il fallait faire mienne une maxime en la matière, je reprendrais (de mémoire !) une citation de Roman Polanski : «les personnes qui aiment vraiment le cinéma aiment le fantastique» !
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