CINEMA : LA CLEPSYDRE
A l'instar du MANUSCRIT TROUVE A SARAGOSSE, SANATORIUM POD KLEPSYDRA est un enchevêtrement complexe de récits farfelus dans lesquels repères temporels et géographiques s'effacent pour nous confronter à un univers fantastique où règne la folie. Mais cette fois-ci, avec ce long métrage de 2h04, W. Has va encore plus loin dans la déconstruction de son récit, nous livrant une œuvre explicitement surréaliste qui n'a de cesse de malmener notre vision rationnelle du monde : ici les vivants côtoient les morts, le passé le présent, l'Histoire la fiction, le réel l'imaginaire, la religion le païen. Le spectateur perd tout repère identitaire et se laisse entraîner dans un délire visuel généreux et fécond. Du jamais vu.
Avec LA CLEPSYDRE, Has a signé une œuvre tentaculaire, un paroxysme dans l'opulence et le foisonnement (plus gros budget polonais en son temps), multipliant les détails et les décors tarabiscotés. Décrire un plan d'Has avec minutie devient tâche quasi impossible tant ses décors abondent en surprises visuelles. Chaque plan tient de la toile de maître et confère au film un statut d'œuvre d'art intemporel et instantané. La réussite de ses décors repose sur leur extravagance : village pittoresque proche des mille et une nuit, rue commerçante s'érigeant dans son extrémité en intérieur de cathédrale, sanatorium s'ouvrant sur l'au-delà, cimetière illuminé par une rivière de bougies… Has ne fait jamais les choses à moitié pour nous faire partager son univers.
Le film est une véritable accumulation de scènes anthologiques, comme cette séquence d'introduction qui s'ouvre sur un oiseau de mauvais augure survolant un paysage sinistre sur fond de musique inquiétante. La caméra s'en éloigne pour finalement nous révéler que nous sommes derrière la vitre d'un train fantôme où gisent des corps inertes, endormis ou morts… Une vraie nature morte témoignant de ce qui reste de l'homme après sa danse macabre avec la grande faucheuse, ici incarnée par un barbu décharné qui traîne son inquiétante présence à travers le film jusqu'à la bouleversante scène finale. Macabre, comme cette bande son pesante et nostalgique qui contribue énormément à la réussite du film.
Ce n'est pas tous les jours que le cinéma nous confronte au sublime. LA CLEPSYDRE y parvient à sa manière, sans tomber dans le délire intello, le film s'imposant avant tout comme une référence d'esthétique macabre à laquelle les amateurs de fantastique seront particulièrement sensibles. Les fans de Tarkovski et Bela Tarr (et même de Laurent Boutonnat, si, si, je vous assure…), et autres amateurs de curiosités contemplatives peuvent se ruer sur ce spectacle inouï, d'autant qu'il est rare. Très rare. Les occasions de le voir ces 10 dernières années ont été infimes, Has ayant complètement été ignoré par la critique française des années 90. Résultat toute une génération de cinéphiles, qui pensait pourtant avoir tout vu, est passée à côté de ses films. Après la mini rétrospective Has à Paris il y a deux ans, la ressortie de LA CLEPSYDRE le 17 septembre permettra sûrement au réalisateur de consolider son statut de cinéaste culte.
Frédéric Mignard