La Nouvelle-Orléans, en 1959. Michael Courtland, riche homme d'affaires, et sa femme Elizabeth donnent une réception pour célébrer leur dixième anniversaire de mariage en compagnie de nombreux amis. A l'issue de la soirée, Elizabeth et leur fille Amy sont kidnappées. Les ravisseurs fixent le montant de la rançon à 500 000 dollars en espèces...

L'idée de départ
d'OBSESSION naît en 1974, durant un repas entre Paul
Schrader (futur scénariste de TAXI
DRIVER et réalisateur de LA
FELINE, version 1982) et Brian
De Palma. Les deux amis discutent de SUEURS
FROIDES, qu'ils viennent de redécouvrir au cinéma, et envisagent
de tourner une variation autour du chef d'œuvre d'Hitchcock.
Mais De Palma
n'est alors qu'un jeune réalisateur qui n'a à son actif qu'un succès
d'estime (SOEURS
DE SANG) et n'est pas encore auréolé de son (premier) Grand
Prix au Festival d'Avoriaz pour PHANTOM
OF THE PARADISE. Le projet n'est donc pas si facile à monter.
Pourtant, il parvient à s'adjoindre les services de deux grands noms
du cinéma : Vilmos Zsigmond, chef opérateur de DELIVRANCE,
RENCONTRES
DU TROISIEME TYPE (pour lequel il obtint un Oscar), VOYAGE
AU BOUT DE L'ENFER, ... et surtout Bernard
Herrmann, compositeur attitré d'Hitchcock
et qui avait déjà signé la bande originale de SOEURS
DE SANG. Et sans ces deux hommes, OBSESSION ne serait
pas le bijou qu'il est.

Car OBSESSION, à défaut d'être le meilleur, est sans doute le plus beau film de son réalisateur. Formellement, le film est exemplaire. Rarement la mise en scène de De Palma aura été aussi sobre et classique. Pourtant OBSESSION est le premier film de son auteur tourné en Panavision. Mais grâce à son approche très intuitive et naturelle de l'image, il parvient à maîtriser parfaitement ce nouveau format, nous proposant de somptueux cadrages dont il a le secret. Et même si elle est plus sage qu'à l'habitude, sa mise en scène reste inventive, virtuose et, par moments, audacieuse.

Mais cette réussite
formelle n'incombe pas seulement aux cadrages de son auteur. En effet,
le travail effectué sur la photographie par Vilmos Zsigmond est également
remarquable. La lumière est volontairement diffuse, grâce à l'utilisation
de filtres, afin d'appuyer sur l'aspect onirique (cauchemardesque ?)
de l'histoire qui se déroule sous nos yeux. Les couleurs sont douces
et volontairement peu ancrées dans l'esthétisme seventies pour mieux
gommer les repères temporels des deux périodes du récit. Il ressort
de tout ça une esthétique limite surréaliste, envoûtante et romantique,
qui peut dérouter l'amateur de thriller.

Car si le film
débute comme un thriller, cet aspect de la trame est rapidement expédié,
peut-être même un peu trop rapidement... On comprend très vite de quoi
il retourne, le mystère n'est pas si difficile à percer et c'est tant
mieux ! Car le but de De
Palma n'était pas de nous surprendre par le récit, étant donné que
celui-ci s'inspire ouvertement de SUEURS
FROIDES. Non, OBSESSION est une nouvelle peinture qui
se calque sur son modèle tout en le faisant irrémédiablement disparaître.
Une des scènes dans l'église, à Florence, est d'ailleurs très symbolique :
la fresque que Geneviève
Bujold est en train de restaurer recouvre une autre oeuvre qui pourrait
bien être le brouillon de l'autre...

OBSESSION
réussit donc le tour de force de nous embarquer, presque malgré nous,
dans cette histoire pas si mystérieuse mais pourtant tellement fascinante.
Car il est difficile de résister à l'envoûtement de ce film. En effet,
ces somptueuses images sont en outre accompagnées d'une merveilleuse
et omniprésente musique. Cette partition est le champ du cygne d'Herrmann
et, selon son compositeur lui-même, sa meilleure bande originale de
film. Ce n'est bien sûr pas innocemment que De
Palma a choisi de faire appel au compositeur attitré d'Hitchcock
alors que George Litto,
le producteur, voulait lui imposer John
Williams. De Palma
est un grand mélomane et accorde une énorme importance à la qualité
des bandes originales de ses films. Il suffit, pour s'en convaincre,
de citer certains des compositeurs qui ont travaillé pour lui :
Pino Donaggio (six
fois), Ennio Morricone
(trois fois), mais aussi Ryuichi
Sakamoto, Danny
Elfman, John Williams
(qu'il retiendra finalement pour la B.O. de FURIE)
et, donc, Bernard
Herrmann.

OBSESSION
est un film sur-musicalisé. Entendons nous bien : il ne s'agit
pas d'un défaut, au contraire ! Mais force est de constater que
la musique est ici bien plus présente que dans la plupart des films.
De Palma raconte
souvent dans ses interviews la séance où il a présenté son film, sans
aucune musique, à Herrmann.
A l'issue de la projection, le compositeur avait les larmes aux yeux
et déclara qu'il entendait déjà la musique dans sa tête. Il composa
la bande originale en un temps record et mourut avant de pouvoir visionner
la version définitive du film... Herrmann
avait signé sa meilleure partition, celle que beaucoup considèrent tout
simplement comme la meilleure bande originale de l'histoire du cinéma,
mais il ne put jamais constater l'étendue de sa réussite. Car rarement
images et musique ont été aussi parfaitement associées.
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Mais ce n'est
pas gratuitement que De
Palma nous en met plein les yeux et les oreilles, les fans du barbu
l'auront deviné... OBSESSION n'est que son troisième film majeur,
mais on y retrouve déjà l'ensemble des thèmes qui lui sont chers :
le voyeurisme, le double, l'illusion et la manipulation... Car OBSESSION
raconte l'histoire d'un homme qui tombe amoureux d'une illusion. Et
la réussite et la perversité de De
Palma résident justement dans sa capacité à nous entraîner nous
aussi dans cette illusion, grâce à sa virtuosité seule. Car l'intrigue
n'aurait pas suffi à maintenir notre attention. C'est pourquoi, une
fois de plus, le spectateur est manipulé et est amené à oublier l'intrigue
et à suivre Courtland dans ce rêve fabriqué qu'il entretien lui-même,
de surcroît. Cliff
Robertson (BRAINSTORM,
LOS ANGELES 2013
et, récemment, SPIDERMAN)
délivre d'ailleurs une bonne performance en homme désespéré et hanté
par ses fantômes. Geneviève
Bujold (FAUX-SEMBLANTS,
MORTS
SUSPECTES) est, quant à elle, excellente dans ce rôle très complexe
et ambigu.

Brian
De Palma adore jouer avec le spectateur, on le sait, mais OBSESSION
est le premier film où il le fait avec autant de malice. "Déjà vu" :
tel était le titre original du scénario de Schrader
(ceux qui ont vu FEMME FATALE noteront le clin d'oeil rétroactif
et la continuité thématique de son réalisateur). Le mystère est donc
volontairement très simple à percer. De
Palma tient à rassurer le spectateur afin de mieux l'envoûter par
cette histoire onirique et romantique. Mais l'effet (pervers) recherché
est que le spectateur oublie presque ce qui est en train de se dérouler
sous ses yeux. Du coup, le dénouement s'en trouve plus tragique et,
surtout, plus troublant. Une fin à la BLOW
OUT, sans doute moins bouleversante, mais plus perverse...

Film Office
nous propose ici une édition collector, dans un joli fourreau qui annonce
fièrement un nouveau transfert numérique. L'image s'avère néanmoins
décevante. Les couleurs sont délavées, le contraste très limité et la
définition très moyenne. Il faut malgré tout rappeler que Zsigmond a
voulu une image peu précise, afin d'effacer les détails pouvant distinguer
les deux périodes du film. La présence d'un grain cinéma important et
d'une lumière très douce et diffuse est donc volontaire. Et, malheureusement,
ce type de source est connu pour mettre à rude épreuve les transferts
numériques. On aurait donc pu espérer mieux, mais il faut admettre que
cette présentation reste assez fidèle à l'aspect originel d'OBSESSION,
ce qui n'est pas la moindre des qualités !

La bande son anglaise, remixée en Dolby Digital 5.1 est, quant à elle, très réussie. Ne cherchez pourtant pas d'énormes effets sur vos enceintes arrière, il n'y en a quasiment pas (et c'est tant mieux puisqu'à l'origine le film est en mono). Non, l'intérêt du remix est la mise en avant de la somptueuse musique de Bernard Herrmann qui nous enveloppe mieux que jamais, sans nous agresser. Le DVD propose aussi une version française en son respatialisé façon Arkamys : à éviter à tout prix.

Côté suppléments,
on a droit à un documentaire de Laurent Bouzereau, intitulé "Obsession
revisited". Il est sous-titré en français et présente la genèse du film.
La plupart des grands noms ayant participé au film y sont interviewés.
Seuls manquent à l'appel Herrmann
(et pour cause !) et Schrader,
dont les relations avec De
Palma ne sont plus ce qu'elles étaient. Ce documentaire est assez
intéressant mais n'apprendra pas grand chose aux vrais fans du réalisateur.
Le DVD présente aussi les filmographies habituelles et des bandes-annonces.
On peut regretter l'absence de piste musicale isolée, étant donné la
qualité de la bande originale d'Herrmann.
On aurait également aimé trouver la scène dans laquelle De
Palma abordait de façon plus explicite le thème de l'inceste, scène
que la Columbia a refusé d'incorporer au montage final...

OBSESSION
est une œuvre sous-estimée par beaucoup. Alors qu'elle affiche ouvertement
sa parenté avec SUEURS
FROIDES, certains n'y ont vu qu'un hommage ou une vague adaptation.
C'est sans doute pourquoi ce film bénéficie ici d'une édition honnête,
mais sans plus. Pourtant, il s'agit d'une vraie réussite formelle et
d'une excellente relecture du film d'Hitchcock.
C'est un film majeur dans la filmographie de Brian
De Palma et on aurait aimé un meilleur transfert vidéo et des suppléments
plus pertinents. Malheureusement, les chances de voir un jour une réhabilitation
de ce film et une nouvelle édition DVD sont bien minces...
Francis Trento
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