Ce nest pas la première fois que vous vous intéressez
à Aleister Crowley
Je lai fait par le biais de Iron Maiden effectivement...
Il y a un lien avec, par exemple, limagerie de lEgypte ancienne,
«Powerslave»... «Moonchild» et des chansons
de ce genre. Tout cela est très lié. Lorsque jétais
adolescent, à quinze ou seize ans, jai découvert sa biographie
et lu certains de ses ouvrages. Cela a créé une certaine fascination
chez moi et, inévitablement, certaines des images quil avait
créé ont terminé en musique.
Dans le film, Aleister Crowley est representé comme
un personnage maléfique. Vous pensez vraiment quil était
maléfique ?
En réalité non ! Dans le film, on en a fait
sans doute une personne bien pire quil ne létait vraiment,
parce que cest un film ! Il était nécessaire pour nous
quil soit le méchant de lhistoire. Je ne pense pas, par
exemple, quil ait jamais cloué une prostituée à
une porte ! A ma connaissance, il na jamais fait de mal ou tué
qui que ce soit
Je ne crois pas, non.
Mais pour les besoins du film, il fallait le rendre aussi
méchant quun individu puisse lêtre. Et cest
justement pour ça quon laime !
Vous avez parlé hier de Jacques
Tourneur, Kubrick,
etc
Mais est-ce que vous connaissez le film MESSE NOIRE
? Car dans ce film, il y a un étudiant qui est possédé
par un sataniste du passé après avoir programmé des incantations
dans un ordinateur
Et cela ma fait penser au sujet de votre film.
Non. Je ne connais pas. Mais il y a un grand nombre de films
traitant de la thématique dune technologie dotée dune
âme humaine. Au cinéma, une machine peut bien évidemment
rester ce quelle est mais il nest pas rare que lon aille
jusquà en faire un personnage presque humain. Par exemple, nous
avons mentionné 2001 hier. Si on prend HAL
Cet
ordinateur développe une personnalité humaine. Est-ce que c'est
seulement une machine ? En tout cas, vous éprouvez de la sympathie
lorsque l'ordinateur va être mis hors service. Donc à mon sens
cest un sujet plutôt commun et notre but nétait pas
de nous focaliser sur laspect purement technologique. En premier lieu
parce que nous navions pas les moyens budgétaires pour le faire.
Et ensuite parce que la technologie nest ici quun vecteur utilisé
pour transformer un individu en Aleister Crowley. Ou, en tout cas, en quelquun
qui pense être Aleister Crowley.
Cest dailleurs la partie du film qui me semble
être la plus intéressante, celle durant laquelle on reste dans
lambiguïté du personnage. Cest aussi le cas de ce mélange
entre sexe et horreur qui fait inévitablement penser à la littérature
européenne du genre de Clive Barker ou bien à des films tels que
THE WICKER MAN
THE WICKER MAN, cest lun
des films auxquels nous nous sommes intéressés. Cétait
le type datmosphère que nous voulions reproduire avec une progression
assez lente dans la construction de nos personnages. On a essayé aussi
dintégrer un peu dhumour, ce qui nétait pas
forcément présent dans THE WICKER MAN. Nous
lavons fait parce que si vous vous intéressez un peu la vie de
Crowley, vous constaterez quelle est régulièrement ponctuée
de choses absurdes. Dans ses écrits, il évoquait dincroyables
cérémonies mais rapidement, on en venait à se demander
où tout cela pouvait bien se dérouler. Et il s'avère
que cela se faisait dans des ruelles ou des terrains vagues, simplement en
payant des prostituées. Dans son esprit, il était une puissante
divinité alors quen réalité, cétait
juste un sale type. Nous voulions faire ressortir cette facette du personnage
via quelques lignes de dialogues. Particulièrement à la fin,
il y a cette scène où Crowley explique quils sembarquent
dans le plus grand événement occulte de lHistoire. Et
on lui demande alors sils doivent s'y rendre à pied ou en voiture
! Tout le paradoxe de Crowley est ici résumé en un clin dil.
Cétait lhomme le plus malfaisant de la planète,
celui qui sétait érigé en dieu incarné sur
Terre, mais il navait pas
de ticket de bus ! Nous avions besoin
dintroduire cette ironie. Et je pense, si vous voulez, que cela fait
partie de ce qui donne un attrait «culte» au film. Ajoutons à
cela que Julian
voulait filmer des personnages en train de se faire pisser dessus, ça
lamusait. En revanche, le sperme dans le fax, javoue, cest
moi !

Les événements qui se déroulent dans le film sont particulièrement
osés, cela paraît même aberrant que des studios américains
aient pu envisager de tourner le film. Cela ne ressemble en rien à de
lhorreur à laméricaine
En effet, les Américains nont pas compris. Lune
des maisons de production qui était intéressée est arrivée
avec une affiche pour la promotion du film. Cétait très
stylisé et ça ressemblait un peu aux GRIFFES DE
LA NUIT. Vous voyez, genre : «Crowley est de retour
Et
il est plus maléfique que jamais !», ce genre de conneries.
Sur cette affiche, il y avait Crowley, Simon
Callow, au milieu des flammes, au cur dun pentagramme avec
une nana dotée dénormes seins. Alors je me suis dit :
«Cest qui cette fille ? Elle nest pas dans notre film
!». Et on ma répondu quil y avait un problème
avec lactrice principale, que sa poitrine nétait pas assez
importante
On ma alors expliqué quils avaient mis
une autre fille à la place, dun coup de Photoshop ! Cest
un peu comme si on devait changer lactrice principale parce quelle
na pas de gros seins. Cest ça lAmérique !
Mais au-delà de ça, cest vrai que notre film na
rien dune uvre populaire. Cela ne pouvait être quun
métrage «underground» aux Etats-Unis.
Tiens, ça me fait penser que nous avons distribué le film dans
une salle de Soho. Lexploitant a adoré le film et nous a demandé
sil pouvait le diffuser pendant plusieurs mois
Cest pour
ce genre de salle quest fait notre film. Cest un film «culte»,
un peu comme THE WICKER MAN. Cest pourquoi je pense
que le film finira par trouver de lui-même son audience.
Contrairement au Aleister Crowley de votre film, vous ne
craignez donc pas le poids des années et vous pensez que CHEMICAL WEDDING
va acquérir de la notoriété avec le temps ?
Exactement ! Les gens le découvriront un peu comme
ils ont pu découvrir un film tel que THE ROCKY HORROR
PICTURE SHOW. Cest un peu dans la même lignée. Et
puis il y aura peut être des gens qui regarderont le DVD rien que pour
la scène où les mecs se font pisser dessus ! Allez savoir !
Mais je pense quil y a suffisamment de choses intéressantes dans
notre film pour quil fasse son chemin avec le temps
Cela na pas de grand rapport avec votre film mais
jai repensé à lune de vos chansons, «No Lies»,
dont le refrain dit quil ny a pas dange et pas de paradis.
Le film est une fiction, cest clair mais jen suis arrivé
à me demander en quoi vous croyez
Vous êtes agnostique ?
Vous croyez dans la magie du sexe comme dans le film ? Autre chose ?
Très
Très difficile à dire
Je ne crois pas quil y ait des endroits spécifiques dans le genre
du paradis ou des enfers. En revanche, je crois que lésotérisme
se base sur quelque chose de bien réel. Il y a certainement un monde,
un univers étrange et poétique qui existe autour de nous
Ca jy crois. Par ailleurs, est-ce que cela nous affecte ? Là
encore, je pense que cest effectivement le cas, que lon appelle
ça «Feng shui» ou bien géomancie
Il a des lieux géographiques qui sont des endroits particulièrement
puissants et à lévidence, ça nous affecte de diverses
manières. Les églises par exemple sont des lieux pourvus dune
grande puissance, tout comme les mosquées. Et cela nous affecte en
profondeur
Vous voyez, je ne suis pas spécialement chrétien mais si je
vais dans une cathédrale, je ressens une vraie puissance émotionnelle.
Le sens du culte et tout ce quil y a là. Cest vraiment
fort. Donc je pense que ces choses sont réelles et je crois quelles
affectent les gens.
Dun autre côté, la magie du sexe et les trucs de ce genre
Cela n'affecte pas les individus dune manière évidente
et concrète genre : «Jai besoin de 1000 livres sterling,
je vais avoir une relation sexuelle pour les obtenir» et largent
apparaît ! Néanmoins, le sexe est tellement fondamental dans
notre existence. Nous nexisterions pas sans cela.
Manifestement
C'est une énergie très puissante. Cela n'est
pas surprenant si en Asie le tantrisme, ou plus largement les Chinois, essaient
de focaliser cette énergie sous la forme d'une pratique spirituelle.
Je pense que la méditation, ou ce type de chose, peuvent amener les
gens à se rapprocher d'une vision interne d'un monde ésotérique.
Certaines personnes comme William Blake, par exemple, ont de la chance parce
qu'ils ont cette "vision" tout au long de leur existence sans avoir
à la provoquer. Mais pour la plupart d'entre nous, il faut travailler
durant toute une vie afin de n'en percevoir qu'un fragment. Si vous êtes
un bouddhiste, vous continuez à revenir jusqu'à ce que vous
ayez une idée globale de l'existence et de ce qui l'entoure.
Pour en revenir à mes croyances, je pense qu'il y a une part de vérité
dans la plupart des religions. Toutes apportent une part de la vérité,
comme les pièces d'un grand puzzle. Mais en ce qui concerne la vue
d'ensemble, de mon point de vue, je ne sais pas. Mais il y a quelque chose
c'est sûr !
Hier, vous avez évoqué LE SILENCE DES AGNEAUX
mais c'était il y a 18 ans ! Vous portez ce projet depuis 18 ans ?
Oui, Julian a réalisé le clip "Can
I Play With Madness" il y a vingt ans et nous avons eu l'idée
de faire un film quelques temps après...
Vous avez dit que l'idée de faire un film était
née dans un pub. Et vous parlez régulièrement en plaisantant
de rencontre dans des pubs
Bien sûr. Où voulez-vous que l'on se rencontre
à part dans un pub ou un hôtel comme maintenant ? (rire)
Vous savez, je n'ai pas de bureau et je n'ai ni secrétaire, ni assistant
personnel. La plupart des gens me demandent "Où est ton agenda
?" et je réponds "Il est dans mon sac". En
fait, ils sont surpris de voir que je m'occupe moi-même de mon emploi
du temps. Et pourtant je le fais, j'ai une approche assez peu conventionnelle
de ce genre de chose. J'estime que si vous avez de bonnes idées, vous
avez besoin d'en parler directement avec les gens. Ca ne me semble pas être
une approche viable de passer par des managers ou des agents qui vont juger
de la qualité de vos idées. Par exemple, sur 18 ans, nous avons
vu trois interlocuteurs différents qui ont essayé d'acheter
notre concept mais cela ne s'est pas concrétisé. Et finalement,
nous avons tout de même réussi à le faire. C'est très
intéressant d'analyser le cheminement d'une idée sur un cycle
de 18 années
Intéressant mais frustrant...
Bien sûr, ca l'a été. Il y a eu un moment
où il a fallu attendre trois ou quatre ans pour avancer. Je me suis
dit que j'allais travailler sur d'autres choses et ne plus y penser. Si j'avais
dû y penser à cette époque, cela aurait été
un calvaire. Au final, tout a refait surface tout seul, de manière
naturelle
Maintenant et grâce à cette expérience,
j'ai pleinement conscience des difficultés que l'on peut rencontrer
à monter un tel projet. Reste que je vais probablement me remettre
à écrire, j'ai de bonnes idées pour un nouveau film
Nous verrons bien !