Barbarella (1968)
Posté le 2009-01-22 07:35:46

En 1962, Jean-Claude Forest crée Barbarella, une BD futuriste pour adultes qui paraît en épisodes dans «V Magazine». Deux ans plus tard, l’éditeur Eric Losfeld publie l’ensemble de l’aventure en album, qui rencontre un énorme succès. Un des agents de Dino De Laurentiis le lit et lui propose d’en acheter les droits d’adaptation. Le producteur italien pense pour le rôle-titre à Sophia Loren, Brigitte Bardot (qui fut le modèle de Forest pour son héroïne), Virna Lisi ou Jane Fonda. Lorsque cette dernière reçoit la proposition, elle l’envoie directement à la poubelle ! Heureusement, son mari Roger Vadim récupère la lettre et convainc son épouse de revenir sur sa décision. Pour lui, Barbarella est «une sorte d’Alice au pays des merveilles du futur, mais hypersexy». Jane Fonda accepte donc le rôle et impose Vadim, qui l’a déjà dirigée dans La Ronde, La Curée et Histoires extraordinaires.

Le réalisateur racontera des années plus tard : «Le tournage de Barbarella ne lui donna aucun plaisir. Elle avait accepté le rôle parce que je tenais beaucoup à ce film, mais n’aimait pas ce personnage impudique, usant sans complexe de ses charmes et fort éloigné des réalités politiques et sociales du moment. Il y a, en fait, dans Barbarella, au-delà de la fantaisie délirante, une satire assez cruelle des problèmes de notre temps. Mais l’humour n’est pas le fort de Jane et ce qui s’exprime au second degré lui échappe en général. Le MLF perçait sous le maquillage de l’héroïne galactique».

De Laurentiis sait que la réputation sulfureuse de Vadims’accordera très bien avec l’érotisme de l’œuvre originale. Quant à Forest, il est ravi, il sait qu’un cinéaste américain l’aurait écarté du processus de création. Cependant… «Barbarella peut être vue de plusieurs manières. On peut lui être fidèle, ce fut le cas de Vadim, il me semble. On peut aussi s’en servir comme tremplin pour faire autre chose. Et là, Antonioni, Fellini ou même Godard en auraient tiré parti».

Vadim reste assez près de la bande dessinée, en effet, mais prend tout de même certaines libertés avec son coscénariste Terry Southern (Dr Folamour, Le Kid de Cincinnati). Ils choisissent ainsi d’écarter (sans doute pour des questions de coûts) les quatre premiers épisodes, où Barbarella s’écrase sur une cité-serre, détruit un orgue de cristal géant, frôle une méduse de six cents mètres de large, affronte une gorgone, échappe à un synthocène (une sorte de cerf avec des bois sur tout le corps) et arrive dans une ville inspirée des années 1880. L’héroïne n’est plus une femme cherchant à guérir d’une peine d’amour en errant dans le cosmos mais une sorte de James Bond au féminin envoyée en mission par le Président de la Terre afin de retrouver l’inventeur d’une arme terrible, Duran-Duran (lequel n’existe pas dans la BD ; Barbarella rencontre seulement dans le labyrinthe de Sogo un personnage du nom de Duran, qui devient le professeur Ping dans le film).

Sur le tournage de Que vienne la nuit d’Otto Preminger, Jane Fonda a donné la réplique à John Phillip Law et convainc son mari qu’il serait parfait dans le rôle de l’ange Pygar. L’acteur américain est ravi de la proposition et va jusqu’à refuser de tourner un film de guerre de la United Artists (pour lequel il a signé un contrat) pour faire Barbarella. Il s’implique alors dans son rôle, s’intéressant de près à l’ornithologie et lisant tous les comics de Hawkman, le super héros ailé de chez DC. Mais lorsqu’il arrive sur le plateau à Cinecittà et que l’accessoiriste lui apporte sa paire d’ailes, il déchante.

«Elles étaient rattachées à un harnais deux fois plus gros que ceux des parachutes. C’était ridicule, je ne pouvais pas porter ça ! Vadim est venu me dire qu’on allait recouvrir le tout avec un maquillage spécial, je lui ai répondu que ça serait encore plus merdique. Sur le plateau, j’avais ramassé un bloc de bois, laissé au sol par les charpentiers du studio, je l’ai collé contre le moteur qui activait les ailes après avoir coupé ce satané harnais. Ensuite, j’ai fait tenir le mécanisme avec une ceinture et des petites bretelles, et l’engin fonctionnait à merveille. Vadim m’a fait des yeux ronds, et m’a demandé si je pouvais garder cet attirail pendant toute la durée du tournage. Je lui ai répondu : «Ça tiendra aussi longtemps que possible !»».

Law va en fait fonctionner avec trois paires d’ailes : une pour les scènes de vol, une qui s’ouvre et se ferme, une pour lui permettre de marcher et de se retourner. Vadim tourne devant un écran bleu les plans où Pygar s’envole avec Barbarella dans ses bras. Or, la crédibilité de ces scènes est capitale. Des essais sont effectués et toute l’équipe est réunie en salle de projection. «Les lumières s’éteignirent, se souvient Jane Fonda, la bobine commença à tourner et… Oh mon dieu !... Nous volions à reculons ! C’était trop drôle pour ne pas en rire. La chose la plus évidente, à savoir le sens de la marche des nuages et du paysage, avait été oubliée. Mais nous vîmes aussi tout de suite qu’une fois ce problème réglé, tout irait bien».

Barbarella va de nouveau défier les lois de l’apesanteur dans une scène qui n’était pas prévue dans le scénario et qui fera office de générique d’ouverture. Alors qu’ils attendent un costume qui n’arrive pas, Vadim et Fonda s’assoient sur le plateau et il vient une idée au réalisateur : «Ecoute, toute personne ayant lu cette bande dessinée s’attend à ce que Barbarella soit nue tout au long du film. Il n’y a qu’à le faire comme une sorte de clin d’oeil, de signature, puisqu’on pense que je ne peux faire que des films de ce genre». Dans son vaisseau, notre Alice hypersexy enlève petit à petit sa combinaison spatiale tout en flottant dans les airs. Mais comment procéder ? C’est le chef-opérateur Claude Renoir qui trouve la solution le soir dans sa salle de bains, comme l’explique Jane Fonda : «Le décor de la capsule, au lieu d’être installé comme une pièce où l’on peut entrer et sortir normalement, était retourné face au plafond de l’immense studio. Une épaisse plaque de verre était posée devant lui et la caméra était accrochée directement au-dessus d’elle. Je grimpais sur une échelle et lorsque j’avançais sur le verre, par rapport à la caméra, la capsule se retrouvait derrière moi et je semblais suspendue dans l’espace. Puis je commençais à me déshabiller lentement et une soufflerie se mettait en action, faisant flotter autour de moi mes cheveux et les vêtements que j’enlevais. J’avais peur que le verre casse, peur d’être ballottée comme ça dans tous les sens, peur de ne pas être parfaite». La jeune femme fait confiance à son époux pour que la scène ne soit pas impudique. Il lui montre chaque rush et recommence quand c’est nécessaire, lui assurant également que les lettres du générique cacheront ce qu’il y aura à cacher.

Les décors du film devaient être conçus par un Italien. «Mais il apparut bien vite, malgré ses qualités, qu’il ignorait tout de la science-fiction, raconte Jean-Claude Forest. Il tombait régulièrement dans les pièges les plus communs. Il avait exécuté des dessins qui n’auraient pas déparé dans les publications les plus élémentaires de l’époque héroïque, aux environs des années 30 !». Roger Vadim fait alors venir le dessinateur à Rome et lui demande de concevoir les maquettes. Très vite, Forest surveille la réalisation des décors puis choisit les matériaux et les couleurs. La collaboration entre les deux hommes est totale. Pour la «machine à plaisirs» que Barbarella fait exploser (et qui n’a qu’une place anecdotique dans la BD, sous le nom de «machine excessive»), «Vadim m’a dit : «Attention, ne fais pas un truc vraiment pornographique, ça ne passera pas, la censure le coupera. L’image cinématographique a une force, une évidence qui s’impose aux spectateurs dans ses moindres détails. On est tenu de rester dans les demi-teintes sinon ce serait insupportable». J’ai donc fait de la machine une espèce de piano-cercueil noir et argent, avec un côté funèbre».

Mais tout ne se passe pas si bien. Le film a manqué de préparation et les défis techniques sont trop nombreux pour que le budget n’augmente pas de jour en jour. Le scénario doit constamment être réécrit et Jane Fonda doit parfois prétendre qu’elle est malade pour que les assurances couvrent les 24 ou 48 heures d’interruption du tournage (en plus de Vadim et Terry Southern, le générique comptera six noms de scénaristes : Claude Brulé, Vittorio Bonicelli, Clement Biddle Wood, Brian Degas, Tudor Gates et Jean-Claude Forest). Après le tournage de la scène des oiseaux s’acharnant sur elle (des perruches dressées qui remplaçaient des moineaux peu concernés…), elle n’a pas besoin de feindre des nausées et une pression artérielle trop élevée, qui sont bien réelles et la conduisent trois jours en clinique. L’actrice se plaint aussi de l’alcoolisme de Vadim : «Il commençait dès l’heure du déjeuner, et nous ne savions jamais ce qui allait se passer. Il ne s’écroulait pas, non, mais son élocution se brouillait et il semblait faire n’importe quoi».

Lorsque le responsable de la publicité Tom Carlile (qui a travaillé sur Alamo, Le Cid et les premiers James Bond) arrive à Rome, il constate que l’humeur de Jane Fonda est loin d’être au beau fixe. Echaudée par un article d’un journal anglais, elle refuse désormais toute interview, et est extrêmement mécontente des photos de promotion prises d’elles sur le plateau. Carlile comprend pourquoi en regardant les clichés qui ont été très mal éclairés. Il décide alors de faire venir le photographe anglais David Hurn qui immortalise la star lors de séances qui durent une semaine. Les photos vont faire le tour du monde et Newsweek demandera même à Hurn de lui en concevoir une spécialement pour la couverture (et illustrer un article sur «la société permissive»).

Jane Fonda est revigorée par ces séances mais confie à Tom Carlile son désarroi et sa déception concernant deux scènes où ses partenaires italiens n’étaient pas à la hauteur. Elle lui demande s’il ne peut pas en toucher un mot à Dino De Laurentiis et lui suggérer de les retourner avec des acteurs de langue anglaise qui auraient plus le sens de la comédie. Carlile se serait bien passer d’une telle commission mais a l’occasion de voir les rushes le soir même. «Il y avait tout d’abord le Président de la Terre, interprété par un acteur qui jouait ses répliques comme un vendeur de poissons ambulant. Même doublée, il y avait peu de chance que la scène ait un semblant d’humour. Mais ce n’était rien en comparaison de la scène de six minutes que Jane avait tournée avec un bel acteur italien musculeux, vedette de westerns spaghetti, qui incarnait Dildano, le jeune révolutionnaire qui sauve la vie de Barbarella. Elle lui propose de faire l’amour, ce qui implique qu’ils prennent chacun une dragée de transfert d’émotions et qu’ils se touchent le bout de doigts en fermant les yeux jusqu’au «rapport maximum». Pas si évident. Et notre Italien a joué toute la scène en adressant des regards suggestifs, en bandant ses muscles et en serrant la mâchoire. «Et c’était la meilleure des cinq prises», me dit Vadim assis à côté de moi dans l’obscurité. En fait, la scène était assez drôle mais pour de mauvaises raisons». Tom Carlile est dans ses petits souliers en allant voir De Laurentiis et ne lui parle que de la scène avec Dildano. Il lui fait comprendre que Jane Fonda se sentirait mieux sur le tournage si elle retournait la séquence avec un acteur anglais. Le nabab écoute et accepte la suggestion. Le publicitaire lui donne alors quelques noms d’acteurs britanniques, parmi lesquels David Hemmings, qui sera choisi.

Roger Vadim entame la postproduction à Paris et en profite pour retourner la scène du Président de la Terre qui est incarné avec talent et plein d’humour par le français Claude Dauphin. Jane Fonda se double elle-même, tandis que Ugo Tognazzi (Mark Hand) et David Hemmings ont les intonations de Robert Hossein et Jean-Louis Trintignant. La musique a été confiée à Michel Magne, qui a déjà travaillé avec Vadim sur Le Repos du guerrier, Le Vice et la vertu et La Ronde. «Il m’avait composé une vaste partition conforme à l’esthétique générale du film : dans la science-fiction, le passé, le présent et le futur ne peuvent être séparés. D’où une musique refusant tout effet de modernité, toute sonorité électronique mais, au contraire, brassant aussi bien une bossa-nova, une grande fugue qu’un thème franchement wagnérien ! Le travail de Michel a sûrement paru décalé aux responsables de la Paramount qui, pour des raisons juridiques et éditoriales, l’ont remplacé par l’oeuvre d’un compositeur «maison», bien plus conventionnel». En l’occurrence Bob Crewe et Charles Fox.

Philippe Lombard

[Sources : émission «Panorama» du 29 septembre 1967, «Miroir du fantastique» n°8, «Mad Movies» n°157, «Starlog» n°92 (éd. US) et n°1 (éd. fr.), «Mémoires du diable» de Roger Vadim (Stock, 1975), «Citizen Jane» de Christopher Andersen (Robert Laffont, 1990), livret du CD «Michel Magne 25 ans de musique de film» (Odeon, 1998), «Ma vie» de Jane Fonda (Plon, 2005)]


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