La Panthère Rose (1964)
Posté le 2008-03-18 09:05:12

Lorsqu’il entame La Panthère Rose, Blake Edwards a abordé plusieurs genres, du drame au policier, mais sa prédilection va à la comédie. «Opération Jupons» (1959) et «Diamants sur Canapé» (1961), ses premières tentatives, l’ont convaincu de continuer sur sa lancée. Son coscénariste Maurice Richlin va lui donner l’occasion de se distinguer plus encore. «Il m’a soumis l’idée de cet inspecteur de police français cherchant à arrêter coûte que coûte un célèbre voleur de bijoux qui couchait avec sa femme dans son dos. Comme le concept était bon, on a décidé de l’approfondir. Puis, je suis allé le présenter à Harold Mirisch en disant : «Voici le premier film que j’aimerais faire pour vous». Harold m’a donné le feu vert.»

Harold Mirisch et ses frères Walter et Marvin ont fondé la compagnie indépendante Mirisch Company en 1957, avec comme but : «Produire des films avec les meilleurs réalisateurs possibles». Et l’on peut dire que le trio a été à la hauteur de ses ambitions, puisqu’il a permis la réalisation d’œuvres aussi importantes que «Certains l’aiment chaud», «West Side Story», «Les Sept Mercenaires», «La Grande Evasion», «La Garçonnière» ou «Irma La Douce». Les frères Mirisch ne se mêlaient pas de l’aspect artistique (autrement qu’à l’occasion de discussions informelles) et se chargeaient des relations avec le studio (United Artists, en l’occurrence). Les cinéastes pouvaient donc se concentrer sur leurs films sans subir de pression d’aucune sorte. Les Mirisch ont vu en Blake Edwards un nouveau Billy Wilder et lui ont fait toute confiance. Ils ne l’ont jamais regretté.

Casting de luxe…

Le fait de choisir David Niven pour interpréter le voleur Charles Litton alias «Le Fantôme» («The Phantom») ne relève pas du hasard mais au contraire d’une volonté de jouer avec ses prestigieux antécédents. Le personnage fait en effet référence à celui que l’acteur avait incarné dans «Raffles, Gentleman Cambrioleur» de Sam Wood en 1939. Créé par le romancier Ernest William Hornung en 1899 (six ans avant Arsène Lupin), Raffles est un célèbre joueur de cricket qui, la nuit venue, se transforme en voleur de haut vol. Il redistribue son butin à ceux qui en ont besoin ou le retourne à ses propriétaires, par goût du jeu. Dans le film, Niven laisse toujours sur les lieux de ses méfaits une carte de visite signée du «Cambrioleur amateur» («The Amateur Craksman»). Le gant marqué d’un P (comme Phantom) dans La Panthère Rose est un clin d’œil évident. «Pour moi, raconte Edwards, Niven était la quintessence du conglomérat de voleurs de bijoux». Les deux hommes se connaissaient pour avoir travaillé ensemble sur un épisode de la série «Four Stay Playhouse» en 1954.

Après avoir pensé confier le rôle de la princesse Dala à Audrey Hepburn, qu’il avait dirigée dans «Diamants sur Canapé», Blake Edwards engage l’Italienne Claudia Cardinale. Sa carrière s’est alors principalement déroulée en Italie ("Le Pigeon", "Rocco et ses Frères", "Le Bel Antonio", "8 ½", "Le Guépard") et La Panthère Rose est son premier film américain. Sa rencontre avec le cinéaste est pour le moins étonnante : «En position de yoga, il me regardait, la tête en bas et les pieds en l’air. Ça a brisé la glace».

L’inspecteur Clouseau est incarné par… Peter Ustinov, l’inoubliable interprète de «Quo Vadis», «Lola Montès» et «Spartacus». Et Simone Clouseau a les traits… d’Ava Gardner, la star de «Mogambo», «La Comtesse aux Pieds Nus» et «Les 55 Jours de Pékin» (avec David Niven). C’est en tout cas ce qui est prévu.

… à haut risque

Le tournage doit avoir entièrement lieu en Italie, aux studios de Cinecittà à Rome et en extérieurs à la station de ski de Cortina D’Ampezzo. Début novembre 1962, toute l’équipe est fin prête pour tourner. C’était compter sans les caprices de star d’Ava Gardner, qui réclame à la production d’être logée dans une villa près de la Via Appia Antica et de disposer d’une secrétaire, d’un coiffeur, d’un chauffeur et d’une limousine 24h/24. Ses exigences sont qualifiées de «demandes excessives» par le porte-parole de la Mirisch Film Company, qui annonce le 5 novembre 1962 son renvoi pur et simple du film et son remplacement par Capucine.

De son vrai nom Germaine Lefebvre, elle a débuté sa carrière comme mannequin dans les années cinquante chez Givenchy. Chaperonnée par l’agent Charles K. Feldman, dont elle partage la vie, elle part à Hollywood donner la réplique à des partenaires aussi prestigieux que John Wayne ("Le Grand Sam") ou William Holden ("Le Lion"). Blake Edwards la rencontre sur le tournage de "La Rue Chaude" d’Edward Dmytryk en 1962. Feldman, qui est aussi son agent, lui a en effet demandé de retourner quelques scènes du film. Le courant est bien passé et Edwards pense tout naturellement à elle pour incarner la femme de Clouseau.

Mais Peter Ustinov n’accepte pas ce changement de partenaire et décide à son tour de quitter le film ! "La Panthère Rose" lui aurait cependant permis de retrouver David Niven qu’il a connu pendant la guerre au service cinématographique de l’armée britannique. Toujours est-il que le tournage doit débuter à Cinecittà et que toute la production est mise en péril par son départ. Les frères Mirisch intentent un procès à Ustinov et lui réclament 175.000 dollars de dédommagement. En attendant ce dénouement judiciaire, une solution artistique doit être trouvée…

Allô, Peter Sellers ?

C’est un agent américain qui suggère le nom de Peter Sellers. Blake Edwards ne l’a vu que dans la comédie de John Boulting "Après moi le déluge" (1960), où il interprétait un ouvrier d’usine. Il le trouve grassouillet et est rebuté par son accent des faubourgs (cockney) un peu trop marqué. Mais on le rassure, cela faisait partie de son personnage. «J’étais vraiment dans l’impasse et j’ai dit : «D’accord, tentons le coup.» ».

Peter Sellers, dont la carrière s’est faite jusqu’à présent en Angleterre, goûte avec joie au luxe d’une production américaine. Il téléphone à son ami Graham Stark (qui deviendra un «régulier» de la série des Panthère Rose) pour lui faire part de son effarement : «Ils me paient quatre-vingt mille livres, pour seulement cinq semaines !». Abasourdis par ce chiffre, les deux amis prennent un crayon pour calculer le montant d’une journée de travail, qui atteint les deux mille six cents Livres. Une somme colossale pour eux à l’époque.

L’acteur anglais se rend donc à Rome et rencontre Blake Edwards à l’aéroport. Ils font connaissance dans la voiture qui les mène à l’hôtel et se trouvent des goûts communs en matière de comédie. Leur premier contact professionnel va faire des étincelles. «Quand nous sommes arrivés sur le plateau, nous avions à tourner la scène d’introduction de l’inspecteur, se souvient le cinéaste. Il disait : «Il faut absolument retrouver cette femme». En relisant le scénario, je me suis rendu compte que nous n’avions pas placé de comique de situation, mais que si nous devions le faire, il fallait le faire dès la première scène. J’ai remarqué un globe terrestre géant sur le plateau. J’ai suggéré à Peter qu’il le fasse tourner et qu’après avoir dit «Il faut absolument retrouver cette femme», il s’appuie sur le globe, ce qui entraîne sa chute. Les dés étaient jetés.».

Dès lors, Clouseau va se coincer la main dans une choppe à bière, trébucher sur une valise, marcher sur son violon, se faire asperger d’eau, prendre un feu d’artifice pour une bougie, etc. Tout ce que Peter Ustinov n’aurait jamais fait.

Peurs et amertume

Pendant le tournage, Claudia Cardinale est terrorisée. Ses longs dialogues en anglais la mettent mal à l’aise, surtout lors de la scène d’ivresse, pendant laquelle la princesse Dala, étendue sur une peau de tigre, discute avec Charles Lytton. «Nous avons répété une première fois, se souvient-elle. Puis, le metteur en scène m’a dit : «Bien, Claudia, maintenant, pendant que nous préparons les lumières, va te reposer dans la pièce à côté, où tu trouveras un divan…». J’entrai dans cette pièce, où je trouvai un membre de l’équipe, en compagnie d’un petit chien dont je me souviens très bien. Edwards lui avait ordonné de fumer du haschisch, ce qu’il était en train de faire. Bien sûr, je ne me suis rendu compte de rien. A un certain moment, Blake s’est présenté et a vu le petit chien étendu par terre : drogué. Alors seulement, il m’a appelée : «Viens, Claudia, la scène est prête…». Sous l’effet du haschisch, j’ai dit mon texte d’un seul trait : parfaitement.». Ce n’est que trente ans plus tard, sur le tournage du Fils de la Panthère Rose, que Claudia Cardinale apprit la vérité de la bouche d’Edwards !

Alors âgé de trente-deux ans, Robert Wagner a connu quelques succès avec "Prince Vaillant" et "Le Brigand bien-aimé". Mais il est dans le même état d’esprit que sa partenaire. «J’avais très peur. Je me souviens de Peter Sellers me disant : «Mais que fais-tu donc avec tes yeux ?». Je les fermais, parce que la caméra m’effrayait. Et cela se passait longtemps après que j’ai débuté ma carrière d’acteur.». La scène où il se cache dans la baignoire de Capucine n’arrange sans doute rien, puisqu’il se brûle les yeux au contact de la solution chimique contenue dans la mousse !

Pour David Niven, le problème est d’une autre nature. Lorsqu’il signe son contrat pour "La Panthère Rose", il est la vedette incontestable du film. Le scénario est axé sur le cambrioleur Charles Lytton et les tentatives pour l’arrêter. Mais avec l’arrivée de Peter Sellers, Niven comprend que la donne change de main. En effet, avec la bénédiction de Blake Edwards, Clouseau prend peu à peu le pas sur Lytton. «Il ne pouvait que s’asseoir et observer Sellers lui voler le film, parce qu’il savait qu’il ne pouvait rien y faire, raconte Robert Wagner. Il était très réaliste en matière de cinéma, il savait qu’un réalisateur avait toujours le dernier mot et qu’un acteur ne pouvait que faire son travail et conserver une certaine dignité, le reste ne relevant pas de son contrôle.».
[Lorsque, quelques années plus tard, David Niven fera une apparition à la cérémonie des Oscars, il refusera la proposition d’Henry Mancini, orchestrateur de la soirée, d’accompagner son entrée avec le thème de "La Panthère Rose", lui préférant celui du "Tour du Monde en 80 jours", beaucoup plus emblématique de sa carrière à son goût…]

Un zèbre dans le moteur

Le clou du film est cette folle poursuite en voitures dans les rues de Rome, entre les différents participants au bal masqué de la princesse Dala. «J’aurais facilement pu traiter [cette scène] en exploitant à loisir le suspense, l’angoisse, explique Edwards, traitement traditionnel d’une scène qui aurait de ce fait ressemblé à mille autres du même genre déjà vues à l’écran. Mais y projeter des personnages déguisés en zèbres la rend irréaliste et lui donne un aspect plus neuf».

Au centre de cet incessant va-et-vient motorisé, un vieil homme (interprété par l’accessoiriste du grand-père d’Edwards) tente vainement de traverser la place. Blake Edwards avoue avoir emprunté ce gag à "Correspondant 17", film d’espionnage d’Alfred Hitchcock tourné en 1940. En effet, un convoi de voitures à la poursuite des assassins d’un diplomate empêche le paisible habitant d’un village de descendre du trottoir situé devant sa maison. Edwards va bien entendu allonger ce gag et transformer le vieil homme en sage, qui préfère regagner calmement sa chaise pour assister au carambolage final (qui a d’ailleurs lieu hors champ, pour des raisons d’économies).

De même, la scène où Lytton oncle et neveu se retrouvent face à face dans la salle du coffre, persuadés d’évoluer devant un miroir, est une reprise d’un gag célèbre traité par les plus grands : Charles Chaplin ("Charlot chef de rayon"), Max Linder ("Sept ans de malheur") et les Marx Brothers ("La Soupe aux Canards"). Edwards le refait à sa sauce en les déguisant en gorilles. Des références aux "Vacances de M. Hulot" de Jacques Tati parsèment également le film (les pas dans la chambre qui mènent à quelqu’un d’autre, le feu d’artifice déclenché inopinément).

«C’est cette sorte d’humour que j’ai cherché tout au long du film qui veut également qu’à la fin les voleurs restent impunis, raconte le cinéaste. Le public vit ce genre de situations comme irréalistes et de ce fait n’est plus conditionné par les notions de bien et de mal. Peu lui importe dès lors de savoir qui doit prendre et qui est pris». Au détriment du pauvre inspecteur Clouseau, condamné à cinq ans de prison à la place du «Fantôme»…

Le film sort plus d’un an après la fin du tournage, après même celui de "Quand l’inspecteur s’emmêle". Mais les premières projections, en comité restreint, sont prometteuses. Les craintes de David Niven se confirment : Peter Sellers est la star du film. Graham Stark dira d’ailleurs à son ami, anxieux de connaître son opinion : «Je n’ai jamais vu personne voler un film de cette façon auparavant».

Philippe Lombard

[Texte paru dans le livre «Pleins feux sur… la Panthère Rose» de Philippe Lombard, édité chez Horizon Illimité (Dragoon) en 2005]

[Sources : «Les Cahiers du Cinéma» n°166-167, «The New York Times» du 6 novembre 1963 et du 16 juillet 1978, «Télérama» n°2224, «The Other Side of the Moon : the Life of David Niven» de Sheridan Morley (Weidenfeld and Nicholson, 1985), «Remembering Peter Sellers» de Graham Stark (Robson Books, 1990), «Moi, Claudia, toi Claudia», de Claudia Cardinale et Anna Maria Mori (Grasset, 1995), Commentaire audio du DVD de «La Panthère Rose» (MGM)]

Titre Original :
PINK PANTHER, THE

Titre français :
PANTHERE ROSE, LA

Année : 1963

Nationalité : Angleterre / Etats-Unis

Réalisé par :
Blake Edwards

Ecrit par :
Maurice Richlin & Blake Edwards

Musique de :
Henry Mancini

Interprété par :
David Niven, Peter Sellers, Robert Wagner, Claudia Cardinale, Capucine, Brenda De Banzie, Colin Gordon, John Le Mesurier, James Lanphier, Guy Thomajan, Michael Trubshawe, Riccardo Billi, Meri Welles, Martin Miller & Fran Jeffries


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