Olivier Gérard, 7ème partie : Borsalino
Posté le 2015-03-15 22:06:45

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Philippe Lombard : En 1969, vous retrouvez Jacques Deray pour Borsalino.

Olivier Gérard : Jacques Deray m'avait demandé de tourner avec lui «La Piscine», mais je poursuivais toujours l'idée de réaliser et de produire «La Mer intérieure», projet au Japon pour lequel j'avais obtenu l'avance sur recettes, et j'ai refusé. Comme je n'ai pas réussi à monter le film, lorsque Deray m'a demandé d'être son assistant sur Borsalino, j'ai accepté.

Borsalino est un projet initié par Alain Delon...

Ah oui, c'était LE producteur ! C'était son affaire, nous préparions le film dans ses bureaux. Il n'était pas producteur que de nom, il était vraiment investi complètement.

Le milieu marseillais n'a, parait-il, pas très bien réagi à l'annonce du projet.

La situation était assez complexe. Delon et Deray avaient d'abord appelé le film «Carbone et Spirito», qui avaient été de véritables gangsters. Et le milieu marseillais voyait d'un mauvais œil que l'on personnalise ces deux hommes. Il y a eu toutes sortes de tractations de la part de Delon et son directeur de production Pierre Caro, son bras droit, pour négocier avec le parrain Guérini ou les autres personnages concernés. Ils ont conclu qu'on ne donnerait jamais les vrais noms de Carbonne et Spirito. Delon a choisi comme nom celui du régisseur marseillais du film, Roch Siffredi. Mais, à ma connaissance, il n'y a jamais eu de conflits ni de heurts pendant le tournage. Des arrangements très précis entre Delon et le milieu ont dû intervenir auparavant.

Quel était votre travail sur cette énorme production ?

Mon co-premier assistant, Jean-Patrick Lebel était plutôt chargé du tournage lui-même, et moi de la prospection des décors et des petits rôles. Je suis parti à Marseille avec le décorateur François de Lamothe pour trouver les futurs lieux de tournage. On cherchait le bistrot du début du film. Je suis tombé sur une placette du Panier, le vieux quartier de Marseille, d'où partait une fourche et j'ai proposé à De Lamothe de construire le café entre les deux rues. Au tournage, le bistrot était devenu tellement crédible que des gens entraient pour commander à boire... J'ai aussi déniché dans le haut de Marseille une maison «art déco», avec un grand jardin, des salons - le décor que l'on voit dans le film, et dans le centre de la ville un immense entrepôt aux bureaux duquel on accédait par une passerelle métallique, décor idéal pour le marchand de poissons. Un tramway desservait les vieux quartiers de la ville vers le centre. Peut-être influencé par Rocco et ses frères de Visconti, je trouvais que ça serait très beau de voir Delon en descendre. Deray a été séduit par cette idée et l'a tournée. Il avait eu une phrase à la fois flatteuse et redoutable : «Tout ce que Olivier fera en mon nom sera bien fait. Il a mon approbation entière !» Pour un assistant, c'était quelque chose ! (rires)

Cette préparation a pris combien de temps ?

À peu près trois mois. Cela m'a permis de connaître tout Marseille, tous les milieux : d'un côté, la noblesse, les avocats, les médecins et de l'autre, les dockers, les boxeurs... Je m'étais accoquiné avec les dockers qui étaient gentils comme tout. Un jour, Deray m'a demandé de trouver quelqu'un pour jouer le garde du corps de Delon et Belmondo, «le type le plus costaud que l'on puisse imaginer». Je suis allé voir les dockers en leur demandant «Quel est le gars le plus grand que vous connaissiez ?» «Oh, c'est Madeleine !» On va donc voir «Madeleine» qui travaillait sur un bateau suédois. Il arrive, il devait mesurer 2,10 m . Je l'ai présenté au costumier, Pierre Noury, en lui disant «Voilà, il faudrait habiller monsieur, j'en ai besoin dans une heure. » (rires) Imperturbable, Pierre me dit «Bien, monsieur» Et une heure plus tard, c'était fait. Pierre avait trouvé pour Madeleine un manteau, un chapeau, une veste et une chemise. J’étais bluffé. Quand je lui ai demandé comment il avait fait, il m'a révélé qu'il avait coupé des bouts de chemise pour les manchettes tellement il était grand ! (rires) Plus tard, on tourne une scène avec les dockers. Le matin sur le port, je les présente à Deray. Le tournage commence et il leur lance de sa voix tonitruante: «Alors vous, là-bas, vous avancez et vous passez devant Delon et Belmondo à tel moment ! » L'un des dockers s’approche alors de lui et lui dit en me désignant du doigt : «Dis donc, toi, y'en a qu'un qui nous donne des ordres ici, c'est lui !» (rires)

Le combat de boxe a été tourné où ?

La scène devait se dérouler en plein air. On avait loué les gradins du cirque d’un dresseur de chèvres pour le décor. Le décorateur et l’ensemblier étaient repartis à Paris, beaucoup plus préoccupés des décors à construire en studio que du match de boxe. À ma consternation, je découvre qu’ils avaient hâtivement installé les gradins du «chevrier» dans le stade de Marseille en se contentant des les entourer de palissades de cannisses (tiges de bambous assemblées). L’effet était misérable. Le tournage était proche. J’ameute Deray et Saint-Blancat, directeur de production mais ils ont la tête ailleurs. Le samedi enfin, je réussis à traîner Deray et toute l’équipe au stade à la tombée de la nuit. Deray fait allumer les projecteurs : j’entends son cri de consternation. Furieux, il consigne toute l’équipe pour le week-end avec ordre de trouver immédiatement un autre décor. La régie, les assistants, la production courent Marseille en tous sens pour trouver un autre endroit. J’approuve du bout des lèvres les lieux qu’on nous présente, devant un Deray peu enthousiaste. Je me garde de signaler l’enclos de jeu de boules entouré de maisons provençales très années 30 que j’ai déniché dans l’ouest de Marseille. Quand le soir vient, je me décide tout de même à montrer à Deray ma trouvaille. «On tourne ici !» tonne le réalisateur. (rires)

Vous retrouvez une fois encore Belmondo...

Oui, je le connaissais déjà de deux films, Mademoiselle Ange et L'homme de Rio. Je m'entendais bien avec lui : on avait ensemble un langage très sommaire, il s'approchait de moi et il me balançait un grand coup de poing dans l'épaule en disant «Alors ?» (rires) Delon s’entendait très bien avec Deray qu'il appelait «mon Jacquot» alors qu'il avait dit après avoir vu «Par un beau matin d'été» tourné avec Belmondo en 1965, qu'il ne tournerait jamais avec lui...

Et comment se sont passées les relations Delon-Belmondo ?

Ce sont deux natures totalement différentes, opposées, mais ils avaient juré qu'ils ne s'engueuleraient jamais et ils ont tenu parole. Ils ont été parfaitement égaux à eux-mêmes. Pourtant, je me souviens que chacun venait voir Deray le soir pour lui parler de l'autre en disant «Il n'a pas compris», «Ce n'est pas du tout ça !»... Deray écoutait docilement (rires) C'était, je pense, leur exutoire.

En 1970, vous retrouvez Delon et Deray pour «Doucement les basses»...

Delon adorait Jacques Deray, il voulait absolument refaire quelque chose avec lui. Mais je ne sais pas si cela correspondait au registre de Deray, si une comédie était vraiment la chose à lui faire faire. Car si le scénario était très drôle (je riais beaucoup en le lisant). Deray a tendance à dramatiser les choses par nature. Ce n'est pas vraiment un homme de comédie, de folie. Mais je pense que Delon avait envie de s'amuser, de revenir au style qui l'avait fait connaître, en fin de compte [les comédies avec Michel Boisrond au début de sa carrière]. Cela lui permettait aussi de retrouver Nathalie Delon, son ex-épouse avec qui ça se passait plutôt bien… Enfin, elle était toujours en retard ! (rires) Je la guettais à l'entrée des loges. «Mademoiselle, vous avez été convoquée à 9h et il est 9h45 !» Deray sortait alors comme un diable d'une boite, lançait «Non, non, ça va bien !» et me tirait par la manche pour m’arrêter. (rires) On tournait aux environs de Quimper à la chapelle de Tronoën, un pèlerinage perdu au milieu des landes à peu de distance de la mer. Quand on a découvert l’intérieur de la chapelle, on s'est aperçu que c’était impossible d’y tourner. François de Lamothe l’a donc reconstituée en studio, c'était un décor absolument fabuleux ! Il y avait aussi un décor de boite de nuit, avec une séquence de bagarre réglée par Yvan Chiffre. Delon devait enjamber une balustrade et atterrir sur un groupe de gars qui le faisaient sauter en l'air. Pour la répétition, j'ai pris la place de Delon... et je n'étais pas rassuré ! J'avais confiance dans l'équipe de cascadeurs mais c'est très dur d'être projeté deux mètres en l'air et de se recevoir comme ça, ça fait mal. (rires)

Olivier Gérard refusera plusieurs autres films comme assistant-réalisateur («Flic Story» de Jacques Deray, «Deux Hommes dans la ville» de José Giovanni, «Les Grands Chemins» de Marcel Camus, un film de Marcel Carné, etc.) afin de devenir lui-même réalisateur. Il co-réalisera notamment les feuilletons TV «Les Gens de Mogador», «Au Plaisir de Dieu» et «Les Poneys Sauvages» de Robert Mazoyer, avant de devenir lui-même réalisateur de télévision, tournant entre autres en Pologne, ou dans une coproduction avec le Japon, «Le Kimono rouge» (en 1982) . Il est aujourd'hui romancier : La Meute de la Lune (ed.N.Junod) Prions pour la Mort (poche Lokomodo), Te retourne pas, Handala ! (ed.Kyklos)
http://www.owie.fr

Entretien réalisé par Philippe Lombard

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