Olivier Gérard, 3ème partie : Du Japon au Brésil
Posté le 2014-02-25 08:54:55

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Philippe Lombard : En 1960, vous êtes assistant sur LE PONT VERS LE SOLEIL d'Etienne Périer, tourné au Japon. Était-ce une production américaine ? Franco-américaine ?

Olivier Gérard : C'était une production américaine. La MGM avait des bureaux en France, elle y produisait beaucoup de films à l'époque, c'était très important. J'avais travaillé auparavant avec Etienne Périer pour MEURTRES EN 45 TOURS, avec Danièle Darrieux, et le premier assistant était Jacques Rouffio. On s'est très bien entendu et j'appréciais aussi le directeur de production Jacques Juranville. Je pense que j'avais fait bonne impression, ils trouvaient que j'avais un côté, disons, convivial, et ils ont décidé de m'engager comme chauffeur de Carroll Baker, vedette du film. Mais on s'est très vite aperçu qu'au Japon, on ne pouvait être chauffeur de quelqu'un que si l'on était membre de l'équipe japonaise. Donc, on m'a engagé comme second assistant. Mais mon rôle a été plus important que prévu, car le tournage devait se dérouler successivement à Washington, au Japon, et en France (pour les intérieurs). C'était l'histoire vraie d'une Américaine qui tombe amoureuse d'un diplomate japonais au moment de Pearl Harbor et qui décide de rester avec lui quand on l’expulse des États-Unis. Un matin, dans les bureaux du producteur Jacques Bar, Juranville m'a dit : «Ah, Olivier, demain midi, vous partez pour Tokyo !» Jacques Rouffio, le premier assistant, avait déjà en tête de faire son premier film, L'HORIZON, et il trouvait que j'étais très bien pour tout faire là-bas. Quand je suis arrivé au Japon, Périer m'a donné toutes les consignes et m'a montré tous les lieux de tournage auxquels il pensait. Il allait partir aux États-Unis, tandis que je restais sur place pour tout préparer, à la place de Rouffio ! Je me cramponnais à mon dépouillement et à mon plan de travail, car j'avais le dépôt précieux de tout le plan du film. Sur la ligne Kyoto-Tokyo, je mitraillais de questions Etienne Périer, je lui demandais tout ce que je devais savoir car je me disais «Il part, je vais être tout seul et je ne saurai plus quoi faire !» À un moment, je lui posais tellement de questions qu'il m'a regardé, tétanisé ! (rires)

Carroll Baker était célèbre pour son rôle dans BABY DOLL d'Elia Kazan..

Oui, elle y jouait un personnage érotique de femme-enfant, elle avait une aura extraordinaire. C'était la Penelope Cruz de son époque ! Un jour, dans les studios de Kyoto, on me dit qu'elle est arrivée. Périer entre avec une femme vêtue d'un trench-coat, je me dis que ça doit être la maquilleuse ou la secrétaire... Et il fait «Ah, Carroll ! Il faut que je vous présente Olivier, mon assistant !» Je suis resté là, les yeux ouverts comme des soucoupes. (rires) Jamais, à la voir, je n'aurais pu imaginer qu'il s'agissait d'une star. C'était une femme charmante mais vous l'auriez croisée dans la rue, vous ne vous seriez même pas retourné. Elle était métamorphosée à l'écran. Pour son partenaire, Etienne Périer et Jacques Bar voulaient un acteur japonais du nom de Miki Mori. Ma mission était de le convaincre celui-ci d'aller à Hollywood pour y faire des tests. Le problème est qu'à l'époque au Japon, tous les acteurs étaient sous contrat avec une compagnie (Nikkatsu, Shoei, Daieï, etc.). Mori mourrait de peur à l'idée d'être engagé dans un film étranger parce que sa compagnie refuserait probablement et casserait son contrat. Je le voyais en secret avec son agent, il hésitait et finalement il n'a pas osé. Pendant que nous tournions LE PONT VERS LE SOLEIL, on a appris qu'il était mort pendant un autre film, asphyxié dans son sommeil par le poêle de l'auberge où il logeait... On a engagé à sa place James Shigeta, un Japonais né aux États-Unis, un nicé, un homme charmant. [Ndla : Takagi dans PIEGE DE CRISTAL]

Le directeur artistique du film était Hiroshi Mizutani, un collaborateur de Mizogushi...

Oui, il avait fait avec lui LES AMANTS CRUCIFIES (1954) et L'IMPERATRICE YANG KWEI-FEI (1955). Il m'a raconté qu'à sa mort, personne n'osait toucher Mizogushi pour le mettre en bière, tellement sa dépouille était impressionnante. C'est donc Mizutani qui l'a mis dans son cercueil. Il avait vraiment un culte pour Mizogushi. Dans sa maison d'été à Atami, il m'a montré un jour un bol et des lunettes. Sur le bol était écrite la devise «Je suis debout au milieu de l'arc-en-ciel». C'était le bol de Mizogushi. Et j'ai chaussé ses lunettes, celles d'un des plus grands réalisateurs du monde ! (rires)

Comment s'est passé le travail avec l'équipe japonaise ?

Très bien. Les Japonais ont des méthodes de travail étonnantes. Pour faire les décors, par exemple. Les décors de maisons japonaises sont sur pilotis, suspendues. Il les construisent et les défont à une rapidité fantastique. Vous avez un décor complexe, installé pour un tournage, et le lendemain, il aura disparu et un autre l'aura remplacé ! À côté de ça, ils étaient fascinés par nos travellings en métal alors que les leurs étaient en bois. Tous les films de Mizoguchi ont été faits avec des travellings en bois... Le matin, les techniciens se mettaient à plat-ventre sur les tatamis du décor et ils se faisaient piétiner le dos par leurs collègues pour se masser, c'était très drôle. Je suis tombé amoureux du Japon et j'y suis resté un an, après le tournage du PONT VERS LE SOLEIL. Je donnais des cours de français et j'ai fait des sous-titres de films japonais (notamment UNE FEMME DONT ON PARLE de Mizogushi). Et puis à la fin de mon séjour, Jacques Bar m'a contacté car il allait produire DU RIFIFI A TOKYO de Jacques Deray. J'ai fait tous ses repérages avec lui. À l'époque, je commençais à parler assez bien le japonais. J'ai emmené Deray dans des vieux quartiers de Tokyo. Mais Robert Mazoyer faisait son premier film au Brésil, SANTO MODICO, et il m'a demandé de venir. J'ai hésité car j'étais obsédé par l'idée de faire un film au Japon. J'ai même écrit un scénario. Mais je suis finalement allé à Bahia, à l'automne 1961.

SANTO MODICO n'est jamais sorti, pourquoi ?

Le producteur Sacha Gordine état un producteur extrêmement fantaisiste, très aventureux disons. Il avait très mal géré la production de ORFEU NEGRO, malgré son succès mondial et sa Palme d'or. Je pense qu'il n'en avait pas retiré les bénéfices qu’il aurait dû. Donc, il était dans une situation hasardeuse. Il avait très peu d'argent au départ quand il a proposé le film à Mazoyer, qui avait été l'assistant de Marcel Camus sur ORFEU NEGRO. C'était une aventure chaotique, car il nous donnait de l'argent au fur et à mesure. À certains moments, nous n’avions même plus d'argent pour tourner. Au point qu'un jour, pour une scène avec une grosse figuration, Mazoyer a dit «attendez-moi un instant». Il est parti parler avec la star du film, Leny Eversong, une chanteuse métisse très connue au Brésil, et elle lui a avancé l'argent pour qu'on tourne la scène de la journée ! Gordine n'a pas réussi à financer la fin du film. Et il avait cette angoisse de se dire «C'est mon dernier film, si je le sors, je n'aurais plus rien !» C'était assez curieux... Aujourd’hui, on essaie de ressortir SANTO MODICO avec la veuve de Mazoyer.

Que racontait le film ?

Mazoyer avait repris la star de ORFEU NEGRO, Breno Mello, un footballeur qui n'était pas du tout acteur à l’origine. Il jouait un pauvre pêcheur qui, à l'occasion d'un pique-nique dans l’île d’Itaparica, guérit l'épaule démise d'une des plus riches femmes de Bahia. Tout le monde crie au miracle, pense que c'est un saint et la femme le prend en pension dans son café pour qu'il attire la clientèle. C'était une histoire fantaisiste, en partie musicale. Mazoyer m'avait demandé de trouver tous les petits rôles. Donc, j'allais vers les gens dans la rue, et la plupart du temps, ils refusaient en prétextant que leur religion leur interdisait de jouer dans un film. Mais je leur donnais rendez-vous quand même et en en général, ils apparaissaient le lendemain et me demandaient : «Alors ce film, qu'est-ce que c'est ?... Combien on gagne ?...» (rires)

Vous êtes resté au Brésil pour tourner L'HOMME DE RIO ?

Non, je suis revenu en France. J'ai travaillé sur les scènes tournées en Normandie de SUMMER HOLIDAYS, un film de Peter Yates – le futur réalisateur de BULLITT - avec Cliff Richards et les Shadows. C'est Jacques Tati qui produisait.

Jacques Tati a produit un film des Shadows ?...

Oui, entre ses propres films, disons qu'il était prestataire de services. Il a géré la production des scènes françaises. Ensuite, Jacques Deray m'a fait lire une nouvelle d'Emmanuel Roblès, «Un matin de soleil». C'était la fuite éperdue de deux garçons qui s'évadent d'une prison d'adolescents et qui cherchent à embarquer sur un transatlantique. J'ai voulu en faire un court-métrage, mais c'est arrivé plus tard. À ce moment, Philippe de Broca est venu trouver Mazoyer à mon sujet, lui disant qu'il cherchait un assistant pour tourner au Brésil L'HOMME DE RIO...

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Entretien réalisé par Philippe Lombard

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