Olivier Gérard, 2ème partie : Zazie dans le métro
Posté le 2014-02-07 04:30:19

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Philippe Lombard : Sur ZAZIE DANS LE METRO, vous retrouvez Louis Malle, votre ami de l'Idhec...

Olivier Gérard : Depuis la sortie de l'école, aucun d'entre nous n'avait réussi à percer et à faire un film. Alors que lui, oui. Il faut dire qu'il avait des arrières financiers importants car il faisait partie d'une famille de grands sucriers du Nord... Il avait déjà tourné LE MONDE DU SILENCE avec Cousteau, dont il a transformé le destin, puis ASCENSEUR POUR L'ECHAFAUD, qui était vraiment «Nouvelle Vague», avec Jeanne Moreau. Mes amis m’ont dit qu'il n'avait pas osé m'engager sur ce film, parce qu'il pensait que j'étais «trop bien» ! (rires) Il a fait ensuite LES AMANTS, de nouveau avec Jeanne Moreau. Avec le succès qu'il a eu, il pouvait faire ce qu'il voulait. Et en bon scorpion, il a choisi de faire le contraire de ce qu'on attendait de lui, c'est à dire adapter «Zazie dans le métro» de Raymond Queneau.

Le roman de Raymond Queneau se voulait une critique du roman classique et Louis Malle cherchait à en faire l'équivalent cinématographique. Comment vous a-t-il expliqué son projet ?

En réalité, on formait un «braintrust» avec Louis, Philippe Collin, Jean-Paul Rappeneau et moi. Nous participions vraiment tous au film, comme si on le faisait ensemble. On avait parfois l'impression d'être encore à l'Idhec. Je me rappelle d'une scène de boite de nuit où la plaque tournante devient folle, Louis était un peu hésitant. Alors Philippe Collin disait «Et si on faisait comme ci», et moi «Et si on faisait comme ça»... Le directeur de production Irénée Leriche s'est énervé : «Écoutez, ça suffit maintenant, c'est Louis le metteur en scène et puis c'est tout ! » (rires) On était comme des gosses.

Les effets sont nombreux : accélérés, trucages, couleurs criardes... Tout cela était-il improvisé ou au contraire très préparé ?

Tout était prévu, préparé, testé. Il avait été décidé que tout ce qui était écrit devait être fait, du saut de Noiret de la Tour Eiffel à la bataille de choucroute. Pour la poursuite entre Trouscaillon et Zazie dans le passage des Panoramas, on avait fait des essais avant le tournage parce qu'on voulait certains effets. Philippe Collin était très influencé par le dessin animé américain, du genre Bugs Bunny, et voulait que cela ait le même esprit, la même mécanique. On faisait marcher Trouscaillon et Zazie à petit pas sur le dessin des carrelages et on tournait en accéléré. À la projection, cela donnait une impression de cartoon. Quand la lumière s'est rallumée, on riait comme des fous ! Je n'avais jamais vu Louis rire comme ça.

Là non plus, ce n'était pas un tournage hiérarchisé ?

Non, ce n'était pas du tout un tournage classique. Collin était plutôt le bras droit de Louis Malle, son conseiller et son confident, et moi, je m'occupais plutôt de la gestion du tournage, avec les seconds rôles et les figurants. J'avais comme assistant Volker Schlöndorff. Le travail était considérable. On a décidé qu'il y aurait un groupe de figurants qu'on appellerait «les permanents». Ils étaient douze, avec des Suédoises, des grandes bringues blondes. Ils étaient de toutes les scènes, comme les témoins, comme le chœur dans une tragédie. Louis, de ce point de vue, avait stylisé son découpage de façon très intéressante. C'est un film qu'on ne pourrait plus tourner aujourd'hui.

Pourquoi ?

Parce qu'on ne pourrait plus bénéficier des décors et des lieux qu'on avait. Vous imaginez qu'avec la voiture «déshabillée» de la Veuve Mouaque, qui n'avait plus de capot, de carrosserie, on a fait le tour de l'Arc de Triomphe à tombeau ouvert au milieu de la circulation ? On a ameuté le Préfet de police qui a vu rouge : «Mais qu'est-ce que c'est que ça ?» Il a fallu que Napoléon Murat, le producteur, l’appelle pour calmer les choses. Pour la poursuite avec le bus anglais, on passait à travers Paris, on faisait n'importe quoi ! Sur les quais, on me hurlait, dans le talkie : «Vire à droite, disparais !» (rires) Alors, le bus tournait sur les chapeaux de roues dans une ruelle pour se planquer.

Comment Catherine Demongeot a-t-elle été choisie pour le rôle de Zazie ?

On cherchait une petite fille de 8-9 ans. Je suis allé voir la directrice de l’École du spectacle, rue du Cardinal-Lemoine, qui m'a dit : «Oh, je n’ai pas vraiment ça... Enfin, j'ai bien une petite fille de 10 ans et demi, je peux vous la présenter.» Catherine est arrivée et elle a commencé à débiter la tirade du nez de Cyrano. Je l'ai trouvée immédiatement époustouflante. Deux petites filles sont restées en lice et on leur a fait jouer la scène où Zazie dit vouloir être institutrice «pour faire chier les mômes ! Je serai vache comme tout avec eux. Je leur ferai lécher le parquet, etc.» Et elle a dit ça avec une telle conviction qu'on a dit «C'est elle !» (rires) Elle s'est avérée à la hauteur du rôle, même si le premier jour de tournage, elle a commencé à gémir, à pleurer... Je l'ai prise dans un coin du studio et je lui ai dit fermement : «Écoute, on t'a choisie pour tourner un rôle dans un film, tu vas être à la hauteur ! Plus de cris, plus de scènes !» Pouf !, c'était fini ! Après, elle était parfaite ! Le seul ennui avec elle, c'est qu'elle grandissait... On a tourné quatorze semaines et à la fin, elle était réellement différente de ce qu'elle était au début ! On avait peur que cela se voit à l'écran mais finalement, ça passait.

Raymond Queneau est-il venu assister au tournage ?

Il est venu nous voir quand on faisait ces tests dans le passage couvert, et je me souviens d'une scène extraordinaire. À la fin d'une prise de vue, on s'était retrouvé dans un café et tout d'un coup, je me retourne et je vois Raymond Queneau et Catherine Demongeot qui discutent et rigolent ensemble comme de vieux copains ! Il avait la soixantaine, et elle dix, et ils déconnaient comme s'ils se connaissaient depuis toujours ! C'était très touchant. Sinon, il n'est jamais revenu.

Est-ce qu'à sa sortie, ZAZIE DANS LE METRO a été estampillée «Nouvelle Vague» ? Est-ce que d'ailleurs tous les cinéastes concernés se considéraient ainsi ?

Louis ne se définissait pas, mais enfin, il ne détestait pas qu'on l'inclue dans la Nouvelle Vague. Demy avait fait LOLA et Louis avait pris son décorateur, Bernard Evein. A BOUT DE SOUFFLE est sorti pendant qu'on tournait. Louis m'avait dit «Ah oui, j'en ai vu un bout !» Il ne voyait jamais les films en entier ! (rires) Cela me fait penser à une scène étonnante où le cadreur Jean Charvein et Louis Malle cherchaient à obtenir un dédoublement de personnalité de Gabriel (Philippe Noiret) dans sa loge. Ils cherchaient comment faire, éventuellement en repassant la pellicule... et à un moment, la petite porte de la loge s'entrouvre et on voit apparaître un visage avec des yeux très pales et très intrigués... C'était Robert Bresson. Il se demandait ce qu'on faisait. (rires) Discrètement, il a refermé la porte. Trois minutes après, la porte se rouvre, on voit une tête avec de grosses lunettes, c'était Chabrol ! (rires) Il a regardé de la même façon, ne comprenant pas non plus ce qu'on faisait, et a refermé la porte ! Et pendant le tournage de la scène de la brasserie, pour laquelle on avait fabriqué des «lances-choucroute», Alain Resnais est venu prendre des centaines de photos. Il est resté plusieurs jours, ça le mettait en joie.

Vous avez été beaucoup plus qu'un assistant...

Oh oui, j'ai participé aux décors, comme je le ferai souvent par la suite, et aux costumes aussi. C'est moi qui ai composé le costume de Noiret avec son Prince-de-Galles très large. Pour la blouse bouffante en angora d'Annie Fratellini, je l'ai passée à la bombe rose, pour avoir un rose bonbon. Et j'ai fait teindre en orange le T-shirt de Zazie. Tout le film était un défi. On avait l'impression de faire quelque chose en dehors du cinéma habituel. On retrouvait notre rêve de l'Idhec, c'est à dire faire ce dont on avait envie.

3ème partie - Aventures au Japon et au Brésil >>>

Entretien réalisé par Philippe Lombard

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