La Vie privée de Sherlock Holmes (1970)
Posté le 2014-01-09 00:16:22

Au début des années 60, Billy Wilder évoque au producteur Walter Mirisch son envie de faire un film sur Sherlock Holmes, un de ses héros littéraires préférés. Il relit toutes les enquêtes écrites par Arthur Conan Doyle et s'intéresse aux livres publiés sur le sujet. «Quelque chose chez cet homme m'intéressait. C'est une période fascinante et ce sont des rapports fascinants entre deux hommes, le détective et le Dr Watson, son ami et son biographe ; et j'ai pensé qu'il était temps de le traiter au cinéma.»

Sa première idée est de confier les rôles de Holmes et Watson à Peter O'Toole et Peter Sellers. Mirisch contacte l'agent et le manager du premier, qui refusent d'en parler à leur client tant qu'ils n'auront pas un script à lui montrer. Ce n'est pas le modus operandi de Wilder. Il ne veut pas prendre le risque d'écrire un scénario taillé pour Peter O'Toole et de se le voir refuser. Les mauvaises relations que le cinéaste entretient avec Sellers en 1964 pendant le tournage de EMBRASSE-MOI IDIOT (l'acteur improvise sans cesse tandis que Wilder exige le respect absolu du texte), achèvent de le convaincre de trouver un autre duo.

En 1965, alors qu'il tourne avec lui LA GRANDE COMBINE, Jack Lemmon propose sa candidature pour le rôle du détective-conseil de Baker Street. «Je n'ai aucune intention de faire une parodie, déclare cependant le réalisateur, et Jack est par excellence le garçon qui transforme en drôlerie tout ce qu'il touche...» Pas une parodie, mais pas non plus une simple enquête inédite à la manière de SHERLOCK HOLMES CONTRE JACK L'EVENTREUR de James Hill, qui vient de sortir. Le sujet du film est bien Sherlock Holmes lui-même.

«J'étais intéressé par ce célibataire misogyne, par la façon dont fonctionnait son cerveau, «le meilleur du siècle» (Watson parlant de son ami très cher). N'était-il qu'une machine à penser, un œil extraordinaire avec une grande intuition, avec de grands pouvoirs combinatoires, ou y avait-il quelque chose dans sa vie qui le blessait, qui lui donnait des émotions ? Haïssait-il les femmes ? Pourquoi se droguait-il ? (Vous savez qu'il prenait de la cocaïne) Il fallait explorer tout cela et ses merveilleux rapports avec Watson, docteur de la petite bourgeoisie, retraité de l'armée. Devant une toile de fond victorienne, c'est une situation comme celle de DROLE DE COUPLE : deux célibataires vivant ensemble. Nous y avons mis de la drôlerie et du romanesque.»

Après une introduction moderne, où un descendant du Dr Watson vient prendre possession du coffre de son ancêtre dans une banque londonienne (une idée empruntée à la nouvelle de Doyle «Le Problème du pont de Thor»), le film s'articule en quatre parties : «The Curious Case of the Upside Down Room» (Watson invente une affaire abracadabrante de cadavre retrouvé dans un pièce, où les meubles sont fixés au plafond, pour empêcher Holmes de sombrer dans l'ennui et la drogue), «The Singular Affair of the Russian Ballerina» (une ballerine russe demande à Holmes de lui faire un enfant), «The Dreadful Business of the Naked Honeymooners» (sur un bateau, Watson veut prouver à son ami qu'il peut lui aussi faire preuve de déduction, en tentant de résoudre la mort d'un couple de jeune mariés... qui sont en réalité bien vivants) et «The Adventure of the Dumbfounded Detective» (Holmes est trompée par une espionne allemande qui tente de récupérer un sous-marin britannique).

Billy Wilder envisage un temps de confier le rôle principal à Nicol Williamson avant de se décider pour Robert Stephens, un acteur de théâtre (Williamson jouera finalement le détective en 1976 dans SHERLOCK HOLMES ATTAQUE L'ORIENT EXPRESS). Le docteur Watson est incarné par Colin Blakely. Le casting n'enthousiasme pas le producteur, qui aurait voulu des «noms», et non des comédiens surtout connus en Angleterre. Christopher Lee joue le rôle de Mycroft Holmes, le frère de Sherlock, après avoir joué lui-même le détective dans SHERLOCK HOLMES ET LE COLLIER DE LA MORT de Terence Fisher en 1962 (rôle qu'il reprendra dans les années 90 à la télévision).

Wilder confie à son décorateur habituel, le français Alexandre Trauner, le soin de reconstituer le Londres victorien. «J'ai commencé par chercher la possibilité de tourner Baker Street quelque part dans un décor réel, explique ce denier. La rue des romans existe réellement, mais c'est une des grandes artères de Londres, elle a beaucoup changé et il y a énormément de voitures. En plus le numéro où Doyle situe la maison de Holmes n'existe même pas. Nous avons cherché ici et là et nous sommes arrivés finalement à la conclusion qu'il fallait la construire sur le terrain du studio de Pinewood. J'ai donc dessiné la rue comme je dessine habituellement mes décors et nous l'avons construite, un énorme décor d'une centaine de mètres de long sur lequel nous pouvions faire évoluer les voitures, les autobus, toute la circulation d'une rue fréquentée.» Les pavés de la rue sont réels et ont été ramenés du nord de l'Angleterre. Mais l'authenticité ne se limite pas à cela, comme s'en souvient un assistant de la production. «Chaque maison avait un vrai sous-sol, on avait creusé sous le niveau de la rue. Les fenêtres à guillotine n'étaient pas faites en bois factice mais en vrai bois.» Le directeur de la photographie aura des mots à ce propos avec Trauner qu'il qualifiera de «constructeur de maisons et non de décors». Alexandre Trauner ira encore plus loin avec le décor du Diogenes Club, que Holmes et Watson traversent brièvement. Des semaines de travail pour un seul plan...

Le tournage s'interrompt une dizaine de jours après la tentative de suicide de Robert Stephens, qui vit mal sa séparation d'avec l'actrice Maggie Smith. L'équipe se déplace ensuite en Écosse, sur le Loch Ness. Au château d'Urquhart, un soir où des chauve-souris s'envolent au-dessus du lac sombre, Billy Wilder dit à Christopher Lee : «Vous devez vous sentir comme chez vous, ici.» Alexandre Trauner est chargé de fabriquer le faux monstre du Loch Ness. «demandé à Wally Veevers, le responsable des effets spéciaux, un très grand monstre conforme à l'imagerie populaire avec un long cou de cygne et de grandes bosses sur le dos. Il fallait qu'il soit capable de glisser sur l'eau, mais aussi de plonger et de revenir en surface à la commande, et nous avions prévu de le faire remorquer par deux petits sous-marins biplace Vickers que nous avions fait venir spécialement du Canada. Les techniciens l'ont élaboré et réalisé dans tous ses détails et nous l'avons essayé. Je regardais évoluer notre monstre sur le loch, c'était superbe et tout à coup je le vois plonger. Je demande à Wally si c'est voulu. Cela ne l'était pas. Toute la journée, les deux sous-marins ont lutté pour essayer de remonter le monstre auquel ils étaient attachés par des câbles de nylon gros comme mon bras. Le soir, nous avons abandonné et c'est comme cela que je suis devenu le premier homme à perdre un montre dans le Loch Ness.»

LA VIE PRIVEE DE SHERLOCK HOLMES bénéficie d'une projection-test au Lakewood Theater près de Long Beach. Les réactions du public sont désastreuses. «Nous avons senti, explique le producteur Walter Mirisch, que notre problème venait en grande partie du découpage en épisodes de notre film. À la fin de chaque segment, nous perdions une partie de notre public et il nous fallait reconquérir ceux qui restaient lorsque nous redémarrions un nouvel épisode. Ceux qui avaient vu un segment entier n'étaient pas assez absorbés pour rester au suivant. (…) Le monteur Ernie Walter et moi avons suggéré de reconstruire le film et d'essayer de ne garder qu'une seule histoire, avec un début, un milieu et une fin. Cela a été difficile. Nous avons soumis quelques notes à Billy et Iz (IAL Diamond, son co-scénariste). Ils ont apporté leurs contributions à cette réflexion et nous ont finalement dit : «Voyons ce que ça donne sous cette forme.» Ernie Walter s'est donc attelé à un remontage. »

L'introduction, ainsi que «The Curious Case of the Upside Down Room» et «The Dreadful Business of the Naked Honeymooners» sautent. Un flash-back à l'intérieur de «The Adventure of the Dumbfounded Detective» (sur une romance mal vécue par Holmes durant ses années à Oxford) et la conclusion où l'inspecteur Lestrade vient demander son aide à Holmes pour arrêter Jack l’Éventreur sont également ôtées. Le film fait alors 125 minutes, au lieu des 400 initiales. Malgré cela, il sera un échec commercial...

Philippe Lombard

[Sources : «Ciné Revue» n°50 (1965), «The Guardian» du 29 novembre 2002, «Passeport pour Hollywood» de Michel Ciment (Seuil, 1987), «Alexandre Trauner : décors de cinéma» de Alexandre Trauner et Jean-Pierre Berthomé (Flammarion, 1988), «Tall, Dark and Gruesome» de Christopher Lee (Vista, 1998), «The Pinewood Story» de Gareth Owen et Brian Burford (Reynolds & Hearn, 2000), «I Thought We Were Making Movies, Not History» de Walter Mirisch (Wisconsin Press, 2008), «Sherlock Holmes on screen» de Alan Barnes (Reynolds & Hearns, 2004)]]

Titre Original :
PRIVATE LIFE OF SHERLOCK HOLMES, THE

Titre français :
VIE PRIVEE DE SHERLOCK HOLMES, LA

Année : 1970

Nationalité : Angleterre

Réalisé par :
Billy Wilder

Ecrit par :
Billy Wilder, I.A.L. Diamond & Arthur Conan Doyle

Musique de :
Miklós Rózsa

Interprété par :
Robert Stephens, Colin Blakely, Geneviève Page, Christopher Lee, Tamara Toumanova, Clive Revill, Irene Handl, Mollie Maureen, Stanley Holloway, Catherine Lacey, Peter Madden & Michael Balfour


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