L’Ours et la poupée (1970)
Posté le 2012-01-09 00:56:00

Au milieu des années soixante, Michel Deville et Nina Companeez écrivent le premier traitement de L’Ours et la poupée, une comédie romantique inspirée des screwball comedies américaines d’avant-guerre. Mais la productrice Mag Bodard n’y adhère pas et Deville tourne à la place Bye bye Barbara. En 1968, il revient au projet avec sa coscénariste. Ils imaginent Catherine Deneuve dans le rôle de la femme sophistiquée ayant tous les hommes à ses pieds et, dans celui d’un père de famille qui résiste à ses charmes, Jean-Paul Belmondo et… Alain Delon. En effet, les deux acteurs sont sollicités en même temps, chacun se voyant affirmé que le film a été écrit spécialement pour lui. Lorsqu’un article du Figaro révèle que Belmondo a refusé le rôle, Deville, sans doute de peur de perdre à son tour Delon, s’empresse de préciser que seul ce dernier a été approché pour le film.

Bébel répond alors publiquement : "M. Deville aurait-il honte de mon refus ? Qu’il se rassure, si j’ai refusé son script, c’est uniquement parce qu’il n’était pas dans la ligne des choses que je veux faire. Ou M. Deville jouerait-il sur les deux tableaux ? Ce qui est son droit. Mais que diable, un peu de courage. (…) Alain Delon étant un ami, M. Deville devrait se douter que nous savons ce que l’on nous propose à l’un comme à l’autre." Par solidarité, l’interprète du Samouraï décline l’offre, tout comme Catherine Deneuve.

L’Ours et la poupée est coproduit par la Fox, qui a son mot à dire sur le casting. Lorsque le nom de Brigitte Bardot est avancé, on rétorque qu’elle est "has been" ; mais ses récents insuccès permettent justement de l’avoir à un cachet raisonnable, ce qui convainc les "executives". Pour son partenaire, Deville propose Jean-Pierre Cassel. "Cassel ? Who ?" Un contrat est tout de même négocié et signé par l’acteur mais ne lui est pas envoyé. C’est qu’ayant du mal à boucler son budget, la production a envoyé le scénario à Yves Montand, alors en plein tournage de Melinda à Hollywood. Cassel, conscient que l’on ne tient pas spécialement à lui, renonce au film avec soulagement. Mais deux semaines avant le début du tournage, aucun acteur n’a finalement été retenu et l’on revient vers lui. Refusant de profiter de la situation pour renégocier son contrat, comme le lui suggère son agent, Jean-Pierre Cassel ne "demande qu’une chose. C’est d’être traité sur un pied d’égalité avec Brigitte, et de recevoir un signe de la part de mon metteur en scène. Qu’il me montre qu’il est content de tourner avec moi."

Deville dira plus tard que cette nouvelle donne, "qui n’était pourtant pas la combinaison idéale au départ", permit au film de "gagner en authenticité et en sensibilité. Le film n’est plus un match entre deux stars, mais une opposition entre deux mondes différents. La star et l’anti-star. Bardot / Belmondo auraient infléchi la comédie dans un autre sens."

Le tournage a lieu pendant l’été 1969 en Normandie dans une véritable maison, à Saint-Pierre-de-Manneville. Les pièces étant très petites, la chaleur devient vite insupportable pour les acteurs à cause des projecteurs. "Parfois un morceau de plafond se décollait, se souvient Brigitte Bardot, ou un trou apparaissait dans le sol où les tomettes, épuisées de supporter tant de poids, s’affaissaient. Mais il se dégageait tant de charme de cette vieille maison qu’il eût été dommage voire impossible de tourner le film ailleurs. Une salle de montage très précaire était installée dans une ancienne grange ce qui permettait à Michel Deville de visionner au jour le jour les rushes de la veille."

WC Fields aimait évoquer les animaux et les enfants comme ses pires partenaires de cinéma. Sur ce film,  Jean-Pierre Cassel a droit aux deux ! Un gros chien des Pyrénées découvert par hasard au bois de Boulogne est loué à son propriétaire mais la bête n’est pas habituée aux tournages et se montre plutôt nerveuse. "Dans une scène où je poursuis Brigitte dans le jardin et finis par la jeter à terre et l’embrasser, le chien était censé gambader autour de nous en aboyant. Mais à chaque prise, il s’excitait davantage et commençait à me mordre les mollets. Nous fumes obligés d’arrêter, quand, couché sur Brigitte, je m’apprêtais à l’embrasser langoureusement, je sentis ma cuisse droite prise dans sa mâchoire. Il ne serrait pas, mais je compris que la prochaine fois, il risquait d’enlever le morceau. Nous continuâmes la scène sans lui, ce qui fut beaucoup plus agréable." Quant au petit garçon qui joue le rôle de son fils, il n’est visiblement pas très intéressé par le cinéma. "Nous perdions souvent beaucoup de temps à lui expliquer, et à essayer qu’il soit un peu plus concentré qu’il ne l’était. J’avais l’impression qu’on ne s’y prenait pas très bien avec lui, et qu’il fallait se montrer un peu plus autoritaire. Aussi, un jour, excédé par sa mauvaise volonté, je piquais une crise et l’engueulais comme je n’ai même jamais engueulé mes enfants. Il fit une fugue, et disparut pendant vingt-quatre heures ! J’avoue ne pas m’être senti très fier, mais par la suite nous eûmes la paix."

Une fois terminé, L’Ours et la poupée reste dans les tiroirs des distributeurs qui ne semblent pas y croire du tout. Mais à la mi-janvier 1970, la déprogrammation précipitée de Cran d’arrêt d’Yves Boisset offre un trou de deux semaines. Aucun matériel publicitaire n’est prêt mais la productrice Mag Bodard fait faire une affiche en toute hâte et organise des projections de presse. La première a lieu au cinéma Balzac où Jean-Pierre Cassel et Brigitte Bardot feignent un accident entre la 2CV et la Rolls du film. L’engouement est au rendez-vous, "mais les plus embêtés furent bien les distributeurs, se souvient l’acteur. Ils se trouvaient tout à coup avec un succès public auquel ils ne s’attendaient pas. J’imagine qu’il y eut des tractations de toutes sortes et nous pûmes rester quinze jours de plus dans le circuit. Puis le film poursuivit sa carrière dans d’autres salles. Malgré tout, malgré leur manque de goût et de flair, par leur imprévoyance, les distributeurs perdirent l’occasion de faire de ce film un véritable grand succès."

Philippe Lombard

[Sources : "Le Journal du show business" n°20, "Bardot" de Tony Crawley (Henri Veyrier, 1979), "Initiales B.B." de Brigitte Bardot (Grasset, 1996), "À mes amours" de Jean-Pierre Cassel (Stock, 2004)]

Titre Original :
OURS ET LA POUPEE, L'

Titre anglais :
BEAR AND THE DOLL, THE

Année : 1970

Nationalité : France

Réalisé par :
Michel Deville

Ecrit par :
Nina Companéez & Michel Deville

Musique de :
Eddie Vartan

Interprété par :
Brigitte Bardot, Jean-Pierre Cassel, Daniel Ceccaldi, Georges Claisse, Patrick Gilles, Julien Verdier, Claude Beauthéac & Jean Lescot


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