L’homme qui voulut être roi (1975)
Posté le 2011-04-19 00:41:27

En mai 1954, la presse américaine annonce que John Huston vient de signer un accord avec la Allied Artists (encore récemment la Monogram Pictures) pour trois films, dont le premier sera L’homme qui voulut être roi, l’adaptation d’une nouvelle de Rudyard Kipling publiée en 1888. L’histoire est celle de deux aventuriers, ex-soldats de l’armée britannique, qui se sont mis en tête d’atteindre le Kafiristan, "le coin supérieur droit de l’Afghanistan", afin d’en devenir les rois. "Ils ont trente-deux idoles païennes là-bas et nous on sera la trente-troisième et la trente-quatrième. C’est un pays montagneux et les femmes sont très belles dans le coin." Huston demande à Peter Viertel, qui vient de travailler avec lui sur Plus fort que le diable, d’écrire le scénario, et souhaite obtenir l’accord de Humphrey Bogart et Clark Gable. Après la disparition du premier en 1957, le cinéaste pense à Robert Mitchum mais la mort de Gable trois ans plus tard semble mettre fin à ce beau projet.

Cependant, John Huston est passionné par l’œuvre de Kipling et relance la production en 1964. Il signe cette fois un accord avec Seven Arts et entend mener à bien son rêve avec le producteur, le scénariste et l’interprète principal de la Nuit de l’iguane, respectivement Ray Stark, Anthony Veiller et Richard Burton. La journaliste américaine Dorothy Kilgallen rapporte que les premières rushes de La Colline des hommes perdus enthousiasment à tel point les pontes de Seven Arts, qu’ils verraient bien Sean Connery dans l’un des deux rôles… Mais Huston a alors en tête le duo Richard Burton- Peter O’Toole, qui vient de triompher dans Becket de Peter Glenville. Une fois de plus, le projet ne se concrétise pas et il est même question que Martin Ritt le reprenne à son compte en 1968, mais sans plus de succès.

En 1973, le producteur John Foreman rend visite à Huston en Géorgie, dans sa maison de St. Clerans. "Flânant un jour dans la bibliothèque, raconte le cinéaste, il dénicha trois vieux découpages de L’Homme qui voulut être roi, dus à Aenas MacKenzie, Steve Grimes et Tony Veiller. Les ayant lus, il en discuta avec moi et suggéra de proposer le film à Paul Newman." Il s’agirait alors de la troisième collaboration successive de l’acteur avec Huston, après Juge et hors-la-loi et Le Piège. Foreman va même plus loin : il espère reconstituer le duo de Butch Cassidy et le Kid, qu’il a produit en 1969. Mais, outre le fait qu’il vient de retrouver Robert Redford dans L’Arnaque (qui sortira fin 1973), Newman pense que le film devrait être interprété par des Anglais et suggère les noms de Sean Connery et Michael Caine

"C’était l’évidence, raconte Huston. Elle crevait les yeux. Avec sa perspicacité habituelle, Paul nous avait désigné les vedettes idéales pour notre film. Sollicités sans tarder, Connery et Caine acceptèrent aussitôt." Les deux acteurs se connaissent depuis les années 50, alors qu’ils tentaient de percer à l’écran (ils se sont aussi croisés sur le téléfilm Requiem for a heavyweight, écrit par Rod Serling, en 1957) et sont très heureux de se retrouver.

John Huston part à Cuernavaca, au Mexique, écrire le scénario avec sa collaboratrice de longue date Gladys Hill. " Tout en profitant de ce qu’il y avait de valable dans les premières adaptations, j’en écrivis une autre, plus proche de Kipling. Sa nouvelle était un peu courte pour un film, mais abordait des thèmes dignes d’être développés : la franc-maçonnerie, par exemple, dont on trouve les symboles sur le gousset de Kipling, la pierre d’autel et le trésor. À partir de là, Gladys et moi avons fabulé avec bonheur, ajoutant des éléments qui enrichissaient, sans la trahir, la brève nouvelle originale." En effet, le scénario est extrêmement fidèle, reproduisant au dialogue près certaines scènes (le pacte de Dravot et Carnehan, la mort de Dravot sur le pont, le mariage "royal"…), mais ajoute des idées importantes, notamment la flèche plantée dans la cartouchière de Dravot qui en fait un dieu aux yeux de la population locale. Ils font également intervenir Rudyard Kipling lui-même (interprété par Christopher Plummer), qui remplace le narrateur anonyme de la nouvelle.

John Huston fait des repérages en Turquie, aux ruines grecques d’Ephèse notamment, mais une crise diplomatique avec les Etats-Unis à propos de la culture du pavot rend le tournage impossible. Le film débute finalement en janvier 1975 au Maroc. À Marrakech, le décorateur français Alexandre Trauner reconstitue le marché de Lahore (au Pakistan) vers 1880, puis l’équipe émigre aux pieds des montagnes de l’Atlas et dans les gorges du Tocha à Tinghit. Le temple de Sikandergul est érigé en plein désert et revient à la production à plus de 500.000 dollars.

"Au moment de tourner les scènes dans la pseudo-passe de Khyber, se souvient Huston, on nous informa que les tribus locales ne permettaient pas qu’on photographiât leurs femmes. (L’assistant-réalisateur) Bert Batt courut à la ville la plus proche et recruta toutes les filles des bordels. On nous avait recommandé de ne pas porter la main sur une femme : même une prostituée doit être protégée de tout contact avec des infidèles. (…) Soudain, devant un tourniquet installé à la frontière (supposée) entre l’Afghanistan et l’Inde, une des femmes refusa d’avancer. Les chameaux piétinaient derrière elle. Rien ne pouvait la convaincre. Elle ne bronchait pas. Alors Bert passa derrière elle et lui donna un coup de pied dans le derrière - de si bon cœur que moi, qui me tenais à côté d’elle, j’en ressentis l’impact. Si elle avait poussé le moindre cri, Bert aurait été taillé en rondelles. Elle hocha seulement la tête, résignée, et alla rejoindre les autres."

Pour le rôle du Grand Prêtre (qui démasque Dravot), Huston tient à trouver quelqu’un de la région, un homme âgé dont le visage reflète la difficile existence. Mais le jour du tournage des scènes en question approche et aucun des Marocains envisagés ne fait l’affaire, quand, au petit matin, le réalisateur voit passer un vieil homme barbu. Il s’agit d’un des veilleurs de nuit engagés par la production. Il correspond exactement à ce qu’il cherche. L’homme accepte mais continue à travailler la nuit (personne n’a pensé à lui dire d’arrêter…) et est absolument épuisé après trois jours de tournage !

Pour la princesse Roxanne, qui doit épouser le nouveau roi du Kafiristan, Huston pense à Zoe Sallis, son ancienne compagne (et mère de son fils Danny), mais son épouse s’y oppose catégoriquement ! Il trouve alors l’interprète idéale : Shakira, l’épouse de Michael Caine. Celle-ci, si elle a été mannequin, n’a jamais joué la comédie et refuse d’emblée. Son mari passe une nuit entière à essayer de la convaincre, en vain. Le lendemain, elle assiste au tournage et Huston la prend à part. "Après seulement un moment, se souvient Michael Caine, elle s’est mise à sourire puis à rire. Juste avant que nous commencions à tourner, John annonça que Shakira avait accepté de jouer le rôle de la princesse Roxanne. Je n’ai jamais réussi à savoir ce qu’il lui a dit, mais j’aimerais bien !"

Le tournage de L’Homme qui voulut être roi s’avère particulièrement difficile, l’équipe souffrant du climat, de la nourriture et… de la corruption ambiante. "Dieu seul sait combien de bakchichs il a fallu distribuer pour obtenir la moindre chose, même des autorités officielles. La corruption régnait partout. Nous avons vite compris que mieux valait se laisser rançonner que d’essayer de discuter. Cela revenait moins cher." Pour les cascadeurs, les défis sont nombreux. Bob Simmons, doublure de Sean Connery sur les James Bond, doit s’occuper des scènes équestres. Mais lorsque John Huston lui demande de régler une séquence de polo avec des mulets, il déchante car il déteste ces animaux-là, enclins à donner des coups de sabots. Simmons demande alors à l’équipe artistique de lui concevoir des oreilles de mulets qu’il placera sur les chevaux ! Huston ne se rend compte de rien et félicite même le cascadeur. "Le lendemain, raconte Simmons, j’ai mis une paire d’oreilles sur son plateau de petit-déjeuner…" La séquence physique la plus périlleuse est celle où le personnage de Sean Connery tombe du pont suspendu, à la fin du film. Le cascadeur Joe Powell réalise ce saut de plus de soixante mètres qui terrifie toute l’équipe, y compris John Huston.

Le tournage est allégé par la prestation du duo-vedette. "La relation que Sean et moi-même avions en tant que Danny et Peachy fonctionnait à merveille, explique Caine. Cette relation provenait de celle qui existait déjà entre nous. Il y avait de l’humour dans le scénario, mais nous avions le nôtre. De retour à l’hôtel, la nuit, ou juste avant le tournage, dans la journée, nous préparions quelque chose ensemble et allions voir John pour lui soumettre ce que nous avions trouvé. Il l’acceptait le plus souvent et il disait : "C’est meilleur que le scénario, faites-le." Par exemple, il y a cet exercice militaire à un moment donné où il fallait marcher au pas, un-deux, un-deux, l’ai dédaigneux et plein de morgue. Ça, c’était une partie de Sean et de moi-même que nous avons introduit dans le film."

Après quelques plans à la Grande Montée, près de Chamonix, et des intérieurs aux studios Pinewood, L’Homme qui voulut être roi est mis en boîte, à la grande fierté de ceux qui y ont participé.

Philippe Lombard

[Sources : "Chicago Tribune" du 9 juillet 1964, "The Montreal Gazette" du 12 novembre 1964, "The Calgary Herald" du 5 avril 1968, "John Huston" de John Huston (Pygmalion, 1982), "The Hustons" de Lawrence Grobel (Bloomsbury, 1990), "Nobody does it better" de Bob Simmons (Javelin, 1987), "What’s it all about ?" de Michael Caine (Arrow, 1992), "Sean Connery vous avez dit James Bond ?" de Michael Feeney Callan (Zélie, 1993), "John Huston" de Patrick Brion (La Martinière, 2003), "The Elephant to Hollywood" de Michael Caine (Hodder & Stoughton, 2010)]

Titre Original :
MAN WHO WOULD BE KING, THE

Titre français :
HOMME QUI VOULUT ETRE ROI, L'

Année : 1975

Nationalité : Angleterre / Etats-Unis

Réalisé par :
John Huston

Ecrit par :
John Huston, Gladys Hill & Rudyard Kipling

Musique de :
Maurice Jarre

Interprété par :
Sean Connery, Michael Caine, Saeed Jaffrey & Christopher Plummer


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